DIDEROT

JACQUES LE FATALISTE ET SON MAITRE




Comment s´étaient-ils rencontrés? Par hasard, comme tout le monde.

Comment s´appelaient-ils? Que vous importe? D´où venaient-ils? Du

lieu le plus prochain. Où allaient-ils? Est-ce que l´on sait où

l´on va? Que disaient-ils? Le maître ne disait rien; et Jacques

disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de

bien et de mal ici-bas était écrit là-haut.

LE MAITRE: C´est un grand mot que cela.

JACQUES: Mon capitaine ajoutait que chaque balle qui partait d´un

fusil avait son billet.

LE MAITRE: Et il avait raison...

Après une courte pause, Jacques s´écria: "Que le diable emporte le

cabaretier et son cabaret!

LE MAITRE: Pourquoi donner au diable son prochain? Cela n´est pas

chrétien.

JACQUES: C´est que, tandis que je m´enivre de son mauvais vin,

j´oublie de mener nos chevaux à l´abreuvoir. Mon père s´en

aperçoit; il se fâche. Je hoche de la tête; il prend un bâton et

m´en frotte un peu durement les épaules. Un régiment passait pour

aller au camp devant Fontenoy; de dépit je m´enrôle. Nous

arrivons; la bataille se donne.

LE MAITRE: Et tu reçois la balle à ton adresse.

JACQUES: Vous l´avez deviné; un coup de feu au genou; et Dieu sait

les bonnes et mauvaises aventures amenées par ce coup de feu.

Elles se tiennent ni plus ni moins que les chaînons d´une

gourmette. Sans ce coup de feu, par exemple, je crois que je

n´aurais été amoureux de ma vie, ni boiteux.

LE MAITRE: Tu as donc été amoureux?

JACQUES: Si je l´ai été!

LE MAITRE: Et cela par un coup de feu?

JACQUES: Par un coup de feu.

LE MAITRE: Tu ne m´en as jamais dit un mot.

JACQUES: Je le crois bien.

LE MAITRE: Et pourquoi cela?

JACQUES: C´est que cela ne pouvait être dit ni plus tôt ni plus

tard.

LE MAITRE: Et le moment d´apprendre ces amours est-il venu?

JACQUES: Qui le sait ?

LE MAITRE: A tout hasard, commence toujours..."

Jacques commença l´histoire de ses amours. C´était l´après-dîner:

il faisait un temps lourd; son maître s´endormit. La nuit les

surprit au milieu des champs; les voilà fourvoyés. Voilà le maître

dans une colère terrible et tombant à grands coups de fouet sur

son valet, et le pauvre diable disant à chaque coup: "Celui-là

était apparemment encore écrit là-haut..."

Vous voyez, lecteur, que je suis en beau chemin, et qu´il ne

tiendrait qu´à moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois

ans, le récit des amours de Jacques, en le séparant de son maître

et en leur faisant courir à chacun tous les hasards qu´il me

plairait. Qu´est-ce qui m´empêcherait de marier le maître et de le

faire cocu? d´embarquer Jacques pour les îles? d´y conduire son

maître? de les ramener tous les deux en France sur le même

vaisseau? Qu´il est facile de faire des contes! Mais ils en seront

quittes l´un et l´autre pour une mauvaise nuit, et vous pour ce

délai.

L´aube du jour parut. Les voilà remontés sur leurs bêtes et

poursuivant leur chemin. Et où allaient-ils? Voilà la seconde fois

que vous me faites cette question, et la seconde fois que je vous

réponds: Qu´est-ce que cela vous fait? Si j´entame le sujet de

leur voyage, adieu les amours de Jacques... Ils allèrent quelque

temps en silence. Lorsque chacun fut un peu remis de son chagrin,

le maître dit à son valet: "Eh bien, Jacques, où en étions-nous de

tes amours?

JACQUES: Nous en étions, je crois, à la déroute de l´armée

ennemie. On se sauve, on est poursuivi, chacun pense à soi. Je

reste sur le champ de bataille, enseveli sous le nombre des morts

et des blessés, qui fut prodigieux. Le lendemain on me jeta, avec

une douzaine d´autres, sur une charrette, pour être conduit à un

de nos hôpitaux. Ah! Monsieur, je ne crois pas qu´il y ait de

blessures plus cruelles que celle du genou.

LE MAITRE: Allons donc, Jacques, tu te moques.

JACQUES: Non, pardieu, monsieur, je ne me moque pas! Il y a là je

ne sais combien d´os, de tendons, et bien d´autres choses qu´ils

appellent je ne sais comment..."

Une espèce de paysan qui les suivait avec une fille qu´il portait

en croupe et qui les avait écoutés, prit la parole et dit:

"Monsieur a raison..."

On ne savait à qui ce monsieur était adressé, mais il fut mal pris

par Jacques et par son maître; et Jacques dit à cet interlocuteur

indiscret: "De quoi te mêles-tu?

- Je me mêle de mon métier; je suis chirurgien à votre service, et

je vais vous démontrer..."

La femme qu´il portait en croupe lui disait: "Monsieur le docteur,

passons notre chemin et laissons ces messieurs qui n´aiment pas

qu´on leur démontre.

- Non, lui répondit le chirurgien, je veux leur démontrer, et je

leur démontrerai..."

Et, tout en se retournant pour démontrer, il pousse sa compagne,

lui fait perdre l´équilibre et la jette à terre, un pied pris dans

la basque de son habit et les cotillons renversés sur sa tête.

Jacques descend, dégage le pied de cette pauvre créature et lui

rabaisse ses jupons. Je ne sais s´il commença par rabaisser les

jupons ou par dégager le pied; mais à juger de l´état de cette

femme par ses cris, elle s´était grièvement blessée. Et le maître

de Jacques disait au chirurgien: "Voilà ce que c´est que de

démontrer."

Et le chirurgien: "Voilà ce que c´est de ne vouloir pas qu´on

démontre!..."

Et Jacques à la femme tombée ou ramassée: "Consolez-vous, ma

bonne, il n´y a ni de votre faute, ni de la faute de M. le

docteur, ni de la mienne, ni de celle de mon maître: c´est qu´il

était écrit là-haut qu´aujourd´hui, sur ce chemin, à l´heure qu´il

est, M. le docteur serait un bavard, que mon maître et moi nous

serions deux bourrus, que vous auriez une contusion à la tête et

qu´on vous verrait le cul..."

Que cette aventure ne deviendrait-elle pas entre mes mains, s´il

me prenait en fantaisie de vous désespérer! Je donnerais de

l´importance à cette femme; j´en ferais la nièce d´un curé du

village voisin; j´ameuterais les paysans de ce village; je me

préparerais des combats et des amours; car enfin cette paysanne

était belle sous le linge. Jacques et son maître s´en étaient

aperçus; l´amour n´a pas toujours attendu une occasion aussi

séduisante. Pourquoi Jacques ne deviendrait-il pas amoureux une

seconde fois? Pourquoi ne serait-il pas une seconde fois le rival

et même le rival préféré de son maître? - Est-ce que le cas lui

était déjà arrivé? - Toujours des questions.

Vous ne voulez donc pas que Jacques continue le récit de ses

amours? Une bonne fois pour toutes, expliquez-vous; cela vous

fera-t-il, cela ne vous fera-t-il pas plaisir? Si cela vous fera

plaisir, remettons la paysanne en croupe derrière son conducteur,

laissons-les aller et revenons à nos deux voyageurs. Cette fois-ci

ce fut Jacques qui prit la parole et qui dit à son maître:

"Voilà le train du monde; vous qui n´avez été blessé de votre vie

et qui ne savez ce que c´est qu´un coup de feu au genou, vous me

soutenez, à moi qui ai eu le genou fracassé et qui boite depuis

vingt ans...

LE MAITRE: Tu pourrais avoir raison. Mais ce chirurgien

impertinent est cause que te voilà encore sur une charrette avec

tes camarades, loin de l´hôpital, loin de ta guérison et loin de

devenir amoureux.

JACQUES: Quoi qu´il vous plaise d´en penser, la douleur de mon

genou était excessive; elle s´accroissait encore par la dureté de

la voiture, par l´inégalité des chemins, et à chaque cahot je

poussais un cri aigu.

LE MAITRE: Parce qu´il était écrit là-haut que tu crierais?

JACQUES: Assurément! Je perdais tout mon sang, et j´étais un homme

mort si notre charrette, la dernière de la ligne, ne se fût

arrêtée devant une chaumière. Là, je demande à descendre; on me

met à terre. Une jeune femme, qui était debout à la porte de la

chaumière, rentra chez elle et en sortit presque aussitôt avec un

verre et une bouteille de vin. J´en bus un ou deux coups à la

hâte. Les charrettes qui précédaient la nôtre défilèrent. On se

disposait à me rejeter parmi mes camarades, lorsque, m´attachant

fortement aux vêtements de cette femme et à tout ce qui était

autour de moi, je protestai que je ne remonterais pas et que,

mourir pour mourir, j´aimais mieux que ce fût à l´endroit où

j´étais qu´à deux lieues plus loin. En achevant ces mots, je

tombai en défaillance. Au sortir de cet état, je me trouvai

déshabillé et couché dans un lit qui occupait un des coins de la

chaumière, ayant autour de moi un paysan, le maître du lieu, sa

femme, la même qui m´avait secouru, et quelques petits enfants. La

femme avait trempé le coin de son tablier dans du vinaigre et m´en

frottait le nez et les tempes.

LE MAITRE: Ah! malheureux! ah! coquin... Infâme, je te vois

arriver.

JACQUES: Mon maître, je crois que vous ne voyez rien.

LE MAITRE: N´est-ce pas de cette femme que tu vas devenir

amoureux?

JACQUES: Et quand je serais devenu amoureux d´elle, qu´est-ce

qu´il y aurait à dire? Est-ce qu´on est maître de devenir ou de ne

pas devenir amoureux? Et quand on l´est, est-on maître d´agir

comme si on ne l´était pas? Si cela eût été écrit là-haut, tout ce

que vous vous disposez à me dire, je me le serais dit; je me

serais souffleté; je me serais cogné la tête contre le mur; je me

serais arraché les cheveux: il n´en aurait été ni plus ni moins,

et mon bienfaiteur eût été cocu.

LE MAITRE: Mais en raisonnant à ta façon, il n´y a point de crime

qu´on ne commît sans remords.

JACQUES: Ce que vous m´objectez là m´a plus d´une fois chiffonné

la cervelle; mais avec tout cela, malgré que j´en aie, j´en

reviens toujours au mot de mon capitaine: Tout ce qui nous arrive

de bien et de mal ici-bas est écrit là-haut. Savez-vous, monsieur,

quelque moyen d´effacer cette écriture? Puis-je n´être pas moi? Et

étant moi, puis-je faire autrement que moi? Puis-je être moi en un

autre? Et depuis que je suis au monde, y a-t-il eu un seul instant

où cela n´ait été vrai? Prêchez tant qu´il vous plaira, vos

raisons seront peut-être bonnes; mais s´il est écrit en moi ou

là-haut que je les trouverai mauvaises, que voulez-vous que j´y

fasse?

LE MAITRE: Je rêve à une chose: c´est si ton bienfaiteur eût été

cocu parce qu´il était écrit là-haut; ou si cela était écrit

là-haut parce que tu ferais cocu ton bienfaiteur?

JACQUES: Tous les deux étaient écrits l´un à côté de l´autre. Tout

a été écrit à la fois. C´est comme un grand rouleau qu´on déploie

petit à petit."

Vous concevez, lecteur, jusqu´où je pourrais pousser cette

conversation sur un sujet dont on a tant parlé, tant écrit depuis

deux mille ans, sans en être d´un pas plus avancé. Si vous me

savez peu de gré de ce que je vous dis, sachez m´en beaucoup de ce

que je ne vous dis pas.

Tandis que nos deux théologiens disputaient sans s´entendre, comme

il peut arriver en théologie, la nuit s´approchait. Ils

traversaient une contrée peu sûre en tout temps, et qui l´était

bien moins encore alors que la mauvaise administration et la

misère avaient multiplié sans fin le nombre des malfaiteurs. Ils

s´arrêtèrent dans la plus misérable des auberges. On leur dressa

deux lits de sangle dans une chambre fermée de cloisons

entrouvertes de tous les côtés. Ils demandèrent à souper. On leur

apporta de l´eau de mare, du pain noir et du vin tourné. L´hôte,

l´hôtesse, les enfants, les valets, tout avait l´air sinistre. Ils

entendaient à côté d´eux les ris immodérés et la joie tumultueuse

d´une douzaine de brigands qui les avaient précédés et qui

s´étaient emparés de toutes les provisions. Jacques était assez

tranquille; il s´en fallait beaucoup que son maître le fût autant.

Celui-ci promenait son souci de long en large, tandis que son

valet dévorait quelques morceaux de pain noir, et avalait en

grimaçant quelques verres de mauvais vin. Ils en étaient là,

lorsqu´ils entendirent frapper à leur porte; c´était un valet que

ces insolents et dangereux voisins avaient contraint d´apporter à

nos deux voyageurs, sur une de leurs assiettes, tous les os d´une

volaille qu´ils avaient mangée. Jacques, indigné, prend les

pistolets de son maître.

"Où vas-tu?

- Laissez-moi faire.

- Où vas-tu? te dis-je.

- Mettre à la raison cette canaille.

- Sais-tu qu´ils sont une douzaine?

- Fussent-ils cent, le nombre n´y fait rien, s´il est écrit

là-haut qu´ils ne sont pas assez.

- Que le diable t´emporte avec ton impertinent dicton?..."

Jacques s´échappe des mains de son maître, entre dans la chambre

de ces coupe-jarrets, un pistolet armé dans chaque main. "Vite,

qu´on se couche, leur dit-il, le premier qui remue je lui brûle la

cervelle..." Jacques avait l´air et le ton si vrais, que ces

coquins, qui prisaient autant la vie que d´honnêtes gens, se

lèvent de table sans souffler mot, se déshabillent et se couchent.

Son maître, incertain sur la manière dont cette aventure finirait,

l´attendait en tremblant. Jacques rentra chargé des dépouilles de

ces gens; il s´en était emparé pour qu´ils ne fussent pas tentés

de se relever; il avait éteint leur lumière et fermé à double tour

leur porte, dont il tenait la clef avec un de ses pistolets. "A

présent, monsieur, dit-il à son maître, nous n´avons plus qu´à

nous barricader en poussant nos lits contre cette porte, et à

dormir paisiblement..." Et il se mit en devoir de pousser les

lits, racontant froidement et succinctement à son maître le détail

de cette expédition.

LE MAITRE: Jacques, quel diable d´homme es-tu! Tu crois donc...

JACQUES: Je ne crois ni ne décrois.

LE MAITRE: S´ils avaient refusé de se coucher?

JACQUES: Cela était impossible.

LE MAITRE: Pourquoi?

JACQUES: Parce qu´ils ne l´ont pas fait.

LE MAITRE: S´ils se relevaient?

JACQUES.: Tant pis ou tant mieux.

LE MAITRE: Si... si... si... et...

JACQUES: Si, si la mer bouillait, il y aurait, comme on dit, bien

des poissons de cuits. Que diable, monsieur, tout à l´heure vous

avez cru que je courais un grand danger et rien n´était plus faux;

à présent vous vous croyez en grand danger, et rien peut-être

n´est encore plus faux. Tous, dans cette maison, nous avons peur

les uns des autres; ce qui prouve que nous sommes tous des sots...

Et, tout en discourant ainsi, le voilà déshabillé, couché et

endormi. Son maître, en mangeant à son tour un morceau de pain

noir, et buvant un coup de mauvais vin, prêtait l´oreille autour

de lui, regardait Jacques qui ronflait et disait: "Quel diable

d´homme est-ce là!..." A l´exemple de son valet, le maître

s´étendit aussi sur son grabat, mais n´y dormit pas de même. Dès

la pointe du jour, Jacques sentit une main qui le poussait;

c´était celle de son maître qui l´appelait à voix basse: "Jacques!

Jacques!

JACQUES: Qu´est-ce?

LE MAîTRE: Il fait jour.

JACQUES: Cela se peut.

LE MAITRE: Lève-toi donc.

JACQUES: Pourquoi?

LE MAITRE: Pour sortir d´ici au plus vite.

JACQUES: Pourquoi?

LE MAITRE: Parce que nous y sommes mal.

JACQUES: Qui le sait, et si nous serons mieux ailleurs?

LE MAITRE: Jacques!

JACQUES: Eh bien, Jacques! Jacques! quel diable d´homme êtes-vous?

LE MAITRE: Quel diable d´homme es-tu? Jacques, mon ami, je t´en

prie."

Jacques se frotta les yeux, bâilla à plusieurs reprises, étendit

les bras, se leva, s´habilla sans se presser, repoussa les lits,

sortit de la chambre, descendit, alla à l´écurie, sella et brida

les chevaux, éveilla l´hôte qui dormait encore, paya la dépense,

garda les clefs des deux chambres; et voilà nos gens partis.

Le maître voulait s´éloigner au grand trot; Jacques voulait aller

le pas, et toujours d´après son système. Lorsqu´ils furent à une

assez grande distance de leur triste gîte, le maître, entendant

quelque chose qui résonnait dans la poche de Jacques, lui demanda

ce que c´était: Jacques lui dit que c´étaient les deux clefs des

chambres.

LE MAITRE: Et pourquoi ne les avoir pas rendues?

JACQUES: C´est qu´il faudra enfoncer deux portes; celle de nos

voisins pour les tirer de leur prison, la nôtre pour leur délivrer

leurs vêtements; et que cela nous donnera du temps.

LE MAITRE: Fort bien, Jacques! mais pourquoi gagner du temps?

JACQUES: Pourquoi ? Ma foi, je n´en sais rien.

LE MAITRE: Et si tu veux gagner du temps, pourquoi aller au petit

pas comme tu fais?

JACQUES: C´est que, faute de savoir ce qui est écrit là-haut, on

ne sait ni ce qu´on veut ni ce qu´on fait, et qu´on suit sa

fantaisie qu´on appelle raison, ou sa raison qui n´est souvent

qu´une dangereuse fantaisie qui tourne tantôt bien, tantôt mal.

LE MAITRE: Pourrais-tu me dire ce que c´est qu´un fou, ce que

c´est qu´un sage?

JACQUES: Pourquoi pas?... un fou... attendez... c´est un homme

malheureux; et par conséquent un homme heureux est sage.

LE MAITRE: Et qu´est-ce qu´un homme heureux ou malheureux?

JACQUES: Pour celui-ci, il est aisé. Un homme heureux est celui

dont le bonheur est écrit là-haut; et par conséquent celui dont le

malheur est écrit là-haut, est un homme malheureux.

LE MAITRE: Et qui est-ce qui a écrit là-haut le bonheur et le

malheur?

JACQUES: Et qui est-ce qui a fait le grand rouleau où tout est

écrit? Un capitaine, ami de mon capitaine, aurait bien donné un

petit écu pour le savoir; lui, n´aurait pas donné une obole, ni

moi non plus; car à quoi cela me servirait-il? En éviterais-je

pour cela le trou où je dois m´aller casser le cou?

LE MAITRE: Je crois que oui.

JACQUES: Moi, je crois que non; car il faudrait qu´il y eût une

ligne fausse sur le grand rouleau qui contient vérité, qui ne

contient que vérité, et qui contient toute vérité. Il serait écrit

sur le grand rouleau: "Jacques se cassera le cou tel jour", et

Jacques ne se casserait pas le cou? Concevez-vous que cela se

puisse, quel que soit l´auteur du grand rouleau?

LE MAITRE: Il y a beaucoup de choses à dire là-dessus...

JACQUES: Mon capitaine croyait que la prudence est une

supposition, dans laquelle l´expérience nous autorise à regarder

les circonstances où nous nous trouvons comme cause de certains

effets à espérer ou à craindre pour l´avenir.

LE MAITRE: Et tu entendais quelque chose à cela?

JACQUES: Assurément, peu à peu je m´étais fait à sa langue. Mais,

disait-il, qui peut se vanter d´avoir assez d´expérience? Celui

qui s´est flatté d´en être le mieux pourvu, n´a-t-il jamais été

dupe? Et puis, y a-t-il un homme capable d´apprécier juste les

circonstances où il se trouve? Le calcul qui se fait dans nos

têtes, et celui qui est arrêté sur le registre d´en haut, sont

deux calculs bien différents. Est-ce nous qui menons le destin, ou

bien est-ce le destin qui nous mène? Combien de projets sagement

concertés ont manqué, et combien manqueront! Combien de projets

insensés ont réussi, et combien réussiront! C´est ce que mon

capitaine me répétait, après la prise de Berg-op-Zoom et celle du

Port-Mahon; et il ajoutait que la prudence ne nous assurait point

un bon succès, mais qu´elle nous consolait et nous excusait d´un

mauvais: aussi dormait-il la veille d´une action sous sa tente

comme dans sa garnison et allait-il au feu comme au bal. C´est

bien de lui que vous vous seriez écrié: "Quel diable d´homme!..."

Comme ils en étaient là, ils entendirent à quelque distance

derrière eux du bruit et des cris; ils retournèrent la tête, et

virent une troupe d´hommes armés de gaules et de fourches qui

s´avançaient vers eux à toutes jambes. Vous allez croire que

c´étaient les gens de l´auberge, leurs valets et les brigands dont

nous avons parlé. Vous allez croire que le matin on avait enfoncé

leur porte faute de clefs, et que ces brigands s´étaient imaginé

que nos deux voyageurs avaient décampé avec leurs dépouilles.

Jacques le crut, et il disait entre ses dents: "Maudites soient

les clefs et la fantaisie ou la raison qui me les fit emporter!

Maudite soit la prudence! etc. etc."

Vous allez croire que cette petite armée tombera sur Jacques et

son maître, qu´il y aura une action sanglante, des coups de bâton

donnés, des coups de pistolet tirés; et il ne tiendrait qu´à moi

que tout cela n´arrivât; mais adieu la vérité de l´histoire, adieu

le récit des amours de Jacques. Nos deux voyageurs n´étaient point

suivis: j´ignore ce qui se passa dans l´auberge après leur départ.

Ils continuèrent leur route, allant toujours sans savoir où ils

allaient, quoiqu´ils sussent à peu près où ils voulaient aller;

trompant l´ennui et la fatigue par le silence et le bavardage,

comme c´est l´usage de ceux qui marchent, et quelquefois de ceux

qui sont assis.

Il est bien évident que je ne fais pas un roman, puisque je

néglige ce qu´un romancier ne manquerait pas d´employer. Celui qui

prendrait ce que j´écris pour la vérité serait peut-être moins

dans l´erreur que celui qui le prendrait pour une fable.

Cette fois-ci ce fut le maître qui parla le premier et qui débuta

par le refrain accoutumé: "Eh bien! Jacques, l´histoire de tes

amours?

JACQUES: Je ne sais où j´en étais. J´ai été si souvent interrompu,

que je ferais tout aussi bien de recommencer.

LE MAITRE: Non, non. Revenu de ta détaillance à la porte de la

chaumière, tu te trouvas dans un lit, entouré des gens qui

l´habitaient.

JACQUES: Fort bien! La chose la plus pressée était d´avoir un

chirurgien, et il n´y en avait pas à plus d´une lieue à la ronde.

Le bonhomme fit monter à cheval un de ses enfants, et l´envoya au

lieu le moins éloigné. Cependant la bonne femme avait fait

chauffer du gros vin, déchiré une vieille chemise de son mari; et

mon genou fut étuvé, couvert de compresses et enveloppé de linges.

On mit quelques morceaux de sucre, enlevés aux fourmis, dans une

portion du vin qui avait servi à mon pansement, et je l´avalai;

ensuite on m´exhorta à prendre patience. Il était tard; ces gens

se mirent à table et soupèrent. Voilà le souper fini. Cependant

l´enfant ne revenait pas, et point de chirurgien. Le père prit de

l´humeur. C´était un homme naturellement chagrin; il boudait sa

femme, il ne trouvait rien à son gré. Il envoya durement coucher

ses autres enfants. Sa femme s´assit sur un banc et prit sa

quenouille. Lui, allait et venait; et en allant et venant il lui

cherchait querelle sur tout. "Si tu avais été au moulin comme je

te l´avais dit..." et il achevait la phrase en hochant de la tête

du côté de mon lit.

- On ira demain.

- C´est aujourd´hui qu´il fallait y aller, comme je te l´avais

dit... Et ces restes de paille qui sont encore sur la grange,

qu´attends-tu pour les relever?

- On les relèvera demain.

- Ce que nous en avons tire à sa fin et tu aurais beaucoup mieux

fait de les relever aujourd´hui, comme je te l´avais dit... Et ce

tas d´orge qui se gâte sur le grenier, je gage que tu n´as pas

songé à le remuer.

- Les enfants l´ont fait.

- Il fallait le faire toi-même. Si tu avais été sur ton grenier,

tu n´aurais pas été à la porte...

Cependant il arriva un chirurgien, puis un second, puis un

troisième, avec le petit garçon de la chaumière.

LE MAITRE: Te voilà en chirurgiens comme saint Roch en chapeaux.

JACQUES: Le premier était absent, lorsque le petit garçon était

arrivé chez lui; mais sa femme avait fait avertir le second, et le

troisième avait accompagné le petit garçon. "Eh! bonsoir,

compères; vous voilà?" dit le premier aux deux autres... Ils

avaient fait le plus de diligence possible, ils avaient chaud, ils

étaient altérés. Ils s´asseyent autour de la table dont la nappe

n´était pas encore ôtée. La femme descend à la cave, et en remonte

avec une bouteille. Le mari grommelait entre ses dents: "Eh! que

diable faisait-elle à sa porte?" On boit on parle des maladies du

canton; on entame l´énumération de ses pratiques. Je me plains; on

me dit: "Dans un moment nous serons à vous." Après cette

bouteille, on en demande une seconde, à compte sur mon traitement;

puis une troisième, une quatrième, toujours à compte sur mon

traitement; et à chaque bouteille, le mari revenait à sa première

exclamation: "Eh! que diable faisait-elle à sa porte?"

Quel parti un autre n´aurait-il pas tiré de ces trois chirurgiens,

de leur conversation à la quatrième bouteille, de la multitude de

leurs cures merveilleuses, de l´impatience de Jacques, de la

mauvaise humeur de l´hôte, des propos de nos Esculapes de campagne

autour du genou de Jacques, de leurs différents avis, l´un

prétendant que Jacques était mort si l´on ne se hâtait de lui

couper la jambe, l´autre qu´il fallait extraire la balle et la

portion du vêtement qui l´avait suivie, et conserver la jambe à ce

pauvre diable Cependant on aurait vu Jacques assis sur son lit,

regardant sa jambe en pitié, et lui faisant ces derniers adieux,

comme on vit un de nos généraux entre Dufouart et Louis. Le

troisième chirurgien aurait gobe-mouché jusqu´à ce que la querelle

se fût élevée entre eux, et que des invectives on en fût venu aux

gestes.

Je vous fais grâce de toutes ces choses, que vous trouverez dans

les romans, dans la comédie ancienne et dans la société. Lorsque

j´entendis l´hôte s´écrier de sa femme: "Que diable faisait-elle à

sa porte!" je me rappelai l´Harpagon de Molière, lorsqu´il dit de

son fils: Qu´allait-il faire dans cette galère? Et je conçus qu´il

ne s´agissait pas seulement d´être vrai, mais qu´il fallait encore

être plaisant; et que c´était la raison pour laquelle on dirait à

jamais: Qu´allait-il faire dans cette galère? et que le mot de mon

paysan Que faisait-elle à sa porte? ne passerait pas en proverbe.

Jacques n´en usa pas envers son maître avec la même réserve que je

garde avec vous; il n´omit pas la moindre circonstance, au hasard

de l´endormir une seconde fois. Si ce ne fut pas le plus habile,

ce fut au moins le plus vigoureux des trois chirurgiens qui resta

maître du patient.

N´allez-vous pas, me direz-vous, tirer des bistouris à nos yeux,

couper des chairs, faire couler du sang, et nous montrer une

opération chirurgicale? A votre avis, cela ne sera-t-il pas de bon

goût?... Allons, passons encore l´opération chirurgicale; mais

vous permettrez au moins à Jacques de dire à son maître, comme il

le fit: "Ah! Monsieur, c´est une terrible affaire que de

r´arranger un genou fracassé!" Et à son maître de lui répondre

comme auparavant: "Allons donc, Jacques, tu te moques..." Mais ce

que je ne vous laisserais pas ignorer pour tout l´or du monde,

c´est qu´à peine le maître de Jacques lui eut-il fait cette

impertinente réponse, que son cheval bronche et s´abat, que son

genou va s´appuyer rudement sur un caillou pointu, et que le voilà

criant à tue tête: "Je suis mort! j´ai le genou cassé!..."

Quoique Jacques, la meilleure pâte d´homme qu´on puisse imaginer,

fût tendrement attaché à son maître, je voudrais bien savoir ce

qui se passa au fond de son âme, sinon dans le premier moment, du

moins lorsqu´il fut bien assuré que cette chute n´aurait point de

suite fâcheuse, et s´il put se refuser à un léger mouvement de

joie secrète d´un accident qui apprendrait à son maître ce que

c´était qu´une blessure au genou. Une autre chose, lecteur, que je

voudrais bien que vous me disiez, c´est si son maître n´eût pas

mieux aimé être blessé, même un peu plus grièvement, ailleurs

qu´au genou, ou s´il ne fut pas plus sensible à la honte qu´à la

douleur.

Lorsque le maître fut un peu revenu de sa chute et de son

angoisse, il se remit en selle et appuya cinq ou six coups

d´éperon à son cheval, qui partit comme un éclair; autant en fit

la monture de Jacques, car il y avait entre ces deux animaux la

même intimité qu´entre leurs cavaliers; c´étaient deux paires

d´amis.

Lorsque les deux chevaux essoufflés reprirent leur pas ordinaire,

Jacques dit à son maître: "Eh bien, monsieur, qu´en pensez-vous?

LE MAITRE: De quoi?

JACQUES: De la blessure au genou.

LE MAITRE: Je suis de ton avis; c´est une des plus cruelles.

JACQUES: Au vôtre?

LE MAITRE: Non, non, au tien, au mien, à tous les genoux du monde.

JACQUES: Mon maître, mon maître, vous n´y avez pas bien regardé;

croyez que nous ne plaignons jamais que nous.

LE MAITRE: Quelle folie!

JACQUES: Ah! si je savais dire comme je sais penser! Mais il était

écrit là-haut que j´aurais les choses dans ma tête, et que les

mots ne me viendraient pas."

Ici Jacques s´embarrassa dans une métaphysique très subtile et

peut-être très vraie. Il cherchait à faire concevoir à son maître

que le mot douleur était sans idée, et qu´il ne commençait à

signifier quelque chose qu´au moment où il rappelait à notre

mémoire une sensation que nous avions éprouvée. Son maître lui

demanda s´il avait déjà accouché.

- Non, lui répondit Jacques.

- Et crois-tu que ce soit une grande douleur que d´accoucher?

- Assurément!

- Plains-tu les femmes en mal d´enfant?

- Beaucoup.

- Tu plains donc quelquefois un autre que toi?

- Je plains ceux ou celles qui se tordent les bras, qui

s´arrachent les cheveux, qui poussent des cris, parce que je sais

par expérience qu´on ne fait pas cela sans souffrir; mais pour le

mal propre à la femme qui accouche, je ne le plains pas: je ne

sais ce que c´est, Dieu merci! Mais pour en revenir à une peine

que nous connaissons tous deux, l´histoire de mon genou, qui est

devenu le vôtre par votre chute...

LE MAITRE: Non, Jacques; l´histoire de tes amours qui sont

devenues miennes par mes chagrins passés.

JACQUES: Me voilà pansé, un peu soulagé, le chirurgien parti, et

mes hôtes retirés et couchés. Leur chambre n´était séparée de la

mienne que par des planches à claire-voie sur lesquelles on avait

collé du papier gris, et sur ce papier quelques images enluminées.

Je ne dormais pas, et j´entendis la femme qui disait à son mari:

"Laissez-moi, je n´ai pas envie de rire. Un pauvre malheureux qui

se meurt à notre porte!...

- Femme, tu me diras tout cela après.

- Non, cela ne sera pas. Si vous ne finissez, je me lève. Cela ne

me fera-t-il pas bien aise, lorsque j´ai le coeur gros?

- Oh! si tu te fais tant prier, tu en seras la dupe.

- Ce n´est pas pour se faire prier, mais c´est que vous êtes

quelquefois d´un dur!... c´est que... c´est que..."

Après une assez courte pause, le mari prit la parole et dit: "Là,

femme, conviens donc à présent que, par une compassion déplacée,

tu nous as mis dans un embarras dont il est presque impossible de

se tirer. L´année est mauvaise; à peine pouvons-nous suffire à nos

besoins et aux besoins de nos enfants. Le grain est d´une cherté!

Point de vin! Encore si l´on trouvait à travaiIler; mais les

riches se retranchent; les pauvres gens ne font rien; pour une

journée qu´on emploie, on en perd quatre. Personne ne paie ce

qu´il doit; les créanciers sont d´une âpreté qui désespère: et

voilà le moment que tu prends pour retirer ici un inconnu, un

étranger qui y restera tant qu´il plaira à Dieu; et au chirurgien

qui ne se pressera pas de le guérir; car ces chirurgiens font

durer les maladies le plus longtemps qu´ils peuvent; qui n´a pas

le sou, et qui doublera, triplera notre dépense. Là, femme,

comment te déferas-tu de cet homme? Parle donc, femme, dis-moi

donc quelque raison.

- Est-ce qu´on peut parler avec vous.

- Tu dis que j´ai de l´humeur, que je gronde; eh! qui n´en aurait

pas? qui ne gronderait pas? Il y avait encore un peu de vin à la

cave: Dieu sait le train dont il ira! Les chirurgiens en burent

hier au soir plus que nous et nos enfants n´aurions fait dans la

semaine. Et le chirurgien qui ne viendra pas pour rien, comme tu

peux penser, qui le paiera?

- Oui, voilà qui est fort bien dit et parce qu´on est dans la

misère vous me faites un enfant comme si nous n´en avions pas déjà

assez.

- Oh! que non!

- Oh! que si; je suis sûre que je vais être grosse!

- Voilà comme tu dis toutes les fois.

- Et cela n´a jamais manqué quand l´oreille me démange après, et

j´y sens une démangeaison comme jamais.

- Ton oreille ne sait ce qu´elle dit.

- Ne me touche pas! laisse là mon oreille! laisse donc, l´homme;

est-ce que tu es fou? tu t´en trouveras mal.

- Non, non, cela ne m´est pas arrivé depuis le soir de la

Saint-Jean.

- Tu feras si bien que... et puis dans un mois d´ici tu me

bouderas comme si c´était de ma faute.

- Non, non.

- Et dans neuf mois d´ici ce sera bien pis.

- Non, non.

- C´est toi qui l´auras voulu?

- Oui, oui.

- Tu t´en souviendras? tu ne diras pas comme tu as dit toutes les

autres fois?

- Oui, oui..."

Et puis voilà que de non, non, en oui, oui, cet homme enragé

contre sa femme d´avoir cédé à un sentiment d´humanité...

LE MAîTRE: C´est la réflexion que je faisais.

JACQUES: Il est certain que ce mari n´était pas trop conséquent;

mais il était jeune et sa femme jolie. On ne fait jamais tant

d´enfants que dans les temps de misère.

LE MAîTRE: Rien ne peuple comme les gueux.

JACQUES: Un enfant de plus n´est rien pour eux, c´est la charité

qui les nourrit. Et puis c´est le seul plaisir qui ne coûte rien;

on se console pendant la nuit, sans frais, des calamités du

jour... Cependant les réflexions de cet homme n´en étaient pas

moins justes. Tandis que je me disais cela à moi-même, je

ressentis une douleur violente au genou, et je m´écriai: "Ah! le

genou!" Et le mari s´écria: "Ah! ma femme!..." Et la femme

s´écria: "Ah! mon homme! Mais... cet homme qui est là!

- Eh bien! cet homme ?

- Il nous aura peut-être entendus!

- Qu´il ait entendu.

- Demain, je n´oserai le regarder.

- Et pourquoi ? Est-ce que tu n´es pas ma femme? Est-ce que je ne

suis pas ton mari? Est-ce qu´un mari a une femme, est-ce qu´une

femme a un mari pour rien?

- Ah! ah!

- Eh bien, qu´est-ce?

- Mon oreille!...

- Eh bien, ton oreille?

- C´est pis que jamais.

- Dors, cela se passera.

- Je ne saurais. Ah! l´oreille! ah! l´oreille!

- L´oreille, l´oreille, cela est bien aisé à dire..."

Je ne vous dirai point ce qui se passait entre eux; mais la femme,

après avoir répété l´oreille, l´oreille, plusieurs fois de suite à

voix basse et précipitée, finit par balbutier à syllabes

interrompues l´o... reil... le, et à la suite de cette o...

reil... le, je ne sais quoi, qui, joint au silence qui succéda, me

fit imaginer que son mal d´oreille s´était apaisé d´une ou d´autre

façon, il n´importe: cela me fit plaisir. Et à elle donc!

LE MAITRE: Jacques, mettez la main sur la conscience, et jurez-moi

que ce n´est pas de cette femme que vous devîntes amoureux.

JACQUES: Je le jure.

LE MAITRE: Tant pis pour toi.

JACQUES: C´est tant pis ou tant mieux. Vous croyez apparemment que

les femmes qui ont une oreille comme la sienne écoutent

volontiers?

LE MAITRE: Je crois que cela est écrit là-haut.

JACQUES: Je crois qu´il est écrit à la suite qu´elles n´écoutent

pas longtemps le même, et qu´elles sont tant soit peu sujettes à

prêter l´oreille à un autre.

LE MAITRE: Cela se pourrait.

Et les voilà embarqués dans une querelle interminable sur les

femmes; l´un prétendant qu´elles étaient bonnes, l´autre

méchantes: et ils avaient tous deux raison; l´un sottes, l´autre

pleines d´esprit: et ils avaient tous deux raison; l´un fausses,

l´autre vraies: et ils avaient tous deux raison ; l´un avares,

l´autre libérales: et ils avaient tous deux raison; l´un belles,

l´autre laides: et ils avaient tous deux raison ; l´un bavardes,

l´autre discrètes; l´un franches, l´autre dissimulées; l´un

ignorantes, l´autre éclairées; l´un sages, l´autre libertines;

l´un folles, l´autre sensées; l´un grandes, l´autre petites: et

ils avaient tous deux raison.

En suivant cette dispute sur laquelle ils auraient pu faire le

tour du globe sans déparler un moment et sans s´accorder, ils

furent accueillis par un orage qui les contraignit de

s´acheminer... - Où? - Où? lecteur, vous êtes d´une curiosité bien

incommode! Et que diable cela vous fait-il? Quand je vous aurai

dit que c´est à Pontoise ou à Saint-Germain, à Notre-Dame de

Lorette ou à Saint-Jacques de Compostelle, en serez-vous plus

avancé? Si vous insistez, je vous dirai qu´ils s´acheminèrent

vers... oui; pourquoi pas?... vers un château immense, au

frontispice duquel on lisait: "Je n´appartiens à personne et

j´appartiens à tout le monde. Vous y étiez avant que d´y entrer,

et vous y serez encore quand vous en sortirez." - Entrèrent-ils

dans ce château? - Non, car l´inscription était fausse, ou ils y

étaient avant que d´y entrer. - Mais du moins ils en sortirent? -

Non, car l´inscription était fausse, ou ils y étaient encore quand

ils en furent sortis. - Et que firent-ils là? - Jacques disait ce

qui était écrit là-haut; son maître, ce qu´il voulut: et ils

avaient tous deux raison. - Quelle compagnie y trouvèrent ils? -

Mêlée. - Qu´y disait-on? - Quelques vérités, et beaucoup de

mensonges. - Y avait-il des gens d´esprit? - Où n´y en avait-il

pas? et de maudits questionneurs qu´on fuyait comme la peste. Ce

qui choqua le plus Jacques et son maître pendant tout le temps

qu´ils s´y promenèrent. - On s´y promenait donc? - On ne faisait

que cela, quand on n´était pas assis ou couché... Ce qui choqua le

plus Jacques et son maître, ce fut d´y trouver une vingtaine

d´audacieux, qui s´étaient emparés des plus superbes appartements,

où ils se trouvaient presque toujours à l´endroit; qui

prétendaient, contre le droit commun et le vrai sens de

l´inscription, que le château leur avait été légué en toute

propriété; et qui, à l´aide d´un certain nombre de coglions à

leurs gages, l´avaient persuadé à un grand nombre d´autres

coglions à leurs gages, tout prêts pour une petite pièce de

monnaie à prendre ou assassiner le premier qui aurait osé les

contredire: cependant au temps de Jacques et de son maître, on

l´osait quelquefois. - Impunément ? - C´est selon.

Vous allez dire que je m´amuse, et que, ne sachant plus que faire

de mes voyageurs, je me jette dans l´allégorie, la ressource

ordinaire des esprits stériles. Je vous sacrifierai mon allégorie

et toutes les richesses que j´en pouvais tirer; je conviendrai de

tout ce qu´il vous plaira, mais à condition que vous ne me

tracasserez point sur ce dernier gîte de Jacques et de son maître;

soit qu´ils aient atteint une ville et qu´ils aient couché chez

des filles; qu´ils aient passé la nuit chez un vieil ami qui les

fêta de son mieux; qu´ils se soient réfugiés chez des moines

mendiants, où ils furent mal logés et mal repus pour l´amour de

Dieu; qu´ils aient été accueillis dans la maison d´un grand, où

ils manquèrent de tout ce qui est nécessaire, au milieu de tout ce

qui est superflu; qu´ils soient sortis le matin d´une grande

auberge, où on leur fit payer très chèrement un mauvais souper

servi dans des plats d´argent, et une nuit passée entre des

rideaux de damas et des draps humides et repliés; qu´ils aient

reçu l´hospitalité chez un curé de village à portion congrue, qui

courut mettre à contribution les basses-cours de ses paroissiens,

pour avoir une omelette et une fricassée de poulets; où qu´ils se

soient enivrés d´excellents vins, aient fait grande chère et pris

une indigestion bien conditionnée dans une riche abbaye de

Bernardins; car quoique tout cela vous paraisse également

possible, Jacques n´était pas de cet avis: il n´y avait réellement

de possible que la chose qui était écrite en haut. Ce qu´il y a de

vrai, c´est que, de quelque endroit qu´il vous plaise de les

mettre en route, ils n´eurent pas fait vingt pas que le maître dit

à Jacques, après avoir toutefois, selon son usage, pris sa prise

de tabac: "Eh bien! Jacques, l´histoire de tes amours?"

Au lieu de répondre, Jacques s´écria: "Au diable l´histoire de mes

amours! Ne voilà-t-il pas que j´ai laissé...

LE MAITRE: Qu´as-tu laissé?"

Au lieu de lui répondre, Jacques retournait toutes ses poches, et

se fouillait partout inutilement. Il avait laissé la bourse de

voyage sous le chevet de son lit, et il n´en eut pas plus tôt fait

l´aveu à son maître, que celui-ci s´écria: "Au diable l´histoire

de tes amours! Ne voilà-t-il pas que ma montre est restée

accrochée à la cheminée!"

Jacques ne se fit pas prier; aussitôt il tourne bride, et regagne

au petit pas, car il n´était jamais pressé... - Le château

immense? - Non, non. Entre les différents gites possibles ou non

possibles, dont je vous ai fait l´énumération qui précède,

choisissez celui qui convient le mieux à la circonstance présente.

Cependant son maître allait toujours en avant: mais voilà le

maître et le valet séparés, et je ne sais auquel des deux

m´attacher de préférence. Si vous voulez suivre Jacques, prenez-y

garde; la recherche de la bourse et de la montre pourra devenir si

longue et si compliquée, que de longtemps il ne rejoindra son

maître, le seul confident de ses amours, et adieu les amours de

Jacques. Si, l´abandonnant seul à la quête de la bourse et de la

montre, vous prenez le parti de faire compagnie à son maître, vous

serez poli, mais très ennuyé; vous ne connaissez pas encore cette

espèce-là. Il a peu d´idées dans la tête; s´il lui arrive de dire

quelque chose de sensé, c´est de réminiscence ou d´inspiration. Il

a des yeux comme vous et moi; mais on ne sait la plupart du temps

s´il regarde. Il ne dort pas, il ne veille pas non plus; il se

laisse exister: c´est sa fonction habituelle. L´automate allait

devant lui, se retournant de temps en temps pour voir si Jacques

ne revenait pas; il descendait de cheval et marchait à pied; il

remontait sur sa bête, faisait un quart de lieue, redescendait et

s´asseyait à terre, la bride de son cheval passée dans ses bras,

et la tête appuyée sur ses deux mains. Quand il était las de cette

posture, il se levait et regardait au loin s´il n´apercevait point

Jacques. Point de Jacques. Alors il s´impatientait, et sans trop

savoir s´il parlait ou non, il disait: "Le bourreau! le chien! le

coquin! où est-il? que fait-il? Faut-il tant de temps pour

reprendre une bourse et une montre? Je le rouerai de coups; oh!

cela est certain; je le rouerai de coups." Puis il cherchait sa

montre, à son gousset, où elle n´était pas, et il achevait de se

désoler, car il ne savait que devenir sans sa montre, sans sa

tabatière et sans Jacques: c´étaient les trois grandes ressources

de sa vie, qui se passait à prendre du tabac, à regarder l´heure

qu´il était, à questionner Jacques, et cela dans toutes les

combinaisons. Privé de sa montre, il en était donc réduit à sa

tabatière, qu´il ouvrait et fermait à chaque minute, comme je

fais, moi, lorsque je m´ennuie. Ce qui reste de tabac le soir dans

ma tabatière est en raison directe de l´amusement, ou l´inverse de

l´ennui de ma journée. Je vous supplie, lecteur, de vous

familiariser avec cette manière de dire empruntée de la géométrie,

parce que je la trouve précise et que je m´en servirai souvent.

Eh bien! en avez-vous assez du maître; et son valet ne venant

point à vous, voulez-vous que nous allions à lui? Le pauvre

Jacques! au moment où nous en parlons, il s´écriait

douloureusement: "Il était donc écrit là-haut qu´en un même jour

je serais appréhendé comme voleur de grand chemin, sur le point

d´être conduit dans une prison, et accusé d´avoir séduit une

fille!"

Comme il approchait, au petit pas, du château, non... du lieu de

leur dernière couchée, il passe à côté de lui un de ces merciers

ambulants qu´on appelle porteballes, et qui lui crie: "Monsieur le

chevalier, jarretières, ceintures, cordons de montre, tabatières

du dernier goût, vraies jaback, bagues, cachets de montre. Montre,

monsieur, une montre, une belle montre d´or, ciselée, à double

boîte, comme neuve..." Jacques lui répond: "J´en cherche bien une,

mais ce n´est pas la tienne..." et continue sa route, toujours au

petit pas. En allant, il crut voir écrit en haut que la montre que

cet homme lui avait proposée était celle de son maître. Il revient

sur ses pas, et dit au porteballe: "L´ami, voyons votre montre à

boîte d´or, j´ai dans la fantaisie qu´elle pourrait me convenir.

- Ma foi, dit le porteballe, je n´en serais pas surpris; elle est

belle, très belle, de Julien Le Roi. Il n´y a qu´un moment qu´elle

m´appartient; je l´ai acquise pour un morceau de pain, j´en ferai

bon marché. J´aime les petits gains répétés; mais on est bien

malheureux par le temps qui court: de trois mois d´ici je n´aurai

pas une pareille aubaine. Vous m´avez l´air d´un galant homme, et

j´aimerais mieux que vous en profitassiez qu´un autre..."

Tout en causant, le mercier avait mis sa balle à terre, l´avait

ouverte, et en avait tiré la montre que Jacques reconnut sur le

champ, sans en être étonné; car s´il ne se pressait jamais, il

s´étonnait rarement. Il regarde bien la montre: "Oui, se dit-il en

lui-même, c´est elle..." Au porteballe: "Vous avez raison, elle

est belle, très belle, et je sais qu´elle est bonne..." Puis la

mettant dans son gousset il dit au porteballe: "L´ami, grand

merci!

- Comment grand merci!

- Oui, c´est la montre de mon maître.

- Je ne connais point votre maître, cette montre est à moi, je

l´ai achetée et bien payée..."

Et saisissant Jacques au collet, il se mit en devoir de lui

reprendre la montre. Jacques s´approche de son cheval, prend un de

ses pistolets, et l´appuyant sur la poitrine du porteballe:

"Retire-toi, lui dit-il, ou tu es mort." Le porteballe effrayé

lâche prise. Jacques remonte sur son cheval et s´achemine au petit

pas vers la ville, en disant en lui-même: "Voilà la montre

recouvrée, à présent voyons à notre bourse..." Le porteballe se

hâte de refermer sa malle, la remet sur ses épaules, et suit

Jacques en criant: "Au voleur! au voleur! à l´assassin! au

secours! à moi! à moi!..." C´était dans la saison des récoltes:

les champs étaient couverts de travailleurs. Tous laissent leurs

faucilles, s´attroupent autour de cet homme, et lui demandent où

est le voleur, où est l´assassin.

"Le voilà, le voilà là-bas.

- Quoi! celui qui s´achemine au petit pas vers la porte de la

ville?

- Lui-même.

- Allez, vous êtes fou, ce n´est point là l´allure d´un voleur.

- C´en est un, c´en est un, vous dis-je, il m´a pris de force une

montre d´or..."

Ces gens ne savaient à quoi s´en rapporter, des cris du porteballe

ou de la marche tranquille de Jacques. "Cependant, ajoutait le

porteballe, mes enfants, je suis ruiné si vous ne me secourez;

elle vaut trente louis comme un liard. Secourez-moi, il emporte ma

montre, et s´il vient à piquer des deux, ma montre est perdue..."

Si Jacques n´était guère à portée d´entendre ces cris, il pouvait

aisément voir l´attroupement, et n´en allait pas plus vite. Le

porteballe détermina, par l´espoir d´une récompense, les paysans à

courir après Jacques. Voilà donc une multitude d´hommes, de femmes

et d´enfants allant et criant: "Au voleur! au voleur! à

l´assassin!" et le porteballe les suivant d´aussi près que le

fardeau dont il était chargé le lui permettait, et criant: "Au

voleur! au voleur! à l´assassin!..."

Ils sont entrés dans la viIle, car c´est dans une viIle que

Jacques et son maître avaient séjourné la veiIle; je me le

rappeIle à l´instant. Les habitants quittent leurs maisons, se

joignent aux paysans et au portebaIle, tous vont criant à

l´unisson: "Au voleur! au voleur! à l´assassin!..." Tous

atteignent Jacques en même temps. Le portebaIle s´élançant sur

lui, Jacques lui détache un coup de botte, dont il est renversé

par terre, mais n´en criant pas moins: "Coquin, fripon, scélérat,

rends-moi ma montre; tu me la rendras, et tu n´en seras pas moins

pendu..." Jacques, gardant son sang-froid, s´adressait à la foule

qui grossissait à chaque instant, et disait: "Il y a un magistrat

de police ici, qu´on me mène chez lui: là, je ferai voir que je ne

suis point un coquin, et que cet homme en pourrait bien être un.

Je lui ai pris une montre, il est vrai; mais cette montre est

celle de mon maître. Je ne suis point inconnu dans cette ville:

avant-hier au soir nous y arrivâmes mon maître et moi, et nous

avons séjourné chez M. le lieutenant général, son ancien ami." Si

je ne vous ai pas dit plus tôt que Jacques et son maître avaient

passé par Conches, et qu´ils avaient logé chez M. le lieutenant

général de ce lieu, c´est que cela ne m´est pas revenu plus tôt.

"Qu´on me conduise chez M. le lieutenant général", disait Jacques,

et en même temps il mit pied à terre. On le voyait au centre du

cortège, lui, son cheval et le porteballe. Ils marchent, ils

arrivent à la porte du lieutenant général. Jacques, son cheval et

le porteballe entrent, Jacques et le porteballe se tenant l´un

l´autre à la boutonnière. La foule reste en dehors.

Cependant, que faisait le maître de Jacques. Il s´était assoupi au

bord du grand chemin, la bride de son cheval passée dans son bras,

et l´animal paissait l´herbe autour du dormeur, autant que la

longueur de la bride le lui permettait.

Aussitôt que le lieutenant général aperçut Jacques, il s´écria:

"Eh! c´est toi, mon pauvre Jacques! Qu´est-ce qui te ramène seul

ici?

- La montre de mon maître: il l´avait laissée pendue au coin de la

cheminée, et je l´ai retrouvée dans la balle de cet homme; notre

bourse, que j´ai oubliée sous mon chevet, et qui se retrouvera si

vous l´ordonnez.

- Et que cela soit écrit là-haut...", ajouta le magistrat.

A l´instant il fit appeler ses gens: à l´instant le porteballe

montrant un grand drôle de mauvaise mine, et nouvellement installé

dans la maison, dit: "Voilà celui qui m´a vendu la montre."

Le magistrat, prenant un air sévère, dit au porteballe et à son

valet: "Vous mériteriez tous deux les galères, toi pour avoir

vendu la montre, toi pour l´avoir achetée..." A son valet: "Rends

à cet homme son argent, et mets bas ton habit sur le champ..." Au

porteballe: "Dépêche-toi de vider le pays, si tu ne veux pas y

rester accroché pour toujours. Vous faites tous deux un métier qui

porte malheur... Jacques, à présent il s´agit de ta bourse." Celle

qui se l´était appropriée comparut sans se faire appeler; c´était

une grande fille faite au tour. "C´est moi, monsieur, qui ai la

bourse, dit-elle à son maître; mais je ne l´ai point volée: c´est

lui qui me l´a donnée.

- Je vous ai donné ma bourse?

- Oui.

- Cela se peut, mais que le diable m´emporte si je m´en

souviens..."

Le magistrat dit à Jacques: "Allons, Jacques, n´éclaircissons pas

cela davantage.

- Monsieur...

- Elle est jolie et complaisante à ce que je vois.

- Monsieur, je vous jure...

Combien y avait il dans la bourse? Environ neuf cent dix-sept

livres.

- Ah! Javotte! neuf cent dix-sept livres pour une nuit, c´est

beaucoup trop pour vous et pour lui. Donnez-moi la bourse..."

La grande fille donna la bourse à son maître qui en tira un écu de

six francs: "Tenez, lui dit-il, en lui jetant l´écu, voilà le prix

de vos services; vous valez mieux, mais pour un autre que Jacques.

Je vous en souhaite deux fois autant tous les jours, mais hors de

chez moi, entendez-vous? Et toi, Jacques, dépêche-toi de remonter

sur ton cheval et de retourner à ton maître."

Jacques salua le magistrat et s´éloigna sans répondre, mais il

disait en lui-même: "L´effrontée, la coquine! il était donc écrit

là-haut qu´un autre coucherait avec elle, et que Jacques

paierait!... Allons, Jacques, console-toi; n´es-tu pas trop

heureux d´avoir rattrapé ta bourse et la montre de ton maître, et

qu´il t´en ait si peu coûté?"

Jacques remonte sur son cheval et fend la presse qui s´était faite

à l´entrée de la maison du magistrat; mais comme il souffrait avec

peine que tant de gens le prissent pour un fripon, il affecta de

tirer la montre de sa poche et de regarder l´heure qu´il était;

puis il piqua des deux son cheval, qui n´y était pas fait, et qui

n´en partit qu´avec plus de célérité. Son usage était de le

laisser aller à sa fantaisie; car il trouvait autant

d´inconvénient à l´arrêter quand il galopait, qu´à le presser

quand il marchait lentement. Nous croyons conduire le destin, mais

c´est toujours lui qui nous mène: et le destin, pour Jacques,

était tout ce qui le touchait ou l´approchait, son cheval, son

maître, un moine, un chien, une femme, un mulet, une corneille.

Son cheval le conduisait donc à toutes jambes vers son maître, qui

s´était assoupi sur le bord du chemin, la bride de son cheval

passée dans son bras, comme je vous l´ai dit. Alors le cheval

tenait à la bride; mais lorsque Jacques arriva, la bride était

restée à sa place, et le cheval n´y tenait plus. Un fripon s´était

apparemment approché du dormeur, avait doucement coupé la bride et

emmené l´animal. Au bruit du cheval de Jacques, son maître se

réveilla, et son premier mot fut: "Arrive, arrive, maroufle! je te

vais..." Là, il se mit à bâiller d´une aune.

"Bâillez, bâillez, monsieur, tout à votre aise, lui dit Jacques,

mais où est votre cheval?

- Mon cheval?

- Oui, votre cheval..."

Le maître s´apercevant aussitôt qu´on lui avait volé son cheval,

se disposait à tomber sur Jacques à grands coups de bride, lorsque

Jacques lui dit: "Tout doux, monsieur, je ne suis pas d´humeur

aujourd´hui à me laisser assommer; je recevrai le premier coup,

mais je jure qu´au second je pique des deux et vous laisse là..."

Cette menace de Jacques fit tomber subitement la fureur de son

maître, qui lui dit d´un ton radouci: "Et ma montre?

- La voilà.

- Et ta bourse?

- La voilà.

- Tu as été bien longtemps.

- Pas trop pour tout ce que j´ai fait. Ecoutez bien. Je suis allé,

je me suis battu, j´ai ameuté tous les paysans de la campagne,

j´ai ameuté tous les habitants de la ville, j´ai été pris pour

voleur de grand chemin, j´ai été conduit chez le juge, j´ai subi

deux interrogatoires, j´ai presque fait pendre deux hommes, j´ai

fait mettre à la porte un valet, j´ai fait chasser une servante,

j´ai été convaincu d´avoir couché avec une créature que je n´ai

jamais vue et que j´ai pourtant payée; et je suis revenu.

- Et moi, en t´attendant...

- En m´attendant il était écrit là-haut que vous vous endormiriez,

et qu´on vous volerait votre cheval. Eh bien! monsieur, n´y

pensons plus! c´est un cheval perdu et peut-être est-il écrit

là-haut qu´il se retrouvera.

- Mon cheval! mon pauvre cheval!

- Quand vous continuerez vos lamentations jusqu´à demain, il n´en

sera ni plus ni moins.

- Qu´allons-nous faire?

- Je vais vous prendre en croupe, ou, si vous l´aimez mieux, nous

quitterons nos bottes, nous les attacherons sur la selle de mon

cheval, et nous poursuivrons notre route à pied.

- Mon cheval! mon pauvre cheval!"

Ils prirent le parti d´aller à pied, le maître s´écriant de temps

en temps: "Mon cheval! mon pauvre cheval!" et Jacques paraphrasant

l´abrégé de ses aventures. Lorsqu´il en fut à l´accusation de la

fille, son maître lui dit:

"Vrai, Jacques, tu n´avais pas couché avec cette fille?

JACQUES: Non, monsieur.

LE MAITRE: Et tu l´as payée?

JACQUES: Assurément!

LE MAITRE: Je fus une fois en ma vie plus malheureux que toi.

JACQUES: Vous payâtes après avoir couché?

LE MAITRE: Tu l´as dit.

JACQUES: Est-ce que vous ne me raconterez pas cela?

LE MAITRE: Avant que d´entrer dans l´histoire de mes amours, il

faut être sorti de l´histoire des tiennes. Eh bien! Jacques, et

tes amours, que je prendrai pour les premières et les seules de ta

vie, nonobstant l´aventure de la servante du lieutenant général de

Conches; car, quand tu aurais couché avec elle, tu n´en aurais pas

été l´amoureux pour cela. Tous les jours on couche avec des femmes

qu´on n´aime pas, et l´on ne couche pas avec des femmes qu´on

aime. Mais...

JACQUES: Eh bien! mais!... qu´est-ce?

LE MAITRE: Mon cheval!... Jacques, mon ami, ne te fâche pas;

mets-toi à la place de mon cheval, suppose que je t´aie perdu, et

dis-moi si tu ne m´estimerais pas davantage si tu m´entendais

m´écrier: "Mon Jacques! mon pauvre Jacques!"

Jacques sourit et dit: "J´en étais, je crois, au discours de mon

hôte avec sa femme pendant la nuit qui suivit mon premier

pansement. Je reposai un peu. Mon hôte et sa femme se levèrent

plus tard que de coutume.

LE MAITRE: Je le crois.

JACQUES: A mon réveil, j´entrouvris doucement mes rideaux, et je

vis mon hôte, sa femme et le chirurgien en conférence secrète vers

la fenêtre. Après ce que j´avais entendu pendant la nuit, il ne me

fut pas difficile de deviner ce qui se traitait là. Je toussai. Le

chirurgien dit au mari: "Il est éveillé; compère, descendez à la

cave, nous boirons un coup, cela rend la main sûre; je lèverai

ensuite mon appareil, puis nous aviserons au reste."

La bouteille arrivée et vidée, car, en terme de l´art, boire un

coup c´est vider au moins une bouteille, le chirurgien s´approcha

de mon lit, et me dit: "Comment la nuit a-t-elle été?

- Pas mal.

- Votre bras... Bon, bon... le pouls n´est pas mauvais, il n´y a

presque plus de fièvre. Il faut voir à ce genou... Allons,

commère, dit-il à l´hôtesse qui était debout au pied de mon lit

derrière le rideau, aidez-nous..." L´hôtesse appela un de ses

enfants... "Ce n´est pas un enfant qu´il nous faut ici, c´est

vous, un faux mouvement nous apprêterait de la besogne pour un

mois. Approchez." L´hôtesse approcha, les yeux baissés... "Prenez

cette jambe, la bonne, je me charge de l´autre. Doucement,

doucement... A moi, encore un peu à moi... L´ami, un petit tour de

corps à droite... à droite vous dis-je, et nous y voilà..."

Je tenais le matelas des deux mains, je grinçais les dents, la

sueur me coulait le long du visage. "L´ami, cela n´est pas doux.

- Je le sens.

- Vous y voilà. Commère, lâchez la jambe, prenez l´oreiller;

approchez la chaise et mettez l´oreiller dessus... Trop près... Un

peu plus loin... L´ami, donnez-moi la main, serrez-moi ferme.

Commère, passez dans la ruelle, et tenez-le par-dessous le bras...

A merveille... Compère, ne reste-t-il rien dans la bouteille?

- Non.

- Allez prendre la place de votre femme, et qu´elle en aille

chercher une autre... Bon, bon, versez plein... Femme, laissez

votre homme où il est, et venez à côté de moi..." L´hôtesse appela

encore une fois un de ses enfants. Eh! mort diable, je vous l´ai

déjà dit, un enfant n´est pas ce qu´il nous faut. Mettez-vous à

genoux, passez la main sous le mollet... Commère, vous tremblez

comme si vous aviez fait un mauvais coup; allons donc, du

courage... La gauche sous le bas de la cuisse, là, au-dessus du

bandage... Fort bien!..." Voilà les coutures coupées, les bandes

déroulées, l´appareil levé et ma blessure à découvert. Le

chirurgien tâte en dessus, en dessous, par les côtés, et à chaque

fois qu´il me touche, il dit: "L´ignorant! l´âne! le butor! et

cela se mêle de chirurgie! Cette jambe, une jambe à couper? Elle

durera autant que l´autre: c´est moi qui vous en réponds.

- Je guérirai?

- J´en ai bien guéri d´autres.

- Je marcherai?

- Vous marcherez.

- Sans boiter?

- C´est autre chose; diable, l´ami, comme vous y allez? N´est-ce

pas assez que je vous aie sauvé votre jambe? Au demeurant, si vous

boitez, ce sera peu de chose. Aimez-vous la danse?

- Beaucoup.

- Si vous en marchez un peu moins bien, vous n´en danserez que

mieux... Commère, le vin chaud... Non, l´autre d´abord: encore un

petit verre, et notre pansement n´en ira pas plus mal."

Il boit: on apporte le vin chaud, on m´étuve, on remet l´appareil,

on m´étend dans mon lit, on m´exhorte à dormir, si je puis, on

ferme les rideaux, on finit la bouteille entamée, on en remonte

une autre, et la conférence reprend entre le chirurgien, l´hôte et

l´hôtesse.

L´H´TE: Compère, cela sera-t-il long?

LE CHIRURGIEN: Très long... A vous, compère.

L´H´TE: Mais combien? Un mois?

LE CHIRURGIEN: Un mois! Mettez-en deux trois, quatre, qui sait

cela? La rotule est entamée le fémur, le tibia... A vous, commère.

L´H´TE: Quatre mois! Miséricorde! Pourquoi le recevoir ici? Que

diable faisait-elle à sa porte?

LE CHIRURGIEN: A moi; car j´ai bien travaillé.

L´H´TESSE: Mon ami, voilà que tu recommences . Ce n´est pas là ce

que tu m´as promis cette nuit; mais patience, tu y reviendras.

L´H´TE: Mais, dis-moi, que faire de cet homme? Encore si l´année

n´était pas si mauvaise!...

L´H´TE: Si tu voulais, j´irais chez le curé.

L´H´TE: Si tu y mets le pied, je te roue de coups.

LE CHIRURGIEN: Pourquoi donc, compère? la mienne y va bien.

L´H´TE: C´est votre affaire.

LE CHIRURGIEN: A ma filleule; comment se porte-t-elle?

L´H´TESSE: Fort bien.

LE CHIRURGIEN: Allons, compère, à votre femme et à la mienne; ce

sont deux bonnes femmes.

L´H´TE: La vôtre est plus avisée; et elle n´aurait pas fait la

sottise...

L´H´TESSE: Mais, compère, il y a les soeurs grises.

LE CHIRURGIEN: Ah! commère! un homme, un homme chez les soeurs! Et

puis il y a une petite difficulté un peu plus grande que le

doigt... Buvons aux soeurs, ce sont de bonnes filles.

L´H´TESSE: Et quelle diffficulté?

LE CHIRURGIEN: Votre homme ne veut pas que vous alliez chez le

curé et ma femme ne veut pas que j´aille chez les soeurs... Mais,

compère, encore un coup, cela nous avisera peut-être. Avez-vous

questionné cet homme? Il n´est peut-être pas sans ressource.

L´H´TE: Un soldat!

LE CHIRURGIEN: Un soldat a père, mère, frères, soeurs, des

parents, des amis, quelqu´un sous le ciel... Buvons encore un

coup, éloignez-vous, et laissez-moi faire.

Telle fut à la lettre la conversation du chirurgien, de l´hôte et

de l´hôtesse: mais quelle autre couleur n´aurais-je pas été le

maître de lui donner, en introduisant un scélérat parmi ces bonnes

gens? Jacques se serait vu, ou vous auriez vu Jacques au moment

d´être arraché de son lit, jeté sur un grand chemin ou dans une

fondrière. - Pourquoi pas tué? -Tué, non. J´aurais bien su appeler

quelqu´un à son secours; ce quelqu´un-là aurait été un soldat de

sa compagnie: mais cela aurait pué le Cléveland à infecter. La

vérité, la vérité! - La vérité, me direz-vous, est souvent froide,

commune et plate; par exemple, votre dernier récit du pansement de

Jacques est vrai, mais qu´y a-t-il d´intéressant? Rien. -

D´accord. - S´il faut être vrai, c´est comme Molière, Regnard,

Richardson, Sedaine; la vérité a ses côtés piquants, qu´on saisit

quand on a du génie; mais quand on en manque? - Quand on en

manque, il ne faut pas écrire.- Et si par malheur on ressemblait à

un certain poète que j´envoyai à Pondichéry? - Qu´est-ce que ce

poète? - Ce poète... Mais si vous m´interrompez, lecteur, et si je

m´interromps moi-même à tout coup, que deviendront les amours de

Jacques ? Croyez-moi, laissons là le poète... L´hôte et l´hôtesse

s´éloignèrent... - Non, non, l´histoire du poète de Pondichéry. -

Le chirurgien s´approcha du lit de Jacques... - L´histoire du

poète de Pondichéry, l´histoire du poète de Pondichéry. - Un jour,

il me vint un jeune poète, comme il m´en vient tous les jours...

Mais, lecteur, quel rapport cela a-t-il avec le voyage de Jacques

le Fataliste et de son maître?... - L´histoire du poète de

Pondichéry. - Après les compliments ordinaires sur mon esprit, mon

génie, mon goût, ma bienfaisance, et autres propos dont je ne

crois pas un mot, bien qu´il y ait plus de vingt ans qu´on me les

répète et peut-être de bonne foi, le jeune poète tire un papier de

sa poche: ce sont des vers, me dit-il. - Des vers! - Oui,

monsieur, et sur lesquels j´espère que vous aurez la bonté de me

dire votre avis. - Aimez-vous la vérité? - Oui, monsieur; et je

vous la demande. - Vous allez la savoir. - Quoi! vous êtes assez

bête pour croire qu´un poète vient chercher la vérité chez vous? -

Oui. - Et pour la lui dire ? - Assurément ! - Sans ménagement? -

Sans doute: le ménagement le mieux apprêté ne serait qu´une

offense grossière; fidèlement interprété, il signifierait: vous

êtes un mauvais poète; et comme je ne vous crois pas assez robuste

pour entendre la vérité, vous n´êtes encore qu´un plat homme. Et

la franchise vous a toujours réussi? - Presque toujours... Je lis

les vers de mon jeune poète, et je lui dis: Non seulement vos vers

sont mauvais, mais il m´est démontré que vous n´en ferez jamais de

bons. - Il faudra donc que j´en fasse de mauvais; car je ne

saurais m´empêcher d´en faire. - Voilà une terrible malédiction!

Concevez-vous, monsieur, dans quel avilissement vous allez tomber?

Ni les dieux, ni les hommes, ni les colonnes, n´ont pardonné la

médiocrité aux poètes: c´est Horace qui l´a dit.- Je le sais. -

Etes-vous riche? - Non. - Etes-vous pauvre? - Très pauvre. - Et

vous allez joindre à la pauvreté le ridicule de mauvais poète;

vous aurez perdu toute votre vie; vous serez vieux. Vieux, pauvre

et mauvais poète, ah! monsieur, quel rôle! - Je le conçois, mais

je suis entraîné malgré moi... (Ici Jacques aurait dit: Mais cela

est écrit là-haut.) - Avez-vous des parents? - J´en ai. - Quel est

leur état? - Ils sont joailliers. - Feraient-ils quelque chose

pour vous? - Peut-être. - Eh bien! voyez vos parents,

proposez-leur de vous avancer une pacotille de bijoux.

Embarquez-vous pour Pondichéry; vous ferez de mauvais vers sur la

route; arrivé, vous ferez fortune. Votre fortune faite, vous

reviendrez faire ici tant de mauvais vers qu´il vous plaira,

pourvu que vous ne les fassiez pas imprimer, car il ne faut ruiner

personne... Il y avait environ douze ans que j´avais donné ce

conseil au jeune homme, lorsqu´il m´apparut; je ne le

reconnaissais pas. C´est moi, monsieur, me dit-il, que vous avez

envoyé à Pondichéry. J´y ai été, j´ai amassé là une centaine de

mille francs. Je suis revenu; je me suis remis à faire des vers,

et en voilà que je vous apporte... Ils sont toujours mauvais? -

Toujours; mais votre sort est arrangé, et je consens que vous

continuiez à faire de mauvais vers. - C´est bien mon projet...

Et le chirurgien s´étant approché du lit de Jacques, celui-ci ne

lui laissa pas le temps de parler. J´ai tout entendu, lui

dit-il... Puis, s´adressant à son maître, il ajouta... Il allait

ajouter, lorsque son maître l´arrêta. Il était las de marcher; il

s´assit sur le bord du chemin, la tête tournée vers un voyageur

qui s´avançait de leur côté, à pied, la bride de son cheval, qui

le suivait, passée dans son bras.

Vous allez croire, lecteur, que ce cheval est celui qu´on a volé

au maître de Jacques: et vous vous tromperez. C´est ainsi que cela

arriverait dans un roman, un peu plus tôt ou un peu plus tard, de

cette manière ou autrement; mais ceci n´est point un roman, je

vous l´ai déjà dit, je crois, et je vous le répète encore. Le

maître dit à Jacques:

"Vois-tu cet homme qui vient à nous?

JACQUES: Je le vois.

LE MAITRE: Son cheval me paraît bon.

JACQUES: J´ai servi dans l´infanterie, et je ne m´y connais pas.

LE MAITRE: Moi, j´ai commandé dans la cavalerie, et je m´y

connais.

JACQUES: Après?

LE MAITRE: Après? Je voudrais que tu allasses proposer à cet homme

de nous le céder, en payant s´entend.

JACQUES: Cela est bien fou, mais j´y vais. Combien y voulez-vous

mettre?

LE MAITRE: Jusqu´à cent écus..."

Jacques, après avoir recommandé à son maître de ne pas s´endormir,

va à la rencontre du voyageur, lui propose l´achat de son cheval,

le paie et l´emmène. "Eh bien! Jacques, lui dit son maître, si

vous avez vos pressentiments, vous voyez que j´ai aussi les miens.

Ce cheval est beau; le marchand t´aura juré qu´il était sans

défaut; mais en fait de chevaux tous les hommes sont maquignons.

JACQUES: Et en quoi ne le sont-ils pas?

LE MAITRE: Tu le monteras et tu me céderas le tien.

JACQUES: D´accord."

Les voilà tous les deux à cheval, et Jacques ajoutant:

"Lorsque je quittai la maison, mon père, ma mère, mon parrain,

m´avaient tous donné quelque chose, chacun selon leurs petits

moyens; et j´avais en réserve cinq louis, dont Jean, mon aîné,

m´avait fait présent lorsqu´il partit pour son malheureux voyage

de Lisbonne... (Ici Jacques se mit à pleurer, et son maître à lui

représenter que cela était écrit là-haut.) Il est vrai, monsieur,

je me le suis dit cent fois; et avec tout cela je ne saurais

m´empêcher de pleurer..."

Puis voilà Jacques qui sanglote et qui pleure de plus belle; et

son maître qui prend sa prise de tabac, et qui regarde à sa montre

l´heure qu´il est. Après avoir mis la bride de son cheval entre

ses dents et essuyé ses yeux avec ses deux mains, Jacques

continua:

"Des cinq louis de Jean, de mon engagement, et des présents de mes

parents et amis, j´avais fait une bourse dont je n´avais pas

encore soustrait une obole. Je retrouvai ce magot bien à point;

qu´en dites-vous, mon maître?

LE MAITRE: Il était impossible que tu restasses plus longtemps

dans la chaumière.

JACQUES: Même en payant.

LE MAITRE: Mais qu´est-ce que ton frère Jean était allé chercher à

Lisbonne?

JACQUES: Il me semble que vous prenez à tâche de me fourvoyer.

Avec vos questions, nous aurons fait le tour du monde avant que

d´avoir atteint la fin de mes amours.

LE MAITRE: Qu´importe, pourvu que tu parles et que j´écoute? Ne

sont-ce pas là les deux points importants? Tu me grondes, lorsque

tu devrais me remercier.

JACQUES: Mon frère était allé chercher le repos à Lisbonne. Jean,

mon frère, était un garçon d´esprit: c´est ce qui lui a porté

malheur; il eût été mieux pour lui qu´il eût été un sot comme moi;

mais cela était écrit là-haut. Il était écrit que le frère quêteur

des Carmes qui venait dans notre village demander des oeufs, de la

laine, du chanvre, des fruits, du vin à chaque saison, logèrait

chez mon père, qu´il débaucherait Jean, mon frère, et que Jean,

mon frère, prendrait l´habit de moine.

LE MAITRE: Jean, ton frère, a été Carme?

JACQUES: Oui, monsieur, et Carme déchaux. Il était actif,

intelligent, chicaneur; c´était l´avocat consultant du village. Il

savait lire et écrire, et dès sa jeunesse, il s´occupait à

déchiffrer et à copier de vieux parchemins. Il passa par toutes

les fonctions de l´ordre, successivement portier, sommelier,

jardinier, sacristain, adjoint à procure et banquier; du train

dont il y allait, il aurait fait notre fortune à tous. Il a marié

et bien marié deux de nos soeurs et quelques autres filles du

village. Il ne passait pas dans les rues, que les pères, les mères

et les enfants n´allassent à lui, et ne lui criassent: "Bonjour,

frère Jean; comment vous portez-vous, frère Jean?" Il est sûr que

quand il entrait dans une maison la bénédiction du Ciel y entrait

avec lui; et que s´il y avait une fille, deux mois après sa visite

elle était mariée. Le pauvre frère Jean! l´ambition le perdit. Le

procureur de la maison, auquel on l´avait donné pour adjoint,

était vieux. Les moines ont dit qu´il avait formé le projet de lui

succéder après sa mort, que pour cet effet il bouleversa tout le

chartrier, qu´il brûla les anciens registres, et qu´il en fit de

nouveaux, en sorte qu´à la mort du vieux procureur, le diable

n´aurait vu goutte dans les titres de la communauté. Avait-on

besoin d´un papier, il fallait perdre un mois à le chercher;

encore souvent ne le trouvait-on pas. Les Pères démêlèrent la ruse

du frère Jean, et son objet: ils prirent la chose au grave, et

frère Jean, au lieu d´être procureur comme il s´en était flatté,

fut réduit au pain et à l´eau, et discipliné jusqu´à ce qu´il eût

communiqué à un autre la clef de ses registres. Les moines sont

implacables. Quand on eut tiré de frère Jean tous les

éclaircissements dont on avait besoin, on le fit porteur de

charbon dans le laboratoire où l´on distille l´eau des Carmes.

Frère Jean, ci-devant banquier de l´ordre et adjoint à procure,

maintenant charbonnier! Frère Jean avait du coeur, il ne put

supporter ce déchet d´importance et de splendeur, et n´attendit

qu´une occasion de se soustraire à cette humiliation.

Ce fut alors qu´il arriva dans la même maison un jeune Père qui

passait pour la merveille de l´ordre au tribunal et dans la

chaire; il s´appelait le Père Ange. Il avait de beaux yeux, un

beau visage, un bras et des mains à modeler. Le voilà qui prêche,

qui prêche, qui confesse, qui confesse; voilà les vieux directeurs

quittés par leurs dévotes; voilà ces dévotes attachées au jeune

Père Ange; voilà que les veilles de dimanches et de grandes fêtes

la boutique du Père Ange est environnée de pénitents et de

pénitentes, et que les vieux Pères attendaient inutilement

pratique dans leurs boutiques désertes; ce qui les chagrinait

beaucoup... Mais, monsieur, si je laissais là l´histoire de frère

Jean et que je reprisse celle de mes amours, cela serait peut-être

plus gai.

LE MAITRE: Non non; prenons une prise de tabac, voyons l´heure

qu´il est et poursuis.

JACQUES: J´y consens, puisque vous le voulez..."

Mais le cheval de Jacques fut d´un autre avis; le voilà qui prend

tout à coup le mors aux dents et qui se précipite dans une

fondrière. Jacques a beau le serrer des genoux et lui tenir la

bride courte, du plus bas de la fondrière, l´animal têtu s´élance

et se met à grimper à toutes jambes un monticule où il s´arrête

tout court et où Jacques, tournant ses regards autour de lui, se

voit entre des fourches patibulaires.

Un autre que moi, lecteur, ne manquerait pas de garnir ces

fourches de leur gibier et de ménager à Jacques une triste

reconnaissance. Si je vous le disais, vous le croiriez peut-être,

car il y a des hasards singuliers, mais la chose n´en serait pas

plus vraie; ces fourches étaient vacantes.

Jacques laissa reprendre haleine à son cheval qui de lui-même

redescendit la montagne remonta la fondrière et replaça Jacques à

côté de son maître, qui lui dit: "Ah! mon ami, quelle frayeur tu

m´as causée! je t´ai tenu pour mort... mais tu rêves; à quoi

rêves-tu?

JACQUES: A ce que j´ai trouvé là-haut.

LE MAITRE: Et qu´y as-tu donc trouvé?

JACQUES: Des fourches patibulaires, un gibet.

LE MAITRE: Diable! cela est de fâcheux augure; mais rappelle-toi

ta doctrine. Si cela est écrit là-haut, tu auras beau faire, tu

seras pendu, cher ami; et si cela n´est pas écrit là-haut, le

cheval en aura menti. Si cet animal n´est pas inspiré, il est

sujet à des lubies; il faut y prendre garde..."

Après un moment de silence, Jacques se frotta le front et secoua

ses oreilles, comme on fait lorsqu´on cherche à écarter de soi une

idée fâcheuse, et reprit brusquement:

"Ces vieux moines tinrent conseil entre eux et résolurent à

quelque prix et par quelque voie que ce fût, de se détaire d´une

jeune barbe qui les humiliait. Savez-vous ce qu´ils firent?... Mon

maître, vous ne m´écoutez pas.

LE MAITRE: Je t´écoute, je t´écoute: continue.

JACQUES: Ils gagnèrent le portier, qui était un vieux coquin comme

eux. Ce vieux coquin accusa le jeune Père d´avoir pris des

libertés avec une de ses dévotes dans le parloir et assura, par

serment, qu´il l´avait vu. Peut-être cela était-il vrai, peut-être

cela était-il faux: que sait-on? Ce qu´il y a de plaisant, c´est

que le lendemain de cette accusation, le prieur de la maison fut

assigné au nom d´un chirurgien pour être satisfait des remèdes

qu´il avait administrés et des soins qu´il avait donnés à ce

scélérat de portier dans le cours d´une maladie galante... Mon

maître, vous ne m´écoutez pas, et je sais ce qui vous distrait, je

gage que ce sont ces fourches patibulaires.

LE MAITRE: Je ne saurais en disconvenir.

JACQUES: Je surprends vos yeux attachés sur mon visage; est-ce que

vous me trouvez l´air sinistre?

LE MAITRE: Non, non.

JACQUES: C´est-à-dire, oui, oui. Eh bien! si je vous fais peur,

nous n´avons qu´à nous séparer.

LE MAITRE: Allons donc, Jacques, vous perdez l´esprit; est-ce que

vous n´êtes pas sûr de vous?

JACQUES: Non, monsieur, et qui est-ce qui est sûr de soi?

LE MAITRE: Tout homme de bien. Est-ce que Jacques, l´honnête

Jacques, ne se sent pas là de l´horreur pour le crime?... Allons,

Jacques, finissons cette dispute et reprenez votre récit.

JACQUES: En conséquence de cette calomnie ou médisance du portier,

on se crut autorisé à faire mille diableries, mille méchancetés à

ce pauvre Père Ange dont la tête parut se déranger. Alors on

appela un médecin qu´on corrompit et qui attesta que ce religieux

était fou et qu´il avait besoin de respirer l´air natal. S´il

n´eût été question que d´éloigner ou d´enfermer le Père Ange,

c´eût été une affaire bientôt faite; mais parmi les dévotes dont

il était la coqueluche, il y avait de grandes dames à ménager. On

leur parlait de leur directeur avec une commisération hypocrite:

"Hélas! ce pauvre Père, c´est bien dommage! c´était l´aigle de

notre communauté. - Qu´est-ce qui lui est donc arrivé?" A cette

question on ne répondait qu´en poussant un profond soupir et en

levant les yeux au ciel; si l´on insistait, on baissait la tête et

l´on se taisait. A cette singerie l´on ajoutait quelquefois: "O

Dieu! qu´est-ce de nous!... Il a encore des moments surprenants...

des éclairs de génie... Cela reviendra peut-être, mais il y a peu

d´espoir... Quelle perte pour la religion!..." Cependant les

mauvais procédés redoublaient; il n´y avait rien qu´on ne tentât

pour amener le Père Ange au point où on le disait; et on y aurait

réussi si frère Jean ne l´eût pris en pitié. Que vous dirai-je de

plus? Un soir que nous étions tous endormis, nous entendîmes

frapper à notre porte: nous nous levons; nous ouvrons au Père Ange

et à mon frère déguisés. Ils passèrent le jour suivant dans la

maison; le lendemain, dès l´aube du jour, ils décampèrent. Ils

s´en allaient les mains bien garnies; car Jean, en m´embrassant,

me dit: "J´ai marié tes soeurs, si j´étais resté dans le couvent,

deux ans de plus, ce que j´y étais, tu serais un des gros fermiers

du canton; mais tout a changé, et voilà ce que je puis faire pour

toi. Adieu, Jacques, si nous avons du bonheur, le Père et moi, tu

t´en ressentiras..." puis il me lâcha dans la main les cinq louis

dont je vous ai parlé, avec cinq autres pour la dernière des

filles du village, qu´il avait mariée et qui venait d´accoucher

d´un gros garçon qui ressemblait à frère Jean comme deux gouttes

d´eau.

LE MAITRE, sa tabatière ouverte et sa montre replacée: Et

qu´allaient-ils faire à Lisbonne?

JACQUES: Chercher un tremblement de terre, qui ne pouvait se faire

sans eux; être écrasés, engloutis, brûlés; comme il était écrit

là-haut.

LE MAITRE: Ah! les moines! les moines!

JACQUES: Le meilleur ne vaut pas grand argent.

LE MAITRE: Je le sais mieux que toi.

JACQUES: Est-ce que vous avez passé par leurs mains?

LE MAITRE: Une autre fois je te dirai cela.

JACQUES: Mais pourquoi est-ce qu´ils sont si méchants?

LE MAITRE: Je crois que c´est parce qu´ils sont moines... Et puis

revenons à tes amours.

JACQUES: Non, monsieur, n´y revenons pas.

LE MAITRE: Est-ce que tu ne veux plus que je les sache?

JACQUES: Je le veux toujours; mais le destin, lui, ne le veut pas.

Est-ce que vous ne voyez pas qu´aussitôt que j´en ouvre la bouche,

le diable s´en mêle, et qu´il survient toujours quelque incident

qui me coupe la parole? Je ne les finirai pas, vous dis-je, cela

est écrit là-haut.

LE MAITRE: Essaie, mon ami.

JACQUES: Mais si vous commenciez l´histoire des vôtres, peut-être

que cela romprait le sortilège et qu´ensuite les miennes en

iraient mieux. J´ai dans la tête que cela tient à cela; tenez,

monsieur, il me semble quelquefois que le destin me parle.

LE MAITRE: Et tu te trouves toujours bien de l´écouter?

JACQUES: Mais, oui, témoin le jour qu´il me dit que votre montre

était sur le dos du porteballe..."

Le maître se mit à bâiller; en bâillant il frappait de la main sur

sa tabatière, et en frappant sur sa tabatière, il regardait au

loin, et en regardant au loin, il dit à Jacques: "Ne vois-tu pas

quelque chose sur ta gauche?

JACQUES: Oui, et je gage que c´est quelque chose qui ne voudra pas

que je continue mon histoire, ni que vous commenciez la vôtre..."

Jacques avait raison. Comme la chose qu´ils voyaient venait à eux

et qu´ils allaient à elle, ces deux marches en sens contraire

abrégèrent la distance; et bientôt ils aperçurent un char drapé de

noir, traîné par quatre chevaux noirs, couverts de housses noires

qui leur enveloppaient la tête et qui descendaient jusqu´à leurs

pieds; derrière, deux domestiques en noir; à la suite deux autres

vêtus de noir, chacun sur un cheval noir, caparaçonné de noir; sur

le siège du char un cocher noir, le chapeau clabaud et entouré

d´un long crêpe qui pendait le long de son épaule gauche; ce

cocher avait la tête penchée, laissait flotter ses guides et

conduisait moins ses chevaux qu´ils ne le conduisaient. Voilà nos

deux voyageurs arrivés au côté de cette voiture funèbre. A

l´instant, Jacques pousse un cri, tombe de son cheval plutôt qu´il

n´en descend, s´arrache les cheveux, se roule à terre en criant:

"Mon capitaine! mon pauvre capitaine! c´est lui, je n´en saurais

douter, voilà ses armes..." Il y avait, en effet, dans le char, un

long cercueil sous un drap mortuaire, sur le drap mortuaire une

épée avec un cordon, et à côté du cercueil un prêtre, son

bréviaire à la main et psalmodiant. Le char allait toujours,

Jacques le suivait en se lamentant, le maître suivait Jacques en

jurant et les domestiques certifiaient à Jacques que ce convoi

était celui de son capitaine, décédé dans la ville voisine, d´où

on le transportait à la sépulture de ses ancêtres. Depuis que ce

militaire avait été privé par la mort d´un autre militaire, son

ami, capitaine au même régiment, de la satisfaction de se battre

au moins une fois par semaine, il en était tombé dans une

mélancolie qui l´avait éteint au bout de quelques mois. Jacques,

après avoir payé à son capitaine le tribut d´éloges, de regrets et

de larmes qu´il lui devait, fit excuse à son maître, remonta sur

son cheval, et ils allaient en silence.

Mais, pour Dieu, lecteur, me dites-vous, où allaient-ils?... Mais,

pour Dieu, lecteur, vous répondrai-je, est-ce qu´on sait où l´on

va? Et vous, où allez-vous? Faut-il que je vous rappelle

l´aventure d´Esope? Son maître Xantippe lui dit un soir d´été ou

d´hiver, car les Grecs se baignaient dans toutes les saisons:

"Esope, va au bain; s´il y a peu de monde nous nous baignerons..."

Esope part. Chemin faisant il rencontre la patrouille d´Athènes.

"Où vas-tu? - Où je vais? répond Esope, je n´en sais rien. - Tu

n´en sais rien? marche en prison. - Eh bien! reprit Esope, ne

l´avais-je pas bien dit que je ne savais où j´allais? je voulais

aller au bain, et voilà que je vais en prison..." Jacques suivait

son maître comme vous le vôtre; son maître suivait le sien comme

Jacques le suivait - Mais, qui était le maître du maître de

Jacques? - Bon, est-ce qu´on manque de maître dans ce monde? Le

maître de Jacques en avait cent pour un, comme vous. Mais parmi

tant de maîtres du maître de Jacques, il fallait qu´il n´y eût pas

un bon; car d´un jour à l´autre il en changeait. - Il était homme.

- Homme passionné comme vous, lecteur; homme curieux comme vous,

lecteur; homme questionneur comme vous, lecteur; homme importun

comme vous, lecteur. - Et pourquoi questionnait-il? - Belle

question! Il questionnait pour apprendre et pour redire comme

vous, lecteur...

Le maître dit à Jacques: "Tu ne me parais pas disposé à reprendre

l´histoire de tes amours.

JACQUES: Mon pauvre capitaine! il s´en va où nous allons tous et

où il est bien extraordinaire qu´il ne soit pas arrivé plus tôt.

Ahi!... Ahi!...

LE MAITRE: Mais, Jacques, vous pleurez, je crois!... "Pleurez sans

contrainte, parce que vous pouvez pleurer sans honte; sa mort vous

affranchit des bienséances scrupuleuses qui vous gênaient pendant

sa vie. Vous n´avez pas les mêmes raisons de dissimuler votre

peine que celles que vous aviez de dissimuler votre bonheur; on ne

pensera pas à tirer de vos larmes les conséquences qu´on eût

tirées de votre joie. On pardonne au malheur. Et puis il faut dans

ce moment se montrer sensible ou ingrat, et tout bien considéré,

il vaut mieux déceler une faiblesse que se laisser soupçonner d´un

vice. Je veux que votre plainte soit libre pour être moins

douloureuse, je la veux violente pour être moins longue.

Rappelez-vous, exagérez-vous même ce qu´il était; sa pénétration à

sonder les matières les plus profondes; sa subtilité à discuter

les plus délicates; son goût solide qui l´attachait aux plus

importantes; la fécondité qu´il jetait dans les plus stériles;

avec quel art il défendait les accusés: son indulgence lui donnait

mille fois plus d´esprit que l´intérêt ou l´amour propre n´en

donnait au coupable; il n´était sévère que pour lui seul. Loin de

chercher des excuses aux fautes légères qui lui échappaient, il

s´occupait avec toute la méchanceté d´un ennemi à se les exagérer

et avec tout l´esprit d´un jaloux à rabaisser le prix de ses

vertus par un examen rigoureux des motifs qui l´avaient peut-être

déterminé à son insu. Ne prescrivez à vos regrets d´autre terme

que celui que le temps y mettra. Soumettons-nous à l´Ordre

universel lorsque nous perdons nos amis, comme nous nous y

soumettrons lorsqu´il lui plaira de disposer de nous; acceptons

l´arrêt du sort qui les condamne, sans désespoir, comme nous

l´accepterons sans résistance lorsqu´il se prononcera contre nous.

Les devoirs de la sépulture ne sont pas les derniers devoirs des

amis. La terre qui se remue dans ce moment se raffermira sur la

tombe de votre amant; mais votre âme conservera toute sa

sensibilité."

JACQUES: Mon maître, cela est fort beau; mais à quoi diable cela

revient-il? J´ai perdu mon capitaine, j´en suis désolé; et vous me

détachez, comme un perroquet, un lambeau de la consolation d´un

homme ou d´une femme à une autre femme qui a perdu son amant.

LE MAITRE: Je crois que c´est d´une femme.

JACQUES: Moi, je crois que c´est d´un homme. Mais que ce soit d´un

homme ou d´une femme, encore une fois, à quoi diable cela

revient-il? Est-ce que vous me prenez pour la maîtresse de mon

capitaine? Mon capitaine, monsieur, était un brave homme; et moi,

j´ai toujours été un honnête garçon.

LE MAITRE: Jacques, qui est-ce qui vous le dispute?

JACQUES: A quoi diable revient donc votre consolation d´un homme

ou d´une femme à une autre femme? A force de vous le demander,

vous me le direz peut-être.

LE MAITRE: Non, Jacques, il faut que vous trouviez cela tout seul.

JACQUES: J´y rêverais le reste de ma vie, que je ne le devinerais

pas; j´en aurais pour jusqu´au jugement dernier.

LE MAITRE: Jacques, il m´a paru que vous m´écoutiez avec attention

tandis que je disais.

JACQUES: Est-ce qu´on peut la refuser au ridicule?

LE MAITRE: Fort bien, Jacques!

JACQUES: Peu s´en est fallu que je n´aie éclaté à l´endroit des

bienséances rigoureuses qui me gênaient pendant la vie de mon

capitaine, et dont j´avais été affranchi par sa mort.

LE MAITRE: Fort bien, Jacques! J´ai donc fait ce que je m´étais

proposé. Dites-moi s´il était possible de s´y prendre mieux pour

vous consoler. Vous pleuriez: si je vous avais entretenu de

l´objet de votre douleur qu´en serait-il arrivé? Que vous eussiez

pleuré bien davantage, et que j´aurais achevé de vous désoler. Je

vous ai donné le change, et par le ridicule de mon oraison

funèbre, et par la petite querelle qui s´en est suivie. A présent,

convenez que la pensée de votre capitaine est aussi loin de vous

que le char funèbre qui le mène à son dernier domicile. Partant je

pense que vous pouvez reprendre l´histoire de vos amours.

JACQUES: Je le pense aussi.

- Docteur, dis-je au chirurgien, demeurez-vous loin d´ici?

- A un quart de lieue au moins.

- Etes-vous un peu commodément logé?

- Assez commodément.

- Pourriez-vous disposer d´un lit?

- Non.

- Quoi! pas même en payant, en payant bien?

- Oh! en payant et en payant bien, pardonnez-moi. Mais l´ami, vous

ne me paraissez guère en état de payer, et moins encore de bien

payer.

- C´est mon affaire. Et serais-je un peu soigné chez vous?

- Très bien. J´ai ma femme qui a gardé des malades toute sa vie;

j´ai une fille aînée qui fait le poil à tout venant, et qui vous

lève un appareil aussi bien que moi.

- Combien me prendriez-vous pour mon logement, ma nourriture et

vos soins?

Le chirurgien dit en se grattant l´oreille:

- Pour le logement... la nourriture... les soins... Mais qui

est-ce qui me répondra du paiement?

- Je paierai tous les jours.

- Voilà ce qui s´appelle parler, cela...

Mais, monsieur, je crois que vous ne m´écoutez pas.

LE MAITRE: Non, Jacques, il était écrit là-haut que tu parlerais

cette fois, qui ne sera peut-être pas la dernière sans être

écouté.

JACQUES: Quand on n´écoute pas celui qui parle, c´est qu´on ne

pense à rien, ou qu´on pense à autre chose que ce qu´il dit:

lequel des deux faisiez-vous?

LE MAITRE: Le dernier. Je rêvais à ce qu´un des domestiques noirs

qui suivait le char funèbre te disait, que ton capitaine avait été

privé, par la mort de son ami, du plaisir de se battre au moins

une fois la semaine. As-tu compris quelque chose à cela?

JACQUES: Assurément.

LE MAITRE: C´est pour moi une énigme que tu m´obligerais de

m´expliquer.

JACQUES: Et que diable cela vous fait-il?

LE MAITRE: Peu de chose mais, quand tu parleras, tu veux

apparemment être écouté?

JACQUES: Cela va sans dire.

LE MAITRE: Eh bien! en conscience, je ne saurais t´en répondre,

tant que cet inintelligible propos me chiffonnera la cervelle.

Tire-moi de là, je t´en prie.

JACQUES: A la bonne heure! mais jurez-moi, du moins, que vous ne

m´interromprez plus.

LE MAITRE: A tout hasard, je te le jure.

JACQUES: C´est que mon capitaine, bon homme, galant homme, homme

de mérite, un des meilleurs officiers du corps, mais homme un peu

hétéroclite, avait rencontré et fait amitié avec un autre officier

du même corps, bon homme aussi, galant homme aussi, homme de

mérite aussi, aussi bon officier que lui, mais homme aussi

hétéroclite que lui..."

Jacques était à entamer l´histoire de son capitaine, lorsqu´ils

entendirent une troupe nombreuse d´hommes et de chevaux qui

s´acheminaient derrière eux. C´était le même char lugubre qui

revenait sur ses pas. Il était entouré... De gardes de la Ferme? -

Non. - De cavaliers de maréchaussée? - Peut-être. Quoi qu´il en

soit, ce cortège était précédé du prêtre en soutane et en surplis,

les mains liées derrière le dos; du cocher noir, les mains liées

derrière le dos; et des deux valets noirs, les mains liées

derrière le dos. Qui fut bien surpris? Ce fut Jacques, qui

s´écria: "Mon capitaine, mon pauvre capitaine n´est pas mort! Dieu

soit loué!..." Puis Jacques tourne bride, pique des deux, s´avance

à toutes jambes au-devant du prétendu convoi. Il n´en était pas à

trente pas, que les gardes de la Ferme ou les cavaliers de

maréchaussée le couchent en joue et lui crient: "Arrête, retourne

sur tes pas, ou tu es mort..." Jacques s´arrêta tout court,

consulta le destin dans sa tête; il lui sembla que le destin lui

disait: "Retourne sur tes pas", ce qu´il fit. Son maître lui dit:

"Eh bien! Jacques, qu´est-ce?

JACQUES: Ma foi, je n´en sais rien.

LE MAITRE: Et pourquoi?

JACQUES: Je n´en sais davantage.

LE MAITRE: Tu verras que ce sont des contrebandiers qui auront

rempli cette bière de marchandises prohibées, et qu´ils auront été

vendus à la Ferme par les coquins mêmes de qui ils les avaient

achetées.

JACQUES: Mais pourquoi ce carrosse aux armes de mon capitaine?

LE MAITRE: Ou c´est un enlèvement. On aura caché dans ce cercueil,

que sait-on, une femme, une fille, une religieuse; ce n´est pas le

linceul qui fait le mort.

JACQUES: Mais pourquoi ce carrosse aux armes de mon capitaine?

LE MAITRE: Ce sera tout ce qu´il te plaira; mais achève-moi

l´histoire de ton capitaine.

JACQUES: Vous tenez encore à cette histoire? Mais peut-être que

mon capitaine est encore vivant.

LE MAITRE: Qu´est-ce que cela fait à la chose?

JACQUES: Je n´aime pas à parler des vivants, parce qu´on est de

temps en temps exposé à rougir du bien et du mal qu´on en a dit;

du bien qu´ils gâtent, du mal qu´ils réparent.

LE MAITRE: Ne sois ni fade panégyriste, ni censeur amer; dis la

chose comme elle est.

JACQUES: Cela n´est pas aisé. N´a-t-on pas son caractère, son

intérêt, son goût, ses passions, d´après quoi l´on exagère ou l´on

atténue? Dis la chose comme elle est!... Cela n´arrive peut-être

pas deux fois en un jour dans toute une grande ville. Et celui qui

vous écoute est-il mieux disposé que celui qui parle? Non. D´où il

doit arriver que deux fois à peine en un jour, dans toute une

grande ville, on soit entendu comme on dit.

LE MAITRE: Que diable, Jacques, voilà des maximes à proscrire

l´usage de la langue et des oreilles, à ne rien dire, à ne rien

écouter et à ne rien croire! Cependant, dis comme toi, je

t´écouterai comme moi, et je t´en croirai comme je pourrai.

JACQUES: Si l´on ne dit presque rien dans ce monde, qui soit

entendu comme on le dit, il y a bien pis, c´est qu´on n´y fait

presque rien qui soit jugé comme on l´a fait.

LE MAITRE: Il n´y a peut-être pas sous le ciel une autre tête qui

contienne autant de paradoxes que la tienne.

JACQUES: Et quel mal y aurait-il à cela? Un paradoxe n´est pas

toujours une fausseté.

LE MAITRE: Il est vrai.

JACQUES: Nous passions à Orléans, mon capitaine et moi. Il n´était

bruit dans la ville que d´une aventure récemment arrivée à un

citoyen appelé M. Le Pelletier, homme pénétré d´une si profonde

commisération pour les malheureux, qu´après avoir réduit, par des

aumônes démesurées, une fortune assez considérable au plus étroit

nécessaire, il allait de porte en porte chercher dans la bourse

d´autrui des secours qu´il n´était plus en état de puiser dans la

sienne.

LE MAITRE: Et tu crois qu il y avait deux opinions sur la conduite

de cet homme-là?

JACQUES: Non, parmi les pauvres; mais presque tous les riches,

sans exception, le regardaient comme une espèce de fou; et peu

s´en fallut que ses proches ne le fissent interdire comme

dissipateur. Tandis que nous nous rafraîchissions dans une

auberge, une foule d´oisifs s´était rassemblée autour d´une espèce

d´orateur, le barbier de la rue, et lui disait: "Vous y étiez,

vous, racontez-nous comment la chose s´est passée.

- Très volontiers, répondit l´orateur du coin, qui ne demandait

pas mieux que de pérorer. M. Aubertot, une de mes pratiques, dont

la maison fait face à l´église des Capucins, était sur sa porte;

M. Le Pelletier l´aborde et lui dit: "Monsieur Aubertot, ne me

donnerez-vous rien pour mes amis?" car c´est ainsi qu´il appelle

les pauvres, comme vous savez.

"Non, pour aujourd´hui, monsieur Le Pelletier."

M. Le Pelletier insiste: Si vous saviez en faveur de qui je

sollicite votre charité! c´est une pauvre femme qui vient

d´accoucher, et qui n´a pas un guenillon pour entortiller son

enfant.

- Je ne saurais.

- C´est une jeune et belle fille qui manque d´ouvrage et de pain,

et que votre libéralité sauvera peut-être du désordre.

- Je ne saurais.

- C´est un manoeuvre qui n´avait que ses bras pour vivre, et qui

vient de se fracasser une jambe en tombant de son échataud.

- Je ne saurais, vous dis-je.

- Allons, monsieur Aubertot, laissez-vous toucher, et soyez sûr

que jamais vous n´aurez l´occasion de faire une action plus

méritoire.

- Je ne saurais, je ne saurais.

- Mon bon, mon miséricordieux monsieur Aubertot!...

- Monsieur Le Pelletier, laissez-moi en repos; quand je veux

donner, je ne me fais pas prier..."

Et cela dit, M. Aubertot lui tourne le dos, passe de sa porte dans

son magasin, où M. Le Pelletier le suit; il le suit de son magasin

dans son arrière-boutique, de son arrière-boutique dans son

appartement; là, M. Aubertot, excédé des instances de M. Le

Pelletier, lui donne un soufflet...

Alors mon capitaine se lève brusquement , et dit à l´orateur: "Et

il ne le tua pas?

- Non, monsieur; est-ce qu´on tue comme cela?

- Un soufflet, morbleu! un soufflet! Et que fit-il donc?

- Ce qu´il fit après son soufflet reçu? il prit un air riant, et

dit à M. Aubertot: "Cela c´est pour moi; mais mes pauvres?..."

A ce mot tous les auditeurs s´écrièrent d´admiration excepté mon

capitaine qui leur disait: "Votre M. Le Pelletier, messieurs,

n´est qu´un gueux, un malheureux, un lâche, un infâme, à qui

cependant cette épée aurait fait prompte justice, si j´avais été

là; et votre Aubertot aurait été bien heureux, s´il ne lui en

avait coûté que le nez et les deux oreilles."

L´orateur lui répliqua: "Je vois, monsieur, que vous n´auriez pas

laissé le temps à l´homme insolent de reconnaître sa faute, de se

jeter aux pieds de M. Le Pelletier, et de lui présenter sa bourse.

- Non, certes!

- Vous êtes un militaire, et M. Le Pelletier est un chrétien; vous

n´avez pas les mêmes idées du soufflet.

- La joue de tous les hommes d´honneur est la même.

- Ce n´est pas tout à fait l´avis de l´Evangile.

- L´Evangile est dans mon coeur et dans mon fourreau, et je n´en

connais pas d´autre...

- Le vôtre, mon maître, est je ne sais où; le mien est écrit

là-haut; chacun apprécie l´injure et le bienfait à sa manière; et

peut-être n´en portons-nous pas le même jugement dans deux

instants de notre vie.

LE MAITRE: Après, maudit bavard, après..."

Lorsque le maître de Jacques avait pris de l´humeur, Jacques se

taisait, se mettait à rêver, et souvent ne rompait le silence que

par un propos, lié dans son esprit, mais aussi décousu dans la

conversation que la lecture d´un livre dont on aurait sauté

quelques feuillets. C´est précisément ce qui lui arriva lorsqu´il

dit: "Mon cher maître...

LE MAITRE: Ah ! la parole t´est enfin revenue. Je m´en réjouis

pour tous les deux, car je commençais à m´ennuyer de ne pas

entendre, et toi de ne pas parler. Parle donc...

JACQUES: Mon cher maître, la vie se passe en quiproquos. Il y a

les quiproquos d´amour, les quiproquos d´amitié, les quiproquos de

politique, de finance, d´église, de magistrature, de commerce, de

femmes, de maris...

LE MAITRE: Eh! laisse là ces quiproquos, et tâche de t´apercevoir

que c´est en faire un grossier que de t´embarquer dans un chapitre

de morale, lorsqu´il s´agit d´un fait historique. L´histoire de

ton capitaine?"

Jacques allait commencer l´histoire de son capitaine, lorsque,

pour la seconde fois, son cheval, se jetant brusquement hors de la

grande route à droite, l´emporte à travers une longue plaine, à un

bon quart de lieue de distance, et s´arrête tout court entre des

fourches patibulaires... Entre des fourches patibulaires! Voilà

une singulière allure de cheval de mener son cavalier au gibet!...

"Qu´est-ce que cela signifie, disait Jacques. Est-ce un

avertissement du destin?

LE MAITRE: Mon ami, n´en doutez pas. Votre cheval est inspiré, et

le fâcheux, c´est que tous ces pronostics, inspirations,

avertissements d´en haut par rêves, par apparitions, ne servent à

rien: la chose n´en arrive pas moins. Cher ami, je vous conseille

de mettre votre conscience en bon état, d´arranger vos petites

affaires et de me dépêcher, le plus vite que vous pourrez,

l´histoire de votre capitaine et celle de vos amours, car je

serais fâché de vous perdre sans les avoir entendues. Quand vous

vous soucieriez encore plus que vous ne faites, à quoi cela

remédierait-il ? à rien. L´arrêt du destin, prononcé deux fois par

votre cheval, s´accomplira. Voyez, n´avez-vous rien à restituer à

personne? Confiez-moi vos dernières volontés, et soyez sûr

qu´elles seront fidèlement remplies. Si vous m´avez pris quelque

chose, je vous le donne; demandez-en seulement pardon à Dieu, et

pendant le temps plus ou moins court que nous avons encore à vivre

ensemble, ne me volez plus.

JACQUES: J´ai beau revenir sur le passé, je n´y vois rien à

démêler avec la justice des hommes. Je n´ai tué, ni volé, ni

violé.

LE MAITRE: Tant pis; à tout prendre, j´aimerais mieux que le crime

fût commis qu´à commettre, et pour cause.

JACQUES: Mais, monsieur, ce ne sera peut-être pas pour mon compte,

mais pour le compte d´un autre, que je serai pendu.

LE MAITRE: Cela se peut.

JACQUES: Ce n´est peut-être qu´après ma mort que je serai pendu.

LE MAITRE: Cela se peut encore.

JACQUES: Je ne serai peut-être pas pendu du tout.

LE MAITRE: J´en doute.

JACQUES: Il est peut-être écrit là-haut que j´assisterai seulement

à la potence d´un autre; et cet autre-là, qui sait qui il est?

s´il est proche, ou s´il est loin?

LE MAITRE: Monsieur Jacques, soyez pendu, puisque le sort le veut,

et que votre cheval le dit; mais ne soyez pas insolent: finissez

vos conjectures impertinentes, et faites-moi vite l´histoire de

votre capitaine.

JACQUES: Monsieur, ne vous fâchez pas, on a quelquefois pendu de

fort honnêtes gens: c´est un quiproquo de justice.

LE MAITRE: Ces quiproquos-là sont affligeants. Parlons d´autre

chose."

Jacques, un peu rassuré par les interprétations diverses qu´il

avait trouvées au pronostic du cheval, dit:

"Quand j´entrai au régiment, il y avait deux officiers à peu près

égaux d´âge, de naissance, de service et de mérite. Mon capitaine

était l´un des deux. La seule différence qu´il y eût entre eux,

c´est que l´un était riche et que l´autre ne l´était pas. Mon

capitaine était le riche. Cette conformité devait produire ou la

sympathie, ou l´antipathie la plus forte; elle produisit l´une et

l´autre..."

Ici Jacques s´arrêta, et cela lui arriva plusieurs fois dans le

cours de son récit, à chaque mouvement de tête que son cheval

faisait de droite et de gauche. Alors, pour continuer, il

reprenait sa dernière phrase, comme s´il avait eu le hoquet.

"... Elle produisit l´une et l´autre. Il y avait des jours où ils

étaient les meilleurs amis du monde, et d´autres où ils étaient

ennemis mortels. Les jours d´amitié ils se cherchaient, ils se

fêtaient, ils s´embrassaient, ils se communiquaient leurs peines,

leurs plaisirs, leurs besoins; ils se consultaient sur leurs

affaires les plus secrètes, sur leurs intérêts domestiques, sur

leurs espérances, sur leurs craintes, sur leurs projets

d´avancement. Le lendemain, se rencontraient-ils? ils passaient

l´un à côté de l´autre sans se regarder, ou ils se regardaient

fièrement, ils s´appelaient Monsieur, ils s´adressaient des mots

durs, ils mettaient l´épée à la main et se battaient. S´il

arrivait que l´un des deux fût blessé, l´autre se précipitait sur

son camarade, pleurait, se désespérait, l´accompagnait chez lui et

s´établissait à côté de son lit jusqu´à ce qu´il fût guéri. Huit

jours, quinze jours, un mois après, c´était à recommencer, et l´on

voyait, d´un instant à un autre, deux braves gens... deux braves

gens, deux amis sincères, exposés à périr par la main l´un de

l´autre, et le mort n´aurait certainement pas été le plus à

plaindre des deux. On leur avait parlé plusieurs fois de la

bizarrerie de leur conduite; moi-même, à qui mon capitaine avait

permis de parler, je lui disais: "Mais, monsieur, s´il vous

arrivait de le tuer?" A ces mots, il se mettait à pleurer et se

couvrait les yeux de ses mains; il courait dans son appartement

comme un fou. Deux heures après, ou son camarade le ramenait chez

lui blessé, ou il rendait le même service à son camarade. Ni mes

remontrances... ni mes remontrances, ni celles des autres n´y

faisaient rien; on n´y trouva de remèdes qu´à les séparer. Le

ministre de la Guerre fut instruit d´une persévérance si

singulière dans des extrémités si opposées, et mon capitaine nommé

à un commandement de place, avec injonction expresse de se rendre

sur-le-champ à son poste, et défense de s´en éloigner; une autre

défense fixa son camarade au régiment... Je crois que ce maudit

cheval me fera devenir fou... A peine les ordres du ministre

furent-ils arrivés, que mon capitaine, sous prétexte d´aller

remercier de la faveur qu´il venait d´obtenir, partit pour la

cour, représenta qu´il était riche et que son camarade indigent

avait le même droit aux grâces du roi; que le poste qu´on venait

de lui accorder récompenserait les services de son ami,

suppléerait à son peu de fortune, et qu´il en serait, lui, comblé

de joie. Comme le ministre n´avait eu d´autre intention que de

séparer ces deux hommes bizarres, et que les procédés généreux

touchent toujours, il fut arrêté... Maudite bête, tiendras-tu ta

tête droite?... Il fut arrêté que mon capitaine resterait au

régiment et que son camarade irait occuper le commandement de

place.

"A peine furent-ils séparés, qu´ils sentirent le besoin qu´ils

avaient l´un de l´autre; ils tombèrent dans une mélancolie

profonde. Mon capitaine demanda un congé de semestre pour aller

prendre l´air natal; mais à deux lieues de la garnison, il vend

son cheval, se déguise en paysan et s´achemine vers la place que

son ami commandait. Il paraît que c´était une démarche concertée

entre eux. Il arrive... Va donc où tu voudras! Y a-t-il encore là

quelque gibet qu´il te plaise de visiter?... Riez bien, monsieur;

cela est en effet très plaisant... Il arrive; mais il était écrit

là-haut que, quelques précautions qu´ils prissent pour cacher la

satisfaction qu´ils avaient de se revoir et ne s´aborder qu´avec

les marques extérieures de la subordination d´un paysan à un

commandant de place, des soldats, quelques officiers qui se

rencontreraient par hasard à leur entrevue et qui seraient

instruits de leur aventure, prendraient des soupçons et iraient

prévenir le major de la place.

"Celui-ci, homme prudent, sourit de l´avis, mais ne laissa pas d´y

attacher toute l´importance qu´il méritait. Il mit des espions

autour du commandant. Leur premier rapport fut que le commandant

sortait peu, et que le paysan ne sortait point du tout. Il était

impossible que ces deux hommes vécussent ensemble huit jours de

suite, sans que leur étrange manie les reprît; ce qui ne manqua

pas d´arriver."

Vous voyez, lecteur, combien je suis obligeant il ne tiendrait

qu´à moi de donner un coup de fouet aux chevaux qui traînent le

carrosse drapé de noir, d´assembler, à la porte du gîte prochain,

Jacques, son maître, les gardes des Fermes ou les cavaliers de

maréchaussée avec le reste de leur cortège, d´interrompre

l´histoire du capitaine de Jacques et de vous impatienter à mon

aise; mais pour cela, il faudrait mentir, et je n´aime pas le

mensonge, à moins qu´il ne soit utile et forcé. Le fait est que

Jacques et son maître ne virent plus le carrosse drapé, et que

Jacques, toujours inquiet de l´allure de son cheval, continua son

récit:

"Un jour, les espions rapportèrent au major qu´il y avait eu une

contestation fort vive entre le commandant et le paysan;

qu´ensuite ils étaient sortis, le paysan marchant le premier, le

commandant ne le suivant qu´à regret, et qu´ils étaient entrés

chez un banquier de la ville, où ils étaient encore.

"On apprit dans la suite que, n´espérant plus se revoir, ils

avaient résolu de se battre à toute outrance, et que, sensible aux

devoirs de la plus tendre amitié, au moment même de la férocité la

plus inouïe, mon capitaine qui était riche, comme je vous l´ai

dit... J´espère, monsieur, que vous ne me condamnerez pas à finir

notre voyage sur ce bizarre animal... Mon capitaine, qui était

riche, avait exigé de son camarade qu´il acceptât une lettre de

change de vingt-quatre mille livres qui lui assurât de quoi vivre

chez l´étranger, au cas qu´il fût tué, celui-ci protestant qu´il

ne se battrait point sans ce préalable; l´autre répondant à cette

offre: "Est-ce que tu crois, mon ami, que si je te tue, je te

survivrai?..."

"Ils sortaient de chez le banquier, et ils s´acheminaient vers les

portes de la ville, lorsqu´ils se virent entourés du major et de

quelques officiers. Quoique cette rencontre eût l´air d´un

incident fortuit, nos deux amis, nos deux ennemis, comme il vous

plaira de les appeler, ne s´y méprirent pas. Le paysan se laissa

reconnaître pour ce qu´il était. On alla passer la nuit dans une

maison écartée. Le lendemain, dès la pointe du jour, mon

capitaine, après avoir embrassé plusieurs fois son camarade, s´en

sépara pour ne plus le revoir. A peine fut-il arrivé dans son

pays, qu´il mourut.

LE MAITRE: Et qui est-ce qui t´a dit qu´il était mort?

JACQUES: Et ce cercueil? et ce carrosse à ses armes? Mon pauvre

capitaine est mort, je n´en doute pas.

LE MAITRE: Et ce prêtre les mains liées sur le dos; et ces gens

les mains liées sur le dos; et ces gardes de la Ferme ou ces

cavaliers de maréchaussée; et ce retour du convoi vers la ville?

Ton capitaine est vivant, je n´en doute pas; mais ne sais-tu rien

de son camarade?

JACQUES: L´histoire de son camarade est une belle ligne du grand

rouleau ou de ce qui est écrit là-haut.

LE MAITRE: J´espère..."

Le cheval de Jacques ne permit pas à son maître d´achever; il part

comme un éclair, ne s´écartant ni à droite ni à gauche, suivant la

grande route. On ne vit plus Jacques; et son maître, persuadé que

le chemin aboutissait à des fourches patibulaires, se tenait les

côtes de rire. Et puisque Jacques et son maître ne sont bons

qu´ensemble et ne valent rien séparés non plus que Don Quichotte

sans Sancho et Richardet sans Ferragus, ce que le continuateur de

Cervantès et l´imitateur de l´Arioste, monsignor Forti-Guerra,

n´ont pas assez compris, lecteur, causons ensemble jusqu´à ce

qu´ils se soient rejoints.

Vous allez prendre l´histoire du capitaine de Jacques pour un

conte, et vous aurez tort. Je vous proteste que telle qu´il l´a

racontée à son maître, tel fut le récit que j´en avais entendu

faire aux Invalides, je ne sais en quelle année, le jour de

Saint-Louis, à table chez un M. de Saint-Etienne, major de

l´hôtel; et l´historien qui parlait en présence de plusieurs

autres officiers de la maison, qui avaient connaissance du fait,

était un personnage grave qui n´avait point du tout l´air d´un

badin. Je vous le répète donc pour ce moment et pour la suite:

soyez circonspect si vous ne voulez pas prendre dans cet entretien

de Jacques et de son maître le vrai pour le faux, le faux pour le

vrai. Vous voilà bien averti, et je m´en lave les mains. - Voilà,

me direz-vous, deux hommes bien extraordinaires! - Et c´est là ce

qui vous met en défiance. Premièrement, la nature est si variée,

surtout dans les instincts et les caractères, qu´il n´y a rien de

si bizarre dans l´imagination d´un poète dont l´expérience et

l´observation ne vous offrissent le modèle dans la nature. Moi,

qui vous parle, j´ai rencontré le pendant du Médecin malgré lui,

que j´avais regardé jusque-là comme la plus folle et la plus gaie

des fictions. - Quoi! le pendant du mari à qui sa femme dit: J´ai

trois enfants sur les bras; et qui lui répond: Mets-les à terre...

Ils me demandent du pain: donne-leur le fouet! - Précisément.Voici

son entretien avec ma femme.

- Vous voilà, monsieur Gousse?

- Non, madame, je ne suis pas un autre. D´où venez-vous?

- D´où j´étais allé.

- Qu´avez-vous fait là?

- J´ai raccommodé un moulin qui allait mal.

- A qui appartenait ce moulin?

- Je n´en sais rien; je n´étais pas allé pour raccommoder le

meunier.

- Vous êtes fort bien vêtu contre votre usage; pourquoi sous cet

habit, qui est très propre, une chemise sale?

- C´est que je n´en ai qu´une.

- Et pourquoi n´en avez-vous qu´une?

- C´est que je n´ai qu´un corps à la fois.

- Mon mari n´y est pas, mais cela ne vous empêchera pas de dîner

ici.

- Non, puisque je ne lui ai confié ni mon estomac ni mon appétit.

- Comment se porte votre femme?

- Comme il lui plaît; c´est son affaire.

- Et vos enfants?

- A merveille!

- Et celui qui a de si beaux yeux, un si bel embonpoint, une si

belle peau?

- Beaucoup mieux que les autres; il est mort.

- Leur apprenez-vous quelque chose?

- Non, madame.

- Quoi? ni à lire, ni à écrire, ni le catéchisme?

- Ni à lire, ni à écrire, ni le catéchisme.

- Et pourquoi cela?

- C´est qu´on ne m´a rien appris, et que je n´en suis pas plus

ignorant. S´ils ont de l´esprit, ils feront comme moi; s´ils sont

sots, ce que je leur apprendrais ne les rendrait que plus sots..."

Si vous rencontrez jamais cet original, il n´est pas nécessaire de

le connaître pour l´aborder. Entraînez-le dans un cabaret,

dites-lui votre affaire, proposez-lui de vous suivre à vingt

lieues, il vous suivra; après l´avoir employé, renvoyez-le sans un

sou; il s´en retournera satisfait.

Avez-vous entendu parler d´un certain Prémontval qui donnait à

Paris des leçons publiques de mathématiques? C´était son ami...

Mais Jacques et son maître se sont peut-être rejoints: voulez-vous

que nous allions à eux, ou rester avec moi?... Gousse et

Prémontval tenaient ensemble l´école. Parmi les élèves qui s´y

rendaient en foule, il y avait une jeune fille appelée Mlle

Pigeon, la fille de cet habile artiste qui a construit ces deux

beaux planisphères qu´on a transportés du Jardin du Roi dans les

salles de l´Académie des Sciences. Mlle Pigeon allait là tous les

matins avec son portefeuille sous le bras et son étui de

mathématiques dans son manchon. Un des professeurs, Prémontval,

devint amoureux de son écolière, et tout à travers les

propositions sur les solides inscrits à la sphère, il y eut un

enfant de fait. Le père Pigeon n´était pas homme à entendre

patiemment la vérité de ce corollaire. La situation des amants

devient embarrassante, ils en confèrent; mais n´ayant rien, mais

rien du tout, quel pouvait être le résultat de leurs

délibérations? Ils appellent à leur secours l´ami Gousse.

Celui-ci, sans mot dire, vend tout ce qu´il possède linge, habits,

machines, meubles, livres; fait une somme, jette les deux amoureux

dans une chaise de poste, les accompagne à franc étrier jusqu´aux

Alpes; là, il vide sa bourse du peu d´argent qui lui restait, le

leur donne, les embrasse, leur souhaite un bon voyage, et s´en

revient à pied demandant l´aumône jusqu´à Lyon, où il gagna, à

peindre les parois d´un cloître de moines, de quoi revenir à Paris

sans mendier. - Cela est très beau. - Assurément! et d´après cette

action héroïque, vous croyez à Gousse un grand fonds de morale? Eh

bien! détrompez-vous, il n´en avait non plus qu´il n´y en a dans

la tête d´un brochet. - Cela est impossible. - Cela est. Je

l´avais occupé. Je lui donne un mandat de quatre-vingts livres sur

mes commettants! la somme était écrite en chiffres; que fait-il ?

Il ajoute un zéro, et se fait payer huit cents livres. - Ah!

l´horreur! - Il n´est pas plus malhonnête quand il me vole,

qu´honnête quand il se dépouille pour un ami; c´est un original

sans principes. Ces quatre-vingts francs ne lui suffisaient pas,

avec un trait de plume, il s´en procurait huit cents dont il avait

besoin. Et les livres précieux dont il me fait présent? -

Qu´est-ce que ces livres?... - Mais Jacques et son maître? Mais

les amours de Jacques? Ah! lecteur, la patience avec laquelle vous

m´écoutez me prouve le peu d´intérêt que vous prenez à mes deux

personnages, et je suis tenté de les laisser où ils sont. J´avais

besoin d´un livre précieux, il me l´apporte; quelque temps après

j´ai besoin d´un autre livre précieux, il me l´apporte encore; je

veux les payer, il en refuse le prix. J´ai besoin d´un troisième

livre précieux. "Pour celui-ci, dit-il, vous ne l´aurez pas, vous

avez parlé trop tard; mon docteur de Sorbonne est mort.

- Et qu´a de commun la mort de votre docteur de Sorbonne avec le

livre que je désire? Est-ce que vous avez pris les deux autres

dans sa bibliothèque?

- Assurément!

- Sans son aveu?

- Eh! qu´en avais-je besoin pour exercer une justice distributive?

Je n´ai fait que déplacer ces livres pour le mieux, en les

transférant d´un endroit où ils étaient inutiles, dans un autre où

l´on en ferait un bon usage..." Et prononcez après cela sur

l´allure des hommes! Mais c´est l´histoire de Gousse avec sa femme

qui est excellente... Je vous entends; vous en avez assez, et

votre avis serait que nous allassions rejoindre nos deux

voyageurs. Lecteur, vous me traitez comme un automate, cela n´est

pas poli; dites les amours de Jacques, ne dites pas les amours de

Jacques; ... je veux que vous me parliez de l´histoire de Gousse;

j´en ai assez... Il faut sans doute que j´aille quelquefois à

votre fantaisie; mais il faut que j´aille quelquefois à la mienne,

sans compter que tout auditeur qui me permet de commencer un récit

s´engage d´entendre la fin.

Je vous ai dit premièrement; or, dire un premièrement, c´est

annoncer au moins un secondement. Secondement donc... Ecoutez-moi,

ne m´écoutez pas, je parlerai tout seul... Le capitaine de Jacques

et son camarade pouvaient être tourmentés d´une jalousie violente

et secrète: c´est un sentiment que l´amitié n´éteint pas toujours.

Rien de si difficile à pardonner que le mérite.

N´appréhendaient-ils pas un passe-droit, qui les aurait également

offensés tous deux? Sans s´en douter, ils cherchaient d´avance à

se délivrer d´un concurrent dangereux, ils se tâtaient pour

l´occasion à venir. Mais comment avoir cette idée de celui qui

cède si généreusement son commandement de place à son ami

indigent? Il le cède, il est vrai; mais s´il en eût été privé,

peut-être l´eût-il revendiqué à la pointe de l´épée. Un passedroit

entre les militaires, s´il n´honore pas celui qui en profite,

déshonore son rival. Mais laissons tout cela, et disons que

c´était leur coin de folie. Est-ce que chacun n´a pas le sien?

Celui de nos deux officiers fut pendant plusieurs siècles celui de

toute l´Europe; on l´appelait l´esprit de chevalerie. Toute cette

multitude brillante, armée de pied en cap, décorée de diverses

livrées d´amour, caracolant sur des palefrois, la lance au poing,

la visière haute ou baissée, se regardant fièrement, se mesurant

de l´oeil, se menaçant, se renversant sur la poussière, jonchant

l´espace d´un vaste tournoi des éclats d´armes brisées, n´étaient

que des amis jaloux du mérite en vogue. Ces amis, au moment où ils

tenaient leurs lances en arrêt, chacun à l´extrémité de la

carrière, et qu´ils avaient pressé de l´aiguillon les flancs de

leurs coursiers, devenaient les plus terribles ennemis; ils

fondaient les uns sur les autres avec la même fureur qu´ils

auraient portée sur un champ de bataille. Eh bien! nos deux

officiers n´étaient que deux paladins, nés de nos jours, avec les

moeurs des anciens. Chaque vertu et chaque vice se montrent et

passent de mode. La force du corps eut son temps, l´adresse aux

exercices eut le sien. La bravoure est tantôt plus, tantôt moins

considérée; plus elle est commune, moins on en est vain, moins on

en fait l´éloge. Suivez les inclinations des hommes, et vous en

remarquerez qui semblent être venus au monde trop tard: ils sont

d´un autre siècle. Et qu´est-ce qui empêcherait de croire que nos

deux militaires avaient été engagés dans ces combats journaliers

et périlleux par le seul désir de trouver le côté faible de son

rival et d´obtenir la supériorité sur lui? Les duels se répètent

dans la société sous toutes sortes de formes, entre des prêtres,

entre des magistrats, entre des littérateurs, entre des

philosophes; chaque état a sa lance et ses chevaliers, et nos

assemblées les plus respectables, les plus amusantes, ne sont que

de petits tournois où quelquefois on porte des livrées de l´amour

dans le fond de son coeur, sinon sur l´épaule. Plus il y a

d´assistants, plus la joute est vive; la présence de femmes y

pousse la chaleur et l´opiniâtreté à toute outrance, et la honte

d´avoir succombé devant elles ne s´oublie guère.

Et Jacques?... Jacques avait franchi les portes de la ville,

traversé les rues aux acclamations des enfants, et atteint

l´extrémité du faubourg opposé, où, son cheval s´élançant dans une

petite porte basse, il y eut entre le linteau de cette porte et la

tête de Jacques un choc terrible dans lequel il fallait que le

linteau fût déplacé ou Jacques renversé en arrière; ce fut, comme

on pense bien, le dernier qui arriva. Jacques tomba, la tête

fendue et sans connaissance. On le ramasse, on le rappelle à la

vie avec des eaux spiritueuses; je crois même qu´il fut saigné par

le maître de la maison. - Cet homme était donc chirurgien. - Non.

Cependant son maître était arrivé et demandait de ses nouvelles à

tous ceux qu´il rencontrait. "N´auriez-vous point aperçu un grand

homme sec, monté sur un cheval pie?

- Il vient de passer, il allait comme si le diable l´eût emporté;

il doit être arrivé chez son maître.

- Et qui est son maître?

- Le bourreau.

- Le bourreau!

- Oui, car ce cheval est le sien.

- Où demeure le bourreau?

- Assez loin, mais ne vous donnez pas la peine d´y aller, voilà

ses gens qui vous apportent apparemment l´homme sec que vous

demandez et que nous avons pris pour un de ses valets..."

Et qui est-ce qui parlait ainsi avec le maître de Jacques? C´était

un aubergiste à la porte duquel il s´était arrêté, il n´y avait

pas à se tromper: il était court et gros comme un tonneau; en

chemise retroussée jusqu´aux coudes; avec un bonnet de coton sur

la tête, un tablier de cuisine autour de lui et un grand couteau à

son côté. "Vite, vite, un lit pour ce malheureux, lui dit le

maître de Jacques, un chirurgien, un médecin, un apothicaire..."

Cependant on avait déposé Jacques à ses pieds, le front couvert

d´une épaisse et énorme compresse, et les yeux fermés. "Jacques?

Jacques?

- Est-ce vous, mon maître?

- Oui, c´est moi; regarde-moi donc.

- Je ne saurais.

- Qu´est-ce donc qu´il t´est arrivé?

- Ah! le cheval! le maudit cheval! je vous dirai tout cela demain,

si je ne meurs pas pendant la nuit."

Tandis qu´on le transportait et qu´on le montait à sa chambre, le

maître dirigeait la marche et criait: "Prenez garde, allez

doucement; doucement, mordieu! vous allez le blesser. Toi, qui le

tiens par les jambes, tourne à droite; toi, qui lui tiens la tête,

tourne à gauche." Et Jacques disait à voix basse: "Il était donc

écrit là-haut!..."

A peine Jacques fut-il couché, qu´il s´endormit profondément. Son

maître passa la nuit à son chevet, lui tâtant le pouls et

humectant sans cesse sa compresse avec de l´eau vulnéraire.

Jacques le surprit à son réveil dans cette fonction, et lui dit:

"Que faites-vous là?

LE MAITRE: Je te veille. Tu es mon serviteur, quand je suis malade

ou bien portant; mais je suis le tien quand tu te portes mal.

JACQUES: Je suis bien aise de savoir que vous êtes humain; ce

n´est pas trop la qualité des maîtres envers leurs valets.

LE MAITRE: Comment va la tête?

JACQUES: Aussi bien que la solive contre laquelle elle a lutté.

LE MAITRE: Prends ce drap entre tes dents et secoue fort...

Qu´as-tu senti?

JACQUES: Rien; la cruche me paraît sans fêlure.

LE MAITRE: Tant mieux. Tu veux te lever, je crois?

JACQUES: Et que voulez-vous que je fasse là?

LE MAITRE: Je veux que tu te reposes.

JACQUES: Mon avis, à moi, est que nous déjeunions et que nous

partions.

LE MAITRE: Et le cheval?

JACQUES: Je l´ai laissé chez son maître, honnête homme, galant

homme, qui l´a repris pour ce qu´il nous l´a vendu.

LE MAITRE: Et cet honnête homme, ce galant homme, sais-tu qui il

est?

JACQUES: Non.

LE MAITRE: Je te le dirai quand nous serons en route.

JACQUES: Et pourquoi pas à présent? Quel mystère y a-t-il à cela?

LE MAITRE: Mystère ou non, quelle nécessité y a-t-il de te

l´apprendre dans ce moment ou dans un autre?

JACQUES: Aucune.

LE MAITRE: Mais il te faut un cheval.

JACQUES: L´hôte de cette auberge ne demandera peut-être pas mieux

que de nous céder un des siens.

LE MAITRE: Dors encore un moment, et je vais voir à cela."

Le maître de Jacques descend, ordonne le déjeuner, achète un

cheval, remonte et trouve Jacques habillé. Ils ont déjeuné et les

voilà partis; Jacques protestant qu´il était malhonnête de s´en

aller sans avoir fait une visite de politesse au citoyen à la

porte duquel il s´était presque assommé et qui l´avait si

obligeamment secouru, son maître le tranquillisant sur sa

délicatesse par l´assurance qu´il avait bien récompensé ses

satellites qui l´avaient apporté à l´auberge; Jacques prétendant

que l´argent donné aux serviteurs ne l´acquittait pas avec leur

maître; que c´était ainsi que l´on inspirait aux hommes le regret

et le dégoût de la bienfaisance, et que l´on se donnait à soi-même

un air d´ingratitude. "Mon maître, j´entends tout ce que cet homme

dit de moi par ce que je dirais de lui, s´il était à ma place et

moi à la sienne..."

Ils sortaient de la ville lorsqu´ils rencontrèrent un homme grand

et vigoureux, le chapeau bordé sur la tête, l´habit galonné sur

toutes les tailles allant seul si vous en exceptez deux grands

chiens qui le précédaient. Jacques ne l´eut pas plus tôt aperçu,

que descendre de cheval, s´écrier: "C´est lui!" et se jeter à son

cou, fut l´affaire d´un instant. L´homme aux deux chiens

paraissait très embarrassé des caresses de Jacques, le repoussait

doucement, et lui disait: "Monsieur, vous me faites trop

d´honneur.

- Eh non! je vous dois la vie, et je ne saurais trop vous en

remercier.

- Vous ne savez pas qui je suis.

- N´êtes-vous pas le citoyen officieux qui m´a secouru, qui m´a

saigné et qui m´a pansé, lorsque mon cheval...

- Il est vrai.

- N´êtes-vous pas le citoyen honnête qui a repris ce cheval pour

le même prix qu´il me l´avait vendu?

- Je le suis." Et Jacques de le rembrasser sur une joue et sur

l´autre, et son maître de sourire, et les deux chiens debout, le

nez en l´air et comme émerveillés d´une scène qu´ils voyaient pour

la première fois. Jacques, après avoir ajouté à ses démonstrations

de gratitude force révérences, que son bienfaiteur ne lui rendait

pas, et force souhaits qu´on recevait froidement, remonte sur son

cheval, et dit à son maître: "J´ai la plus profonde vénération

pour cet homme que vous devez me faire connaître.

LE MAITRE: Et pourquoi, Jacques, est-il vénérable à vos yeux?

JACQUES: C´est que, n´attachant aucune importance aux services

qu´il rend, il faut qu´il soit naturellement officieux et qu´il

ait une longue habitude de bienfaisance.

LE MAITRE: Et à quoi jugez-vous cela?

JACQUES: A l´air indifférent et froid avec lequel il a reçu mon

remerciement; il ne me salue point; il ne me dit pas un mot, il

semble me méconnaître, et peut-être à présent se dit-il en

lui-même avec un sentiment de mépris: Il faut que la bienfaisance

soit, fort étrangère à ce voyageur, et que l´exercice de la

justice lui soit bien pénible, puisqu´il en est si touché...

Qu´est-ce qu´il y a donc de si absurde dans ce que je vous dis,

pour vous faire rire de si bon coeur!... Quoi qu´il en soit,

dites-moi le nom de cet homme, afin que je l´écrive sur mes

tablettes.

LE MAITRE: Très volontiers; écrivez.

JACQUES: Dites.

LE MAITRE: Ecrivez: l´homme auquel je porte la plus profonde

vénération...

JACQUES: La plus profonde vénération...

LE MAITRE: Est...

JACQUES: Est...

LE MAITRE: Le bourreau de * * *.

JACQUES: Le bourreau!

LE MAITRE: Oui, oui, le bourreau.

JACQUES: Pourriez-vous me dire où est le sel de cette

plaisanterie?

LE MAITRE: Je ne plaisante point. Suivez les chaînons de votre

gourmette. Vous avez besoin d´un cheval, le sort vous adresse à un

passant, et ce passant, c´est un bourreau. Ce cheval vous conduit

deux fois entre des fourches patibulaires; la troisième, il vous

dépose chez un bourreau; là vous tombez sans vie, de là on vous

apporte, où? dans une auberge, un gîte, un asile commun. Jacques,

savez-vous l´histoire de la mort de Socrate?

JACQUES: Non.

LE MAITRE: C´était un sage d´Athènes. Il y a longtemps que le rôle

de sage est dangereux parmi les fous. Ses concitoyens le

condamnèrent à boire la ciguë. Eh bien! Socrate fit comme vous

venez de faire; il en usa avec le bourreau qui lui présenta la

ciguë aussi poliment que vous. Jacques, vous êtes une espèce de

philosophe, convenez-en. Je sais bien que c´est une race d´hommes

odieuse aux grands, devant lesquels ils ne fléchissent pas le

genou; aux magistrats, protecteurs par état des préjugés qu´ils

poursuivent; aux prêtres qui les voient rarement au pied de leurs

autels; aux poètes, gens sans principes et qui regardent sottement

la philosophie comme la cognée des beaux-arts, sans compter que

ceux même d´entre eux qui se sont exercés dans le genre odieux de

la satire, n´ont été que des flatteurs; aux peuples, de tout temps

les esclaves des tyrans qui les oppriment, des fripons qui les

trompent, et des bouffons qui les amusent. Ainsi je connais, comme

vous voyez, tout le péril de votre profession et toute

l´importance de l´aveu que je vous demande; mais je n´abuserai pas

de votre secret. Jacques, mon ami, vous êtes un philosophe, j´en

suis fâché pour vous; et s´il est permis de lire dans les choses

présentes celles qui doivent arriver un jour, et si ce qui est

écrit là-haut se manifeste quelquefois aux hommes longtemps avant

l´événement, je présume que votre mort sera philosophique, et que

vous recevrez le lacet d´aussi bonne grâce que Socrate reçut la

coupe de la ciguë.

JACQUES: Mon maître, un prophète ne dirait pas mieux; mais

heureusement...

LE MAITRE: Vous n´y croyez pas trop; ce qui achève de donner de la

force à mon pressentiment.

JACQUES: Et vous, monsieur, y croyez-vous?

LE MAITRE: J´y crois; mais je n´y croirais pas que ce serait sans

conséquence.

JACQUES: Et pourquoi?

LE MAITRE: C´est qu´il n y a du danger que pour ceux qui parlent;

et je me tais.

JACQUES: Et aux pressentiments?

LE MAITRE: J´en ris, mais j´avoue que c´est en tremblant. Il y en

a qui ont un caractère si frappant! On a été bercé de ces

contes-là de si bonne heure! Si vos rêves s´étaient réalisés cinq

ou six fois, et qu´il vous arrivât de rêver que votre ami est

mort, vous iriez bien vite le matin chez lui pour savoir ce qui en

est. Mais les pressentiments dont il est impossible de se

défendre, ce sont surtout ceux qui se présentent au moment où la

chose se passe loin de nous, et qui ont un air symbolique.

JACQUES: Vous êtes quelquefois si profond et si sublime que je ne

vous entends pas. Ne pourriez-vous pas m´éclaircir cela par un

exemple?

LE MAITRE: Rien de plus aisé. Une femme vivait à la campagne avec

son mari octogénaire et attaqué de la pierre. Le mari quitte sa

femme et vient à la ville se faire opérer. La veille de

l´opération il écrit à sa femme: "A l´heure où vous recevrez cette

lettre, je serai sous le bistouri de frère Cosme..." Tu connais

ces anneaux de mariage qui se séparent en deux parties, sur

chacune desquelles les noms de l´époux et de sa femme sont gravés.

Eh bien! cette femme en avait un pareil au doigt, lorsqu´elle

ouvrit la lettre de son mari. A l´instant, les deux moitiés de cet

anneau se séparent; celle qui portait son nom reste à son doigt;

celle qui portait le nom de son mari tombe brisée sur la lettre

qu´elle lisait... Dis-moi, Jacques, crois-tu qu´il y ait de tête

assez forte, d´âme assez ferme, pour n´être pas plus ou moins

ébranlée d´un pareil incident, et dans une circonstance pareille?

Aussi cette femme en pensa mourir. Ses transes durèrent jusqu´au

jour de la poste suivante pour laquelle son mari lui écrivit que

l´opération s´était faite heureusement qu´il était hors de tout

danger, et qu´il se flattait de l´embrasser avant la fin du mois.

JACQUES: Et l´embrassa-t-il en effet?

LE MAITRE: Oui.

JACQUES: Je vous ai fait cette question, parce que j´ai remarqué

plusieurs fois que le destin était cauteleux. On lui dit au

premier moment qu´il en aura menti, et il se trouve au second

moment, qu´il a dit vrai. Ainsi donc, Monsieur, vous me croyez

dans le cas du pressentiment symbolique; et, malgré vous, vous me

croyez menacé de la mort du philosophe?

LE MAITRE: Je ne saurais te le dissimuler; mais pour écarter cette

triste idée, ne pourrais-tu pas?...

JACQUES: Reprendre l´histoire de mes amours?..."

Jacques reprit l´histoire de ses amours. Nous l´avions laissé, je

crois, avec le chirurgien.

LE CHIRURGIEN: J´ai peur qu´il n´y ait de la besogne à votre genou

pour plus d´un jour.

JACQUES: Il y en aura tout juste pour tout le temps qui est écrit

là-haut, qu´importe?

LE CHIRURGIEN: A tant par jour pour le logement, la nourriture et

mes soins, cela fera une somme.

JACQUES: Docteur, il ne s´agit pas de la somme pour tout ce temps;

mais combien par jour.

LE CHIRURGIEN: Vingt-cinq sous, serait-ce trop?

JACQUES: Beaucoup trop; allons, docteur, je suis un pauvre diable:

ainsi réduisons la chose à la moitié, et avisez le plus

promptement que vous pourrez à me faire transporter chez vous.

LE CHIRURGIEN: Douze sous et demi, ce n´est guère; vous mettrez

bien les treize sous!

JACQUES: Douze sous et demi, treize sous... Tope.

LE CHIRURGIEN: Et vous paierez tous les jours?

JACQUES: C´est la condition.

LE CHIRURGIEN: C´est que j´ai une diable de femme qui n´entend pas

raillerie, voyez-vous.

JACQUES: Eh! docteur, faites-moi transporter bien vite auprès de

votre diable de femme.

LE CHIRURGIEN: Un mois à treize sous par jour, c´est dix-neuf

livres dix sous. Vous mettrez bien vingt francs?

JACQUES: Vingt francs, soit.

LE CHIRURGIEN: Vous voulez être bien nourri, bien soigné,

promptement guéri. Outre la nourriture, le logement et les soins,

il y aura peut-être les médicaments, il y aura des linges, il y

aura...

JACQUES: Après?

LE CHIRURGIEN: Ma foi, le tout vaudra bien vingt-quatre francs.

JACQUES: Va pour vingt-quatre francs; mais sans queue.

LE CHIRURGIEN: Un mois à vingt-quatre francs; deux mois, cela fera

quarante-huit livres; trois mois, cela fera soixante et douze. Ah!

que la doctoresse serait contente, si vous pouviez lui avancer, en

entrant, la moitié de ces soixante et douze livres!

JACQUES: J´y consens.

LE CHIRURGIEN: Elle serait bien plus contente encore...

JACQUES: Si je payais le quartier? Je le paierai.

Jacques ajouta: "Le chirurgien alla retrouver mes hôtes, les

prévint de notre arrangement, et un moment après, l´homme, la

femme et les enfants se rassemblèrent autour de mon lit avec un

air serein; ce furent des questions sans fin sur ma santé et sur

mon genou, des éloges sur le chirurgien, leur compère et sa femme,

des souhaits à perte de vue, la plus belle affabilité, un intérêt!

un empressement à me servir! Cependant le chirurgien ne leur avait

pas dit que j´avais quelque argent, mais ils connaissaient

l´homme; il me prenait chez lui, et ils le savaient. Je payai ce

que je devais à ces gens; je fis aux enfants de petites largesses

que leur père et mère ne laissèrent pas longtemps entre leurs

mains. C´était le matin. L´hôte partit pour s´en aller aux champs,

l´hôtesse prit sa hotte sur ses épaules et s´éloigna; les enfants,

attristés et mécontents d´avoir été spoliés, disparurent, et quand

il fut question de me tirer de mon grabat, de me vêtir et de

m´arranger sur mon brancard, il ne se trouva personne que le

docteur, qui se mit à crier à tue-tête et que personne n´entendit.

LE MAITRE: Et Jacques, qui aime à se parler à lui-même, se disait

apparemment: Ne payez jamais d´avance, si vous ne voulez pas être

mal servi.

JACQUES: Non, mon maître; ce n´était pas le temps de moraliser,

mais bien celui de s´impatienter et de jurer. Je m´impatientai, je

jurai, je fis de la morale ensuite: et tandis que je moralisais,

le docteur, qui m´avait laissé seul, revint avec deux paysans

qu´il avait loués pour mon transport et à mes frais, ce qu´il ne

me laissa pas ignorer. Ces hommes me rendirent tous les soins

préliminaires à mon installation sur l´espèce de brancard qu´on me

fit avec un matelas étendu sur des perches.

LE MAITRE: Dieu soit loué! te voilà dans la maison du chirurgien,

et amoureux de la femme ou de la fille du docteur.

JACQUES: Je crois, mon maître, que vous vous trompez.

LE MAITRE: Et tu crois que je passerai trois mois dans la maison

du docteur avant que d´avoir entendu le premier mot de tes amours?

Ah! Jacques, cela ne se peut. Fais-moi grâce, je te prie, et de la

description de la maison, et du caractère du docteur, et de

l´humeur de la doctoresse, et des progrès de ta guérison; saute,

saute par-dessus tout cela. Au fait ! allons au fait! Voilà ton

genou à peu près guéri, te voilà assez bien portant, et tu aimes.

JACQUES: J´aime donc, puisque vous êtes si pressé.

LE MAITRE: Et qui aimes-tu?

JACQUES: Une grande brune de dix-huit ans faite au tour, grands

yeux noirs, petite bouche vermeille, beaux bras, jolies mains...

Ah! mon maître, les jolies mains!... C´est que ces mains-là...

LE MAITRE: Tu crois encore les tenir.

JACQUES: C´est que vous les avez prises et tenues plus d´une fois

à la dérobée et qu´il n´a dépendu que d´elles que vous n´en ayez

fait tout ce qu´il vous plairait.

LE MAITRE: Ma foi, Jacques, je ne m´attendais pas à celui-là.

JACQUES: Ni moi non plus.

LE MAITRE: J´ai beau rêver, je ne me rappelle ni grande brune, ni

jolies mains: tâche de t´expliquer.

JACQUES: J´y consens; mais c´est à la condition que nous

reviendrons sur nos pas et que nous rentrerons dans la maison du

chirurgien.

LE MAITRE: Crois-tu que cela soit écrit là-haut?

JACQUES: C´est vous qui me l´allez apprendre; mais il est écrit

ici-bas que chi va piano va sano.

LE MAITRE: Et qui chi va sano va lontano; et je voudrais bien

arriver.

JACQUES: Eh bien! qu´avez-vous résolu?

LE MAITRE: Ce que tu voudras.

JACQUES: En ce cas, nous revoilà chez le chirurgien; et il était

écrit là-haut que nous y reviendrions. Le docteur, sa femme et ses

enfants se concertèrent si bien pour épuiser ma bourse par toutes

sortes de petites rapines, qu´ils y eurent bientôt réussi. La

guérison de mon genou paraissait bien avancée sans l´être, la

plaie était refermée à peu de chose près, je pouvais sortir à

l´aide d´une béquille, et il me restait encore dix-huit francs.

Pas de gens qui aiment plus à parler que les bègues, pas de gens

qui aiment plus à marcher que les boiteux. Un jour d´automne, une

après-dîner qu´il faisait beau, je projetai une longue course; du

village que j´habitais au village voisin, il y avait environ deux

lieues.

LE MAITRE: Et ce village s´appelait?

JACQUES: Si je vous le nommais, vous sauriez tout. Arrivé là,

j´entrai dans un cabaret, je me reposai, je me rafraîchis. Le jour

commençait à baisser, et je me disposais à regagner le gîte

lorsque, de la maison où j´étais, j´entendis une femme qui

poussait les cris les plus aigus. Je sortis; on s´était attroupé

autour d´elle. Elle était à terre, elle s´arrachait les cheveux;

elle disait, en montrant les débris d´une grande cruche: "Je suis

ruinée, je suis ruinée pour un mois; pendant ce temps qui est-ce

qui nourrira mes pauvres enfants? Cet intendant, qui a l´âme plus

dure qu´une pierre, ne me fera pas grâce d´un sou. Que je suis

malheureuse! Je suis ruinée, je suis ruinée!..." Tout le monde la

plaignait; je n´entendais autour d´elle que: "La pauvre femme! "

mais personne ne mettait la main dans la poche. Je m´approchai

brusquement et lui dis: "Ma bonne, qu´est-ce qui vous est arrivé?

- Ce qui m´est arrivé! est-ce que vous ne le voyez pas? On m´avait

envoyé acheter une cruche d´huile: j´ai fait un faux pas, je suis

tombée, ma cruche s´est cassée, et voilà l´huile dont elle était

pleine..." Dans ce moment survinrent les petits enfants de cette

femme, ils étaient presque nus, et les mauvais vêtements de leur

mère montraient toute la misère de la famille; et la mère et les

enfants se mirent à crier. Tel que vous me voyez, il en fallait

dix fois moins pour me toucher; mes entrailles s´émurent de

compassion, les larmes me vinrent aux yeux. Je demandai à cette

femme, d´une voix entrecoupée, pour combien il y avait d´huile

dans sa cruche. "Pour combien? me répondit-elle en levant les

mains en haut. Pour neuf francs, pour plus que je ne saurais

gagner en un mois..." A l´instant, déliant ma bourse et lui jetant

deux gros écus, "tenez, ma bonne, lui dis-je, en voilà douze..."

et, sans attendre ses remerciements, je repris le chemin du

village.

LE MAITRE: Jacques, vous faîtes là une belle chose.

JACQUES: Je fis une sottise, ne vous déplaise. Je ne fus pas à

cent pas du village que je me le dis; je ne fus pas à moitié

chemin, que je me le dis bien mieux; arrivé chez mon chirurgien,

le gousset vide, je le sentis bien autrement.

LE MAITRE: Tu pourrais bien avoir raison, et mon éloge être aussi

déplacé que ta commisération... Non, non, Jacques, je persiste

dans mon premier jugement, et c´est l´oubli de ton propre besoin

qui fait le principal mérite de ton action. J´en vois les suites:

tu vas être exposé à l´inhumanité de ton chirurgien et de sa

femme, ils te chasseront de chez eux; mais quand tu devrais mourir

à leur porte sur un fumier, sur ce fumier tu serais satisfait de

toi.

JACQUES: Mon maître, je ne suis pas de cette force-là; Je

m´acheminais cahin-caha; et, puisqu´il faut vous l´avouer,

regrettant mes deux gros écus, qui n´en étaient pas moins donnés

et gâtant par mon regret l´oeuvre que j´avais faite. J´étais à une

égale distance des deux villages, et le jour était tout à fait

tombé, lorsque trois bandits sortent d´entre les broussailles qui

bordaient le chemin, se jettent sur moi, me renversent à terre me

fouillent, et sont étonnés de me trouver aussi peu d´argent que

j´en avais. Ils avaient compté sur une meilleure proie; témoins de

l´aumône que j´avais faite au village, ils avaient imaginé que

celui qui peut se dessaisir aussi lestement d´un demi-louis devait

en avoir encore une vingtaine. Dans la rage de voir leur espérance

trompée et de s´être exposés à avoir les os brisés sur un échafaud

pour une poignée de sous-marques, si je les dénonçais, s´ils

étaient pris et que je les reconnusse, ils balancèrent un moment

s´ils ne m´assassineraient pas. Heureusement ils entendirent du

bruit; ils s´enfuirent, et j´en fus quitte pour quelques

contusions que je me fis en tombant et que je reçus tandis qu´on

me volait. Les bandits éloignés, je me retirai; je regagnai le

village comme je pus: j´y arrivai à deux heures de nuit, pâle,

défait, la douleur de mon genou fort accrue et souffrant, en

différents endroits, des coups que j´avais remboursés. Le

docteur... Mon maître, qu´avez-vous? Vous serrez les dents, vous

vous agitez comme si vous étiez en présence d´un ennemi.

LE MAITRE: J´y suis, en effet; j´ai l´épée à la main; je fonds sur

tes voleurs et je te venge. Dis-moi comment celui qui a écrit le

grand rouleau a pu écrire que telle serait la récompense d´une

action généreuse? Pourquoi moi, qui ne suis qu´un misérable

composé de défauts, je prends ta défense, tandis que lui qui t´a

vu tranquillement attaqué, renversé, maltraité, foulé aux pieds,

lui qu´on dit être l´assemblage de toute perfection!...

JACQUES: Mon maître, paix, paix: ce que vous dites là sent le

fagot en diable.

LE MAITRE: Qu´est-ce que tu regardes?

JACQUES: Je regarde s´il n´y a personne autour de nous qui vous

ait entendu... Le docteur me tâta le pouls et me trouva de la

fièvre. Je me couchai sans parler de mon aventure, rêvant sur mon

grabat, ayant affaire à deux âmes... Dieu! quelles âmes! n´ayant

pas le sou, et pas le moindre doute que le lendemain, à mon

réveil, on n´exigeât le prix dont nous étions convenus par jour."

En cet endroit, le maître jeta ses bras autour du cou de son

valet, en s´écriant: "Mon pauvre Jacques, que vas-tu faire? Que

vas-tu devenir? Ta position m´effraie.

JACQUES: Mon maître, rassurez-vous, me voilà.

LE MAITRE: Je n´y pensais pas; j´étais à demain, à côté de toi,

chez le docteur, au moment où tu t´éveilles, et où l´on vient te

demander de l´argent.

JACQUES: Mon maître, on ne sait de quoi se réjouir, ni de quoi

s´affliger dans la vie. Le bien amène le mal, le mal amène le

bien. Nous marchons dans la nuit au-dessous de ce qui est écrit

là-haut, également insensés dans nos souhaits, dans notre joie et

dans notre affliction. Quand je pleure, je trouve souvent que je

suis un sot.

LE MAITRE: Et quand tu ris?

JACQUES: Je trouve encore que je suis un sot; cependant, je ne

puis m´empêcher de pleurer ni de rire: et c´est ce qui me fait

enrager. J´ai cent fois essayé... Je ne fermai pas l´oeil de la

nuit...

LE MAITRE: Non, non, dis-moi ce que tu as essayé.

JACQUES: De me moquer de tout. Ah! si j´avais pu y réussir.

LE MAITRE: A quoi cela t´aurait-il servi?

JACQUES: A me délivrer de souci, à n´avoir plus besoin de rien, à

me rendre parfaitement maître de moi, à me trouver aussi bien la

tête contre une borne, au coin de la rue, que sur un bon oreiller.

Tel je suis quelquefois; mais le diable est que cela ne dure pas,

et que dur et ferme comme un rocher dans les grandes occasions, il

arrive souvent qu´une petite contradiction, une bagatelle me

déterre; c´est à se donner des soufflets. J´y ai renoncé; j´ai

pris le parti d´être comme je suis; et j´ai vu, en y pensant un

peu, que cela revenait presque au même, en ajoutant: Qu´importe

comme on soit? C´est une autre résignation plus facile et plus

commode.

LE MAITRE: Pour plus commode, cela est sûr.

JACQUES: Dès le matin, le chirurgien tira mes rideaux et me dit:

"Allons, l´ami, votre genou; car il faut que j´aille au loin.

- Docteur, lui dis-je d´un ton douloureux, j´ai sommeil.

- Tant mieux! c´est bon signe.

- Laissez-moi dormir, je ne me soucie pas d´être pansé.

- Il n´y a pas grand inconvénient à cela, dormez..."

Cela dit, il referme mes rideaux; et je ne dors pas. Une heure

après, la doctoresse tira mes rideaux et me dit: "Allons, l´ami,

prenez votre rôtie au sucre.

- Madame la doctoresse, lui répondis-je d´un ton douloureux, je ne

me sens pas d´appétit.

- Mangez, mangez, vous n´en paierez ni plus ni moins.

- Je ne veux pas manger.

- Tant mieux! ce sera pour mes enfants et pour moi."

Et cela dit, elle referme mes rideaux, appelle ses enfants et les

voilà qui se mettent à dépêcher ma rôtie au sucre."

Lecteur, si je faisais ici une pause, et que je reprisse

l´histoire de l´homme à une seule chemise, parce qu´il n´avait

qu´un corps à la fois, je voudrais bien savoir ce que vous en

penseriez? Que je me suis fourré dans une "impasse" à la Voltaire,

ou vulgairement dans un cul-de-sac, d´où je ne sais comment

sortir, et que je me jette dans un conte fait à plaisir, pour

gagner du temps et chercher quelque moyen de sortir de celui que

j´ai commencé. Eh bien, lecteur, vous vous abusez de tout point.

Je sais comment Jacques sera tiré de sa détresse, et ce que je

vais vous dire de Gousse, l´homme à une seule chemise à la fois,

parce qu´il n´avait qu´un corps à la fois, n´est point du tout un

conte.

C´était un jour de Pentecôte, le matin, que je reçus un billet de

Gousse, par lequel il me suppliait de le visiter dans une prison

où il était confiné. En m´habillant, je rêvais à son aventure; et

je pensais que son tailleur, son boulanger, son marchand de vin ou

son hôte, avaient obtenu et mis à exécution contre lui une prise

de corps. J´arrive, et je le trouve faisant chambrée commune avec

d´autres personnages d´une figure omineuse. Je lui demandai ce que

c´étaient que ces gens-là.

"Le vieux que vous voyez avec ses lunettes sur le nez est un homme

adroit qui sait supérieurement le calcul et qui cherche à faire

cadrer les registres qu´il copie avec ses comptes. Cela est

difficile, nous en avons causé, mais je ne doute point qu´il n´y

réussisse.

- Et cet autre?

- C´est un sot.

- Mais encore?

- Un sot, qui avait inventé une machine à contrefaire les billets

publics, mauvaise machine, machine vicieuse qui pèche par vingt

endroits.

- Et ce troisième, qui est vêtu d´une livrée et qui joue de la

basse?

- Il n´est ici qu´en attendant; ce soir peut-être ou demain matin,

car son affaire n´est rien, il sera transféré à Bicêtre.

- Et vous?

- Moi? mon affaire est moindre encore."

Après cette réponse, il se lève, pose son bonnet sur le lit, et à

l´instant ses trois camarades de prison disparaissent. Quand

j´entrai, j´avais trouvé Gousse en robe de chambre, assis à une

petite table, traçant des figures de géométrie et travaillant

aussi tranquillement que s´il eût été chez lui. Nous voilà seuls.

"Et vous, que faites-vous ici?"

- Moi, je travaille, comme vous voyez.

- Et qui est-ce qui vous y a fait mettre?

- Moi.

- Comment vous?

- Oui, moi, monsieur.

- Et comment vous y êtes-vous pris?

- Comme je m´y serais pris avec un autre. Je me suis fait un

procès à moi-même; je l´ai gagné, et en conséquence de la sentence

que j´ai obtenue contre moi et du décret qui s´en est suivi, j´ai

été appréhendé et conduit ici.

- Etes-vous fou?

- Non, monsieur, je vous dis la chose telle qu´elle est.

- Ne pourriez-vous pas vous faire un autre procès à vous-même, le

gagner, et, en conséquence d´une autre sentence et d´un autre

décret, vous faire élargir?

- Non, monsieur."

Gousse avait une servante jolie, et qui lui servait de moitié plus

souvent que la sienne. Ce partage inégal avait troublé la paix

domestique. Quoique rien ne fût plus difficile que de tourmenter

cet homme, celui de tous qui s´épouvantait le moins du bruit, il

prit le parti de quitter sa femme et de vivre avec sa servante.

Mais toute sa fortune consistait en meubles, en machines, en

dessins, en outils et autres effets mobiliers; et il aimait mieux

laisser sa femme toute nue que de s´en aller les mains vides; en

conséquence, voici le projet qu´il conçut. Ce fut de faire des

billets à sa servante, qui en poursuivrait le paiement et

obtiendrait la saisie et la vente de ses effets, qui iraient du

pont Saint-Michel dans le logement où il se proposait de

s´installer avec elle. Il est enchanté de l´idée, il fait les

billets, il s´assigne, il a deux procureurs. Le voilà courant chez

l´un et chez l´autre, se poursuivant lui-même avec toute la

vivacité possible, s´attaquant bien, se défendant mal; le voilà

condamné à payer sous les peines portées par la loi; le voilà

s´emparant en idée de tout ce qu´il pouvait y avoir dans sa

maison; mais il n´en fut pas tout à fait ainsi. Il avait affaire à

une coquine très rusée qui, au lieu de le faire exécuter dans ses

meubles, se jeta sur sa personne, le fit prendre et mettre en

prison; en sorte que quelques bizarres que fussent les réponses

énigmatiques qu´il m´avait faites, elles n´en étaient pas moins

vraies.

Tandis que je vous faisais cette histoire, que vous prendrez pour

un conte... - Et celle de l´homme à la livrée qui raclait de la

basse? - Lecteur, je vous la promets; d´honneur, vous ne la

perdrez pas; mais permettez que je revienne à Jacques et à son

maître. Jacques et son maître avaient atteint le gite où ils

avaient la nuit à passer. Il était tard; la porte de la ville

était fermée, et ils avaient été obligés de s´arrêter dans le

faubourg. Là, j´entends un vacarme... - Vous entendez! Vous n´y

étiez pas; il ne s´agit pas de vous. - Il est vrai. Eh bien!

Jacques... son maître... On entend un vacarme effroyable. Je vois

deux hommes... - Vous ne voyez rien; il ne s´agit pas de vous,

vous n´y étiez pas. - Il est vrai. Il y avait deux hommes à table,

causant assez tranquillement à la porte de la chambre qu´ils

occupaient; une femme, les deux poings sur les côtés, leur

vomissait un torrent d´injures, et Jacques essayait d´apaiser

cette femme, qui n´écoutait non plus ses remontrances pacifiques

que les deux personnages à qui elle s´adressait ne faisaient

attention à ses invectives. "Allons, ma bonne, lui disait Jacques,

patience, remettez-vous; voyons, de quoi s´agit-il? Ces messieurs

me semblent d´honnêtes gens.

- Eux, d´honnêtes gens? Ce sont des brutaux, des gens sans pitié,

sans humanité, sans aucun sentiment. Eh! quel malheur faisait

cette pauvre Nicole pour la maltraiter ainsi? Elle en sera

peut-être estropiée pour le reste de sa vie.

- Le mal n´est peut-être pas aussi grand que vous le croyez.

- Le coup a été effroyable, vous dis-je; elle en sera estropiée.

- Il faut voir; il faut envoyer chercher le chirurgien.

- On y est allé.

- La mettre au lit.

- Elle y est, et pousse des cris à fendre le coeur. Ma pauvre

Nicole!..."

Au milieu de ces lamentations, on sonnait d´un côté, et l´on

criait: "Notre hôtesse! du vin..." Elle répondait: "On y va." On

sonnait d´un autre côté, et l´on criait: "Notre hôtesse! du

linge!" Elle répondait: "On y va. - Les côtelettes et le canard! -

On y va. - Un pot à boire, un pot de chambre! - On y va, on y va."

Et d´un autre coin du logis un homme forcené criait: "Maudit

bavard! enragé bavard! de quoi te mêles-tu? As-tu résolu de me

faire attendre jusqu´à demain? Jacques! Jacques!"

L´hôtesse, un peu remise de sa douleur et de sa fureur, dit à

Jacques: "Monsieur, laissez-moi, vous êtes trop bon.

- Jacques! Jacques!

- Courez vite. Ah! si vous saviez tous les malheurs de cette

pauvre créature!...

- Jacques! Jacques!

- Allez donc, c´est, je crois, votre maître qui vous appelle.

- Jacques! Jacques!"

C´était en effet le maître de Jacques qui s´était déshabillé seul,

qui se mourait de faim et qui s´impatientait de n´être pas servi.

Jacques monta, et un moment après Jacques, l´hôtesse, qui avait

vraiment l´air abattu: "Monsieur, dit-elle au maître de Jacques,

mille pardons; c´est qu´il y a des choses dans la vie qu´on ne

saurait digérer. Que voulez-vous? J´ai des poulets, des pigeons,

un râble de lièvre excellent, des lapins: c´est le canton des bons

lapins. Aimeriez-vous mieux un oiseau de rivière?" Jacques ordonna

le souper de son maître comme pour lui, selon son usage. On

servit, et tout en dévorant, le maître disait à Jacques: "Eh! que

diable faisais-tu là-bas?

JACQUES: Peut-être un bien, peut-être un mal; qui le sait?

LE MAITRE: Et quel bien ou quel mal faisais-tu là-bas?

JACQUES: J´empêchais cette femme de se faire assommer elle-même

par deux hommes qui sont là-bas et qui ont cassé tout au moins un

bras à sa servante.

LE MAITRE: Et peut-être ç´aurait été pour elle un bien que d´être

assommée...

JACQUES: Par dix raisons meilleures les unes que les autres. Un

des plus grands bonheurs qui me soient arrivés de ma vie, à moi

qui vous parle...

LE MAITRE: C´est d´avoir été assommé?... A boire.

JACQUES: Oui, monsieur, assommé, assommé sur le grand chemin, la

nuit; en revenant du village, comme je vous le disais, après avoir

fait, selon moi, la sottise; selon vous, la belle oeuvre de donner

mon argent.

LE MAITRE: Je me rappelle... A boire... Et l´origine de la

querelle que tu apaisais là-bas, et du mauvais traitement fait à

la fille ou à la servante de l´hôtesse?

JACQUES: Ma foi, je l´ignore.

LE MAITRE: Tu ignores le fond d´une affaire, et tu t´en mêles!

Jacques, cela n´est ni selon la prudence, ni selon la justice, ni

selon les principes... A boire...

JACQUES: Je ne sais ce que c´est que des principes, selon des

règles qu´on prescrit aux autres pour soi. Je pense d´une façon,

et je ne saurais m´empêcher de faire d´une autre. Tous les sermons

ressemblent aux préambules des édits du roi; tous les prédicateurs

voudraient qu´on pratiquât leurs leçons, parce que nous nous en

trouverions mieux peut-être; mais eux à coup sûr... La vertu...

LE MAITRE: La vertu, Jacques, c´est une bonne chose; les méchants

et les bons en disent du bien... A boire...

JACQUES: Car ils y trouvent les uns et les autres leur compte.

LE MAITRE: Et comment fut-ce un si grand bonheur pour toi d´être

assommé?

JACQUES: Il est tard, vous avez bien soupé et moi aussi; nous

sommes fatigués tous les deux, croyez-moi, couchons-nous.

LE MAITRE: Cela ne se peut, et l´hôtesse nous doit encore quelque

chose. En attendant, reprends l´histoire de tes amours.

JACQUES: Où en étais-je? Je vous prie, mon maître, pour cette

fois-ci, et pour toutes les autres, de me remettre sur la voie.

LE MAITRE: Je m´en charge, et, pour entrer en ma fonction de

souffleur, tu étais dans ton lit, sans argent, fort empêché de ta

personne, tandis que la doctoresse et ses enfants mangeaient ta

rôtie au sucre.

JACQUES: Alors on entendit un carrosse s´arrêter à la porte de la

maison. Un valet entre et demande: "N´est-ce pas ici que loge un

pauvre homme, un soldat qui marche avec une béquille, qui revint

hier au soir du village prochain?

- Oui, répondit la doctoresse, que lui voulez-vous?

- Le prendre dans ce carrosse et l´amener avec nous.

- Il est dans ce lit; tirez les rideaux et parlez-lui."

Jacques en était là, lorsque l´hôtesse entra et leur dit: "Que

voulez-vous pour dessert?

LE MAITRE: Ce que vous avez."

L´hôtesse, sans se donner la peine de descendre, cria de la

chambre: "Nanon, apportez des fruits, des biscuits, des

confitures..."

A ce mot de Nanon, Jacques dit à part lui: "Ah! c´est sa fille

qu´on a maltraitée, on se mettrait en colère à moins..."

Et le maître dit à l´hôtesse: "Vous étiez bien fâchée tout à

l´heure?

L´H´TESSE: Et qui est-ce qui ne se fâcherait pas? La pauvre

créature ne leur avait rien fait; elle était à peine entrée dans

leur chambre, que je l´entends jeter des cris, mais des cris...

Dieu merci! je suis un peu rassurée; le chirurgien prétend que ce

ne sera rien; elle a cependant deux énormes contusions, l´une à la

tête, l´autre à l´épaule.

LE MAITRE: Y a-t-il longtemps que vous l´avez?

L´H´TESSE: Une quinzaine au plus. Elle avait été abandonnée à la

poste voisine.

LE MAITRE: Comment, abandonnée!

L´H´TESSE: Eh! mon Dieu, oui! C´est qu´il y a des gens qui sont

plus durs que des pierres. Elle a pensé être noyée en passant la

rivière qui coule ici près; elle est arrivée ici comme par

miracle, et je l´ai reçue par charité.

LE MAITRE: Quel âge a-t-elle?

L´H´TESSE: Je lui crois plus d´un an et demi..." A ce mot, Jacques

part d´un éclat de rire et s´écrie: "C´est une chienne!

L´H´TESSE: La plus jolie bête du monde; je ne donnerais pas ma

Nicole pour dix louis. Ma pauvre Nicole!

LE MAITRE: Madame a le coeur bon.

L´H´TESSE: Vous l´avez dit, je tiens à mes bêtes et à mes gens.

LE MAITRE: C´est fort bien fait. Et qui sont ceux qui ont si fort

maltraité votre Nicole?

L´H´TESSE: Deux bourgeois de la ville prochaine. Ils se parlent

sans cesse à l´oreille; ils s´imaginent qu´on ne sait ce qu´ils

disent, et qu´on ignore leur aventure. Il n´y a pas plus de trois

heures qu´ils sont ici, et il ne me manque pas un mot de toute

leur affaire. Elle est plaisante; et si vous n´étiez pas plus

pressé de vous coucher que moi, je vous la raconterais tout comme

leur domestique l´a dite à ma servante, qui s´est trouvée par

hasard être sa payse, qui l´a redite à mon mari, qui me l´a

redite. La belle-mère du plus jeune a passé par ici il n´y a pas

plus de trois mois; elle s´en allait assez malgré elle dans un

couvent de province où elle n´a pas fait vieux os; elle y est

morte; et voilà pourquoi nos deux jeunes gens sont en deuil...

Mais voilà que, sans m´en apercevoir, j´enfile leur histoire.

Bonsoir, messieurs, et bonne nuit. Vous avez trouvé le vin bon?

LE MAITRE: Très bon.

L´H´TESSE: Vous avez été contents de votre souper?

LE MAITRE: Très contents. Vos épinards étaient un peu salés.

L´H´TESSE: J´ai quelquefois la main lourde. Vous serez bien

couché, et dans des draps de lessive; ils ne servent jamais ici

deux fois."

Cela dit, l´hôtesse se retira, et Jacques et son maître se mirent

au lit en riant du quiproquo qui leur avait fait prendre une

chienne pour la fille ou la servante de la maison, et de la

passion de l´hôtesse pour une chienne perdue qu´elle possédait

depuis quinze jours. Jacques dit à son maître en attachant le

serre-tête à son bonnet de nuit . "Je gagerais bien que de tout ce

qui a vie dans l´auberge, cette femme n´aime que sa Nicole." Son

maître lui répondit: "Cela se peut, Jacques; mais dormons."

Tandis que Jacques et son maître reposent, je vais m´acquitter de

ma promesse, par le récit de l´homme de la prison, qui raclait de

la basse, ou plutôt de son camarade, le sieur Gousse.

"Ce troisième, me dit-il, est un intendant de grande maison. Il

était devenu amoureux d´une pâtissière de la rue de l´Université.

Le pâtissier était un bon homme qui regardait de plus près à son

four qu´à la conduite de sa femme. Si ce n´était pas sa jalousie,

c´était son assiduité qui gênait nos deux amants. Que firent-ils

pour se délivrer de cette contrainte? L´intendant présenta à son

maître un placet où le pâtissier était traduit comme un homme de

mauvaises moeurs, un ivrogne qui ne sortait pas de la taverne, un

brutal qui battait sa femme, la plus honnête et la plus

malheureuse des femmes. Sur ce placet il obtint une lettre de

cachet, et cette lettre de cachet, qui disposait de la liberté du

mari, fut mise entre les mains d´un exempt, pour l´exécuter sans

délai. Il arriva par hasard que cet exempt était l´ami du

pâtissier. Ils allaient de temps en temps chez le marchand de vin;

le pâtissier fournissait les petits pâtés, l´exempt payait la

bouteille. Celui-ci, muni de la lettre de cachet, passe devant la

porte du pâtissier, et lui fait le signe convenu. Les voilà tous

les deux occupés à manger et à arroser les petits pâtés; et

l´exempt demandant à son camarade comment allait son commerce?

"Fort bien.

- S´il n´avait aucune mauvaise affaire.

- Aucune.

- S´il n´avait point d´ennemis?

- Il ne s´en connaissait pas.

- Comment il vivait avec ses parents, ses voisins, sa femme?

- En amitié et en paix.

- D´où peut donc venir, ajouta l´exempt, l´ordre que j´ai de

t´arrêter? Si je faisais mon devoir, je te mettrais la main au

collet, il y aurait là un carrosse tout prêt, et je te conduirais

au lieu prescrit par cette lettre de cachet. Tiens, lis..."

Le pâtissier lut et pâlit. L´exempt lui dit: "Rassure- toi,

avisons seulement ensemble à ce que nous avons de mieux à faire

pour ma sûreté et pour la tienne. Qui est-ce qui fréquente chez

toi?

- Personne. Ta femme est coquette et jolie.

- Je la laisse faire à sa tête.

- Personne ne la couche-t-il en joue?

- Ma foi, non, si ce n´est un certain intendant qui vient

quelquefois lui serrer les mains et lui débiter des sornettes;

mais c´est dans ma boutique, devant moi, en présence de mes

garçons, et je crois qu´il ne se passe rien entre eux qui ne soit

en tout bien et en tout honneur.

- Tu es un bon homme!

- Cela se peut; mais le mieux de tout point est de croire sa femme

honnête, et c´est ce que je fais.

- Et cet intendant, à qui est-il?

- A M. de Saint-Florentin.

- Et de quels bureaux crois-tu que vienne la lettre de cachet?

- Des bureaux de M. de Saint-Florentin, peut-être.

- Tu l´as dit.

- Oh! manger ma pâtisserie, baiser ma femme et me faire enfermer,

cela est trop noir, et je ne saurais le croire!

- Tu es un bon homme! Depuis quelques jours, comment trouves-tu ta

femme?

- Plutôt triste que gaie.

- Et l´intendant, y a-t-il longtemps que tu ne l´as vu?

- Hier, je crois; oui, c´était hier.

- N´as-tu rien remarqué?

- Je suis fort peu remarquant; mais il m´a semblé qu´en se

séparant ils se faisaient quelques signes de la tête, comme quand

l´un dit oui et que l´autre dit non.

- Quelle était la tête qui disait oui?

- Celle de l´intendant.

- Ils sont innocents ou ils sont complices. Ecoute, mon ami, ne

rentre pas chez toi; sauve-toi en quelque lieu de sûreté, au

Temple, dans l´Abbaye, où tu voudras, et cependant laisse-moi

faire; surtout souviens-toi bien...

- De ne pas me montrer et de me taire.

- C´est cela."

Au même moment la maison du pâtissier est entourée d´espions. Des

mouchards, sous toutes sortes de vêtements, s´adressent à la

pâtissière, et lui demandent son mari; elle répond à l´un qu´il

est malade, à un autre qu´il est parti pour une fête, à un

troisième pour une noce. Quand il reviendra? Elle n´en sait rien.

Le troisième jour, sur les deux heures du matin on vient avertir

l´exempt qu´on avait vu un homme, le nez enveloppé dans un

manteau, ouvrir doucement la porte de la rue et se glisser

doucement dans la maison du pâtissier. Aussitôt l´exempt,

accompagné d´un commissaire, d´un serrurier, d´un fiacre et de

quelques archers, se transporte sur les lieux. La porte est

crochetée, l´exempt et le commissaire montent à petit bruit. On

frappe à la chambre de la pâtissière: point de réponse; on frappe

encore: point de réponse; à la troisième fois on demande du

dedans: "Qui est-ce?

- Ouvrez.

- Qui est-ce?

- Ouvrez, c´est de la part du roi.

- Bon! disait l´intendant à la pâtissière avec laquelle il était

couché; il n´y a point de danger: c´est l´exempt qui vient pour

exécuter son ordre. Ouvrez: je me nommerai; il se retirera, et

tout sera fini."

La pâtissière, en chemise, ouvre et se remet dans son lit.

L´EXEMPT: Où est votre mari?

LA PÂTISSIÈRE: Il n´y est pas.

L´EXEMPT, écartant le rideau: Qui est-ce qui est donc là?

L´INTENDANT: C´est moi; je suis l´intendant de M. de

Saint-Florentin.

L´EXEMPT: Vous mentez, vous êtes le pâtissier, car le pâtissier

est celui qui couche avec la pâtissière. Levez-vous,

habillez-vous, et suivez-moi.

Il fallut obéir; on le conduisit ici. Le ministre, instruit de la

scélératesse de son intendant, a approuvé la conduite de l´exempt,

qui doit venir ce soir à la chute du jour le prendre dans cette

prison pour le transférer à Bicêtre, où, grâce à l´économie des

administrateurs, il mangera son quarteron de mauvais pain, son

once de vache, et raclera de sa basse du matin au soir..." Si

j´allais aussi mettre ma tête sur un oreiller, en attendant le

réveil de Jacques et de son maître; qu´en pensez-vous?

Le lendemain Jacques se leva de grand matin mit la tête à la

fenêtre pour voir quel temps il faisait, vit qu´il faisait un

temps détestable, se recoucha, et nous laissa dormir, son maître

et moi, tant qu´il nous plut.

Jacques, son maître et les autres voyageurs qui s´étaient arrêtés

au même gîte, crurent que le ciel s´éclaircirait sur le midi; il

n´en fut rien; et la pluie de l´orage ayant gonflé le ruisseau qui

séparait le faubourg de la ville, au point qu´il eût été dangereux

de le passer, tous ceux dont la route conduisait de ce côté

prirent le parti de perdre une journée, et d´attendre. Les uns se

mirent à causer; d´autres à aller et venir, à mettre le nez à la

porte, à regarder le ciel et à rentrer en jurant et frappant du

pied; plusieurs à politiquer et à boire; beaucoup à jouer, le

reste à fumer, à dormir et à ne rien faire. Le maître dit à

Jacques: "J´espère que Jacques va reprendre le récit de ses

amours, et que le ciel, qui veut que j´aie la satisfaction d´en

entendre la fin, nous retient ici par le mauvais temps.

JACQUES: Le ciel qui veut! On ne sait jamais ce que le ciel veut

ou ne veut pas, et il n´en sait peut-être rien lui-même. Mon

pauvre capitaine qui n´est plus me l´a répété cent fois; et plus

j´ai vécu, plus j´ai reconnu qu´il avait raison... A vous mon

maître.

LE MAITRE: J´entends. Tu en étais au carrosse et au valet, à qui

la doctoresse a dit d´ouvrir ton rideau et de te parler.

JACQUES: Ce valet s´approche de mon lit, et me dit: "Allons,

camarade, debout, habillez-vous et partons." Je lui répondis

d´entre les draps et la couverture dont j´avais la tête

enveloppée, sans le voir, sans en être vu: "Camarade, laissez-moi

dormir et partez." Le valet me réplique qu´il a des ordres de son

maître, et qu´il faut qu´il les exécute.

"Et votre maître qui ordonne d´un homme qu´il ne connaît pas,

a-t-il ordonné de payer ce que je dois ici?

- C´est une affaire faite. Dépêchez-vous, tout le monde vous

attend au château, où je vous réponds que vous serez mieux qu´ici,

si la suite répond à la curiosité qu´on a de vous."

Je me laisse persuader; je me lève, je m´habille, on me prend sous

le bras. J´avais fait mes adieux à la doctoresse et j´allais

monter en carrosse, lorsque cette femme, s´approchant de moi, me

tire par la manche, et me prie de passer dans un coin de la

chambre, qu´elle avait un mot à me dire. "Là, notre ami,

ajouta-t-elle, vous n´avez point, je crois, à vous plaindre de

nous; le docteur vous a sauvé une jambe, moi, je vous ai bien

soigné, et j´espère qu´au château vous ne nous oublierez pas.

- Qu´y pourrais-je pour vous?

- Demander que ce fût mon mari qui vînt pour vous y panser; il y a

du monde là! C´est la meilleure pratique du canton; le seigneur

est un homme généreux, on en est grassement payé; il ne tiendrait

qu´à vous de faire notre fortune. Mon mari a bien tenté à

plusieurs reprises de s´y fourrer, mais inutilement.

- Mais, madame la doctoresse, n´y a-t-il pas un chirurgien du

château?

- Assurément!

- Et si cet autre était votre mari, seriez-vous bien aise qu´on le

desservît et qu´il fût expulsé?

- Ce chirurgien est un homme à qui vous ne devez rien, et je crois

que vous devez quelque chose à mon mari: si vous allez à deux

pieds comme ci-devant, c´est son ouvrage.

- Et parce que votre mari m´a fait du bien, il faut que je fasse

du mal à un autre? Encore si la place était vacante..."

Jacques allait continuer, lorsque l´hôtesse entra tenant entre ses

bras Nicole emmaillotée, la baisant, la plaignant, la caressant,

lui parlant comme à son enfant: "Ma pauvre Nicole, elle n´a eu

qu´un cri de toute la nuit. Et vous, messieurs, avez-vous bien

dormi?

LE MAITRE: Très bien.

L´H´TESSE: Le temps est pris de tous côtés.

JACQUES: Nous en sommes assez fâchés.

L´H´TESSE: Ces messieurs vont-ils loin?

JACQUES: Nous n´en savons rien.

L´H´TESSE: Ces messieurs suivent quelqu´un?

JACQUES: Nous ne suivons personne.

L´H´TESSE: Ils vont, ou ils s´arrêtent, selon les affaires qu´ils

ont sur la route?

JACQUES: Nous n´en avons aucune.

L´H´TESSE: Ces messieurs voyagent pour leur plaisir?

JACQUES: Ou pour leur peine.

L´H´TESSE: Je souhaite que ce soit le premier.

JACQUES: Votre souhait n´y fera pas un zeste; ce sera selon qu´il

est écrit là-haut.

L´H´TESSE: Oh! c´est un mariage?

JACQUES: Peut-être que oui, peut-être que non.

L´H´TESSE: Messieurs, prenez-y garde. Cet homme qui est là-bas, et

qui a si rudement traité ma pauvre Nicole, en a fait un bien

saugrenu...

Viens, ma pauvre bête; viens que je te baise; je te promets que

cela n´arrivera plus. Voyez comme elle tremble de tous ses

membres!

LE MAITRE: Et qu´a donc de si singulier le mariage de cet homme?"

A cette question du maître de Jacques, l´hôtesse dit: "J´entends

du bruit là-bas, je vais donner mes ordres, et je reviens vous

conter tout cela..." Son mari, las de crier: "Ma femme, ma femme",

monte, et avec lui son compère qu´il ne voyait pas. L´hôte dit à

sa femme: "Eh! que diable faites-vous là?.." Puis se retournant et

apercevant son compère: "M´apportez-vous de l´argent?

LE COMPÈRE: Non, compère, vous savez bien que je n´en ai point.

L´HôTE: Tu n´en as point? Je saurai bien en faire avec ta charrue,

tes chevaux, tes boeufs et ton lit. Comment, gredin!

LE COMPÈRE: Je ne suis point un gredin.

L´H´TE: Et qui es-tu donc? Tu es dans la misère, tu ne sais où

prendre de quoi ensemencer tes champs; ton propriétaire, las de te

faire des avances, ne te veut plus rien donner. Tu viens à moi;

cette femme intercède; cette maudite bavarde, qui est la cause de

toutes les sottises de ma vie, me résout à te prêter; je te prête;

tu promets de me rendre; tu me manques dix fois. Oh! je te

promets, moi, que je ne te manquerai pas. Sors d´ici..."

Jacques et son maître se préparaient à plaider pour ce pauvre

diable; mais l´hôtesse, en posant le doigt sur sa bouche, leur fit

signe de se taire.

L´H´TE: Sors d´ici.

LE COMPÈRE: Compère, tout ce que vous dites est vrai; il l´est

aussi que les huissiers sont chez moi, et que dans un moment nous

serons réduits à la besace, ma fille, mon garçon et moi.

L´H´TE: C´est le sort que tu mérites. Qu´es-tu venu faire ici ce

matin? Je quitte le remplissage de mon vin, je remonte de ma cave

et je ne te trouve point. Sors d´ici, te dis-je.

LE COMPÈRE: Compère, j´étais venu; j´ai craint la réception que

vous me faites; je m´en suis retourné; et je m´en vais.

L´H´TE: Tu feras bien.

LE COMPÈRE: Voilà donc ma pauvre Marguerite, qui est si sage et si

jolie, qui s´en ira en condition à Paris!

L´H´TE: En condition à Paris! Tu en veux donc faire une

malheureuse?

LE COMPÈRE: Ce n´est pas moi qui le veux; c´est l´homme dur à qui

je parle.

L´H´TE: Moi, un homme dur! Je ne le suis point: je ne le fus

jamais; et tu le sais bien.

LE COMPÈRE: Je ne suis plus en état de nourrir ma fille ni mon

garçon; ma fille servira, mon garçon s´engagera.

L´H´TE: Et c´est moi qui en serais la cause! Cela ne sera pas. Tu

es un cruel homme; tant que je vivrai tu seras mon complice. Ça,

voyons ce qu´il te faut.

LE COMPÈRE: Il ne me faut rien. Je suis désolé de vous devoir, et

je ne vous devrai de ma vie. Vous faites plus de mal par vos

injures que de bien par vos services. Si j´avais de l´argent, je

vous le jetterais au visage; mais je n´en ai point. Ma fille

deviendra tout ce qu´il plaira à Dieu; mon garçon se fera tuer

s´il le faut; moi, je mendierai; mais ce ne sera pas à votre

porte. Plus, plus d´obligations à un vilain homme comme vous.

Empochez bien l´argent de mes boeufs, de mes chevaux et de mes

ustensiles: grand bien vous fasse. Vous êtes né pour faire des

ingrats, et je ne veux pas l´être. Adieu.

L´H´TE: Ma femme, il s´en va; arrête-le donc.

L´H´TESSE: Allons, compère, avisons au moyen de vous secourir.

LE COMPÈRE: Je ne veux point de ses secours, ils sont trop

chers... ╚

L´hôte répétait tout bas à sa femme: "Ne le laisse pas aller,

arrête-le donc. Sa fille à Paris! son garçon à l´armée! lui à la

porte de la paroisse! je ne saurais souffrir cela."

Cependant sa femme faisait des efforts inutiles; le paysan, qui

avait de l´âme, ne voulait rien accepter et se faisait tenir à

quatre. L´hôte, les larmes aux yeux, s´adressait à Jacques et à

son maître, et leur disait: "Messieurs, tâchez de le fléchir..."

Jacques et son maître se mêlèrent de la partie; tous à la fois

conjuraient le paysan. Si j´ai jamais vu... - Si vous avez jamais

vu! Mais vous n´y étiez pas. Dites si l´on a jamais vu! - Eh bien!

soit. Si l´on a jamais vu un homme confondu d´un refus transporté

qu´on voulût bien accepter son argent, c´était cet hôte, il

embrassait sa femme, il embrassait son compère, il embrassait

Jacques et son maître, il criait: "Qu´on aille bien vite chasser

de chez lui ces exécrables huissiers.

LE COMPÈRE: Convenez aussi...

L´H´TE: Je conviens que je gâte tout; mais, compère, que veux-tu?

Comme je suis, me voilà. Nature m´a fait l´homme le plus dur et le

plus tendre; je ne sais ni accorder ni refuser.

LE COMPÈRE: Ne pourriez-vous pas être autrement?

L´H´TE: Je suis à l´âge où l´on ne se corrige guère; mais si les

premiers qui se sont adressés à moi m´avaient rabroué comme tu as

fait, peut-être en serais-je devenu meilleur. Compère, je te

remercie de ta leçon, peut-être en profiterai-je... Ma femme, va

vite, descends et donne-lui ce qu´il lui faut. Que diable, marche

donc, mordieu! marche donc; tu vas!... Ma femme, je te prie de te

presser un peu et de ne le pas faire attendre; tu reviendras

ensuite retrouver ces messieurs avec lesquels il me semble que tu

te trouves bien..."

La femme et le compère descendirent; l´hôte resta encore un

moment; et lorsqu´il s´en fut allé, Jacques dit à son maître:

"Voilà un singulier homme! Le ciel qui avait envoyé ce mauvais

temps qui nous retient ici, parce qu´il voulait que vous

entendissiez mes amours, que veut-il à présent?"

Le maître, en s´étendant dans son fauteuil, bâillant, frappant sur

sa tabatière, répondit: "Jacques, nous avons plus d´un jour à

vivre ensemble, à moins que...

JACQUES: C´est-à-dire que pour aujourd´hui le ciel veut que je me

taise ou que ce soit l´hôtesse qui parle; c´est une bavarde qui ne

demande pas mieux; qu´elle parle donc.

LE MAITRE: Tu prends de l´humeur.

JACQUES: C´est que j´aime à parler aussi.

LE MAITRE: Ton tour viendra.

JACQUES: Ou ne viendra pas."

Je vous entends, lecteur; voilà, dites-vous, le vrai dénouement du

Bourru bienfaisant. Je le pense. J´aurais introduit dans cette

pièce, si j´en avais été l´auteur, un personnage qu´on aurait pris

pour épisodique, et qui ne l´aurait point été. Ce personnage se

serait montré quelquefois, et sa présence aurait été motivée. La

première fois il serait venu demander grâce; mais la crainte d´un

mauvais accueil l´aurait fait sortir avant l´arrivée de Géronte.

Pressé par l´irruption des huissiers dans sa maison, il aurait eu

la seconde fois le courage d´attendre Géronte; mais celui-ci

aurait refusé de le voir. Enfin, je l´aurais amené au dénouement,

où il aurait fait exactement le rôle du paysan avec l´aubergiste;

il aurait eu, comme le paysan, une fille qu´il allait placer chez

une marchande de modes, un fils qu´il allait retirer des écoles

pour entrer en condition; lui, il se serait déterminé à mendier

jusqu´à ce qu´il se fût ennuyé de vivre. On aurait vu le Bourru

bienfaisant aux pieds de cet homme; on aurait entendu le Bourru

bienfaisant gourmandé comme il le méritait; il aurait été forcé de

s´adresser à toute la famille qui l´aurait environné, pour fléchir

son débiteur et le contraindre à accepter de nouveaux secours. Le

Bourru bienfaisant aurait été puni; il aurait promis de se

corriger; mais dans le moment même il serait revenu à son

caractère, en s´impatientant contre les personnages en scène, qui

se seraient fait des politesses pour rentrer dans la maison; il

aurait dit brusquement: "Que le diable emporte les cérém..." Mais

il se serait arrêté court au milieu du mot, et, d´un ton radouci,

il aurait dit à ses nièces: "Allons, mes nièces; donnez-moi la

main et passons." - Et pour que ce personnage eût été lié au fond,

vous en auriez fait un protégé du neveu de Géronte? - Fort bien! -

Et ç´aurait été à la prière du neveu que l´oncle aurait prêté son

argent? - A merveille! - Et ce prêt aurait été un grief de l´oncle

contre son neveu? - C´est cela même: Et le dénouement de cette

pièce agréable n´aurait pas été une répétition générale, avec

toute la famille en corps, de ce qu´il a fait auparavant avec

chacun d´eux en particulier? - Vous avez raison: Et si je

rencontre jamais M. Goldoni, je lui réciterai la scène de

l´auberge. - Et vous ferez bien; il est plus habile homme qu´il ne

faut pour en tirer bon parti.

L´hôtesse remonta, toujours Nicole entre ses bras, et dit:

"J´espère que vous aurez un bon dîner; le braconnier vient

d´arriver; le garde du seigneur ne tardera pas..." Et, tout en

parlant ainsi, elle prenait une chaise. La voilà assise, et son

récit qui commence.

L´H´TESSE: Il faut se méfier des valets; les maîtres n´ont point

de pires ennemis...

JACQUES: Madame, vous ne savez pas ce que vous dites; il y en a de

bons, il y en a de mauvais, et l´on compterait peut-être plus de

bons valets que de bons maîtres.

LE MAITRE: Jacques, vous ne vous observez pas; et vous commettez

précisément la même indiscrétion qui vous a choqué.

JACQUES: C´est que les maîtres...

LE MAITRE: C´est que les valets...

Eh bien! lecteur, à quoi tient-il que je n´élève une violente

querelle entre ces trois personnages? Que l´hôtesse ne soit prise

par les épaules, et jetée hors de la chambre par Jacques; que

Jacques ne soit pris par les épaules et chassé par son maître; que

l´un ne s´en aille d´un côté, l´autre d´un autre; et que vous

n´entendiez ni l´histoire de l´hôtesse, ni la suite des amours de

Jacques? Rassurez-vous, je n´en ferai rien. L´hôtesse reprit donc:

"Il faut convenir que s´il y a de bien méchants hommes, il y a de

bien méchantes femmes.

JACQUES: Et qu´il ne faut pas aller loin pour les trouver.

L´H´TESSE: De quoi vous mêlez-vous? Je suis femme, il me convient

de dire des femmes tout ce qu´il me plaira; je n´ai que faire de

votre approbation.

JACQUES: Mon approbation en vaut bien une autre.

L´H´TESSE: Vous avez là, monsieur, un valet qui fait l´entendu et

qui vous manque. J´ai des valets aussi, mais je voudrais bien

qu´ils s´avisassent!...

LE MAITRE: Jacques, taisez-vous, et laissez parler madame."

L´hôtesse, encouragée par ce propos de maître, se lève, entreprend

Jacques, porte ses deux poings sur ses deux côtés, oublie qu´elle

tient Nicole, la lâche, et voilà Nicole sur le carreau, froissée

et se débattant dans son maillot, aboyant à tue-tête, l´hôtesse

mêlant ses cris aux aboiements de Nicole, Jacques mêlant ses

éclats de rire aux aboiements de Nicole et aux cris de l´hôtesse,

et le maître de Jacques ouvrant sa tabatière, reniflant sa prise

de tabac et ne pouvant s´empêcher de rire. Voilà toute

l´hôtellerie en tumulte. "Nanon, Nanon, vite, vite, apportez la

bouteille à l´eau-de-vie... Ma pauvre Nicole est morte...

Démaillotez-la... Que vous êtes gauche!

- Je fais de mon mieux.

- Comme elle crie! Otez-vous de là, laissez-moi faire... Elle est

morte!... Ris bien, grand nigaud; il y a, en effet, de quoi

rire... Ma pauvre Nicole est morte!

- Non, madame, non, je crois qu´elle en reviendra, la voilà qui

remue."

Et Nanon, de frotter d´eau-de-vie le nez de la chienne; et de lui

en faire avaler; et l´hôtesse de se lamenter, de se déchaîner

contre les valets impertinents; et Nanon, de dire: "Tenez, madame,

elle ouvre les yeux; la voilà qui vous regarde.

- La pauvre bête, comme cela parle! qui n´en serait touché?

- Madame, caressez-la donc un peu; répondez-lui donc quelque

chose.

-Viens, ma pauvre Nicole; crie, mon enfant, crie si cela peut te

soulager. Il y a un sort pour les bêtes comme pour les gens; il

envoie le bonheur à des fainéants hargneux, braillards et

gourmands, le malheur à une autre qui sera la meilleure créature

du monde.

- Madame a bien raison, il n´y a point de justice ici-bas.

- Taisez-vous, remmaillotez-la, portez-la sous mon oreiller, et

songez qu´au moindre cri qu´elle fera, je m´en prends à vous.

Viens, pauvre bête que je t´embrasse encore une fois avant qu´on

t´emporte. Approchez-la donc, sotte que vous êtes... Ces chiens,

cela est si bon; cela vaut mieux...

JACQUES: Que père, mère, frères, soeurs, enfants, valets, époux...

L´H´TESSE: Mais oui, ne pensez pas rire, cela est innocent, cela

vous est fidèle, cela ne vous fait jamais de mal, au lieu que le

reste...

JACQUES: Vivent les chiens! il n´y a rien de plus parfait sous le

ciel.

L H´TESSE: S´il y a quelque chose de plus parfait, du moins ce

n´est pas l´homme. Je voudrais bien que vous connussiez celui du

meunier, c´est l´amoureux de ma Nicole; il n´y en a pas un parmi

vous, tous tant que vous êtes, qu´il ne fît rougir de honte. Il

vient, dès la pointe du jour, de plus d´une lieue; il se plante

devant cette fenêtre; ce sont des soupirs, et des soupirs à faire

pitié. Quelque temps qu´il fasse, il reste; la pluie lui tombe sur

le corps; son corps s´enfonce dans le sable; à peine lui voit-on

les oreilles et le bout du nez. En feriez-vous autant pour la

femme que vous aimeriez le plus?

LE MAITRE: Cela est très galant.

JACQUES: Mais aussi où est la femme aussi digne de ces soins que

votre Nicole?..."

La passion de l´hôtesse pour les bêtes n´était pourtant pas sa

passion dominante, comme on pourrait l´imaginer; c´était celle de

parler. Plus on avait de plaisir et de patience à l´écouter, plus

on avait de mérite; aussi ne se fit-elle pas prier pour reprendre

l´histoire interrompue du mariage singulier; elle y mit seulement

pour condition que Jacques se tairait. Le maître promit du silence

pour Jacques. Jacques s´étala nonchalamment dans un coin, les yeux

fermés, son bonnet renfoncé sur ses oreilles et le dos à demi

tourné à l´hôtesse. Le maître toussa, cracha, se moucha, tira sa

montre, vit l´heure qu´il était, tira sa tabatière, frappa sur le

couvercle, prit sa prise de tabac; et l´hôtesse se mit en devoir

de goûter le plaisir délicieux de pérorer.

L´hôtesse allait débuter, lorsqu´elle entendit sa chienne crier.

- Nanon, voyez donc à cette pauvre bête... Cela me trouble, je ne

sais plus où j´en étais.

JACQUES: Vous n´avez encore rien dit.

L´H´TESSE: Ces deux hommes avec lesquels j´étais en querelle pour

ma pauvre Nicole, lorsque vous êtes arrivé, monsieur...

JACQUES: Dites, messieurs.

L´H´TESSE: Et pourquoi?

JACQUES: C´est qu´on nous a traités jusqu´à présent avec

politesse, et que j´y suis fait. Mon maître m´appelle Jacques, les

autres, monsieur Jacques.

L´H´TESSE: Je ne vous appelle ni Jacques, ni monsieur Jacques, je

ne vous parle pas... (Madame? - Qu´est-ce? - La carte du numéro

cinq: Voyez sur le coin de la cheminée.) Ces deux hommes sont bons

gentilshommes; ils viennent de Paris et s´en vont à la terre du

plus âgé.

JACQUES: Qui sait cela?

L´H´TESSE: Eux, qui le disent.

JACQUES: Belle raison!...

Le maître fit un signe à l´hôtesse, sur lequel elle comprit que

Jacques avait la cervelle brouillée. L´hôtesse répondit au signe

du maître par un mouvement compatissant des épaules, et ajouta: "A

son âge! Cela est très fâcheux."

JACQUES: Très fâcheux de ne savoir jamais où l´on va.

L´H´TESSE: Le plus âgé des deux s´appelle le marquis des Arcis.

C´était un homme de plaisir, très aimable, croyant peu à la vertu

des femmes.

JACQUES: Il avait raison.

L H´TESSE: Monsieur Jacques, vous m´interrompez.

JACQUES: Madame l´hôtesse du Grand-Cerf, je ne vous parle pas.

L´H´TESSE: M. le marquis en trouva pourtant une assez bizarre pour

lui tenir rigueur. Elle s´appelait Mme de La Pommeraye. C´était

une veuve qui avait des moeurs, de la naissance, de la fortune et

de la hauteur. M. des Arcis rompit avec toutes ses connaissances,

s´attacha uniquement à Mme de La Pommeraye, lui fit sa cour avec

la plus grande assiduité, tâcha par tous les sacrifices

imaginables de lui prouver qu´il l´aimait, lui proposa même de

l´épouser; mais cette femme avait été si malheureuse avec un

premier mari qu´elle... (Madame? - Qu´est-ce? - La clef du coffre

à l´avoine? - Voyez au clou, et si elle n´y est pas, voyez au

coffre.) qu´elle aurait mieux aimé s´exposer à toutes sortes de

malheurs qu´au danger d´un second mariage.

JACQUES: Ah! si cela avait été écrit là-haut!

L´H´TESSE: Cette femme vivait très retirée. Le marquis était un

ancien ami de son mari; elle l´avait reçu, et elle continuait de

le recevoir. Si on lui pardonnait son goût effréné pour la

galanterie, c´était ce qu´on appelle un homme d´honneur. La

poursuite constante du marquis, secondée de ses qualités

personnelles, de sa jeunesse, de sa figure, des apparences de la

passion la plus vraie, de la solitude, du penchant à la tendresse,

en un mot, de tout ce qui nous livre à la séduction des hommes...

(Madame? - Qu´est-ce? - C´est le courrier: Mettez-le à la chambre

verte, et servez le à l´ordinaire.) eut son effet, et Mme de La

Pommeraye, après avoir lutté plusieurs mois contre le marquis,

contre elle-même, exigé selon l´usage les serments les plus

solennels, rendit heureux le marquis, qui aurait joui du sort le

plus doux, s´il avait pu conserver pour sa maîtresse les

sentiments qu´il avait jurés et qu´on avait pour lui. Tenez,

monsieur, il n´y a que les femmes qui sachent aimer; les hommes

n´y entendent rien...(Madame? - Qu´est-ce? - Le Frère Quêteur. -

Donnez-lui douze sous pour ces messieurs qui sont ici, six sous

pour moi, et qu´il aille dans les autres chambres.) Au bout de

quelques années, le marquis commença à trouver la vie de Mme de La

Pommeraye trop unie. Il lui proposa de se répandre dans la

société: elle y consentit; à recevoir quelques femmes et quelques

hommes: et elle y consentit; à avoir un dîner-souper et elle y

consentit. Peu à peu il passa un jour, deux jours sans la voir;

peu à peu il manqua au dîner-souper qu´il avait arrangé; peu à peu

il abrégea ses visites; il eut des affaires qui l´appelaient:

lorsqu´il arrivait, il disait un mot, s´étalait dans un fauteuil,

prenait une brochure, la jetait, parlait à son chien ou

s´endormait. Le soir, sa santé, qui devenait misérable, voulait

qu´il se retirât de bonne heure: c´était l´avis de Tronchin.

"C´est un grand homme que Tronchin! Ma foi! je ne doute pas qu´il

ne tire d´affaire notre amie dont les autres désespéraient." Et

tout en parlant ainsi, il prenait sa canne et son chapeau et s´en

allait, oubliant quelquefois de l´embrasser. Mme de La

Pommeraye... (Madame? - Qu´est-ce? - Le tonnelier. - Qu´il

descende à la cave, et qu´il visite les deux pièces de vin.) Mme

de La Pommeraye pressentit qu´elle n´était plus aimée; il fallut

s´en assurer, et voici comment elle s´y prit... (Madame? - J´y

vais, j´y vais.)

L´hôtesse, fatiguée de ces interruptions, descendit, et prit

apparemment les moyens de les faire cesser.

L´H´TESSE: Un jour, après dîner, elle dit au marquis: "Mon ami,

vous rêvez.

- Vous rêvez aussi, marquise.

- Il est vrai et même assez tristement.

- Qu´avez-vous?

- Rien.

- Cela n´est pas vrai. Allons, marquise, dit-il en bâillant,

racontez-moi cela; cela vous désennuiera et moi.

- Est-ce que vous vous ennuyez?

- Non; c´est qu´il y a des jours...

- Où l´on s´ennuie.

- Vous vous trompez, mon amie; je vous jure que vous vous trompez:

c´est qu´en effet il y a des jours... On ne sait à quoi cela

tient.

- Mon ami, il y a longtemps que je suis tentée de vous faire une

confidence; mais je crains de vous affliger.

- Vous pourriez m´affliger, vous?

- Peut-être; mais le Ciel m´est témoin de mon innocence..."

(Madame? Madame? Madame? - Pour qui et pour quoi que ce soit, je

vous ai défendu de m´appeler; appelez mon mari. Il est absent.)

"Messieurs, je vous demande pardon, je suis à vous dans un

moment."

Voilà l´hôtesse descendue, remontée et reprenant son récit:

L´H´TESSE: Mais cela s´est fait sans mon consentement, à mon insu,

par une malédiction à laquelle toute l´espèce humaine est

apparemment assujettie, puisque moi, moi-même, je n´y ai pas

échappé.

-Ah! c´est de vous... Et avoir peur!... De quoi s´agit-il ?

- Marquis, il s´agit... Je suis désolée; je vais vous désoler, et,

tout bien considéré, il vaut mieux que je me taise.

- Non, mon amie, parlez; auriez-vous au fond de votre coeur un

secret pour moi? La première de nos conventions ne fut-elle pas

que nos âmes s´ouvriraient l´une à l´autre sans réserve?

- Il est vrai, et voilà ce qui me pèse; c´est un reproche qui met

le comble à un beaucoup plus important que je me fais. Est-ce que

vous ne vous apercevez pas que je n´ai plus la même gaieté? J´ai

perdu l´appétit; je ne bois et je ne mange que par raison; je ne

saurais dormir. Nos sociétés les plus intimes me déplaisent. La

nuit, je m´interroge et je me dis: Est-ce qu´il est moins aimable?

Non. Est-ce que vous auriez à vous en plaindre? Non. Auriez-vous à

lui reprocher quelques liaisons suspectes? Non. Est-ce que sa

tendresse pour vous est diminuée? Non. Pourquoi, votre ami étant

le même, votre coeur est-il donc changé? car il l´est: vous ne

pouvez vous le cacher; vous ne l´attendez plus avec la même

impatience; vous n´avez plus le même plaisir à le voir; cette

inquiétude quand il tardait à revenir; cette douce émotion au

bruit de sa voiture, quand on l´annonçait, quand il paraissait,

vous ne l´éprouvez plus.

- Comment, madame!"

Alors la marquise de La Pommeraye se couvrit les yeux de ses

mains, pencha la tête et se tut un moment après lequel elle

ajouta: "Marquis, je me suis attendue à tout votre étonnement, à

toutes les choses amères que vous m´allez dire. Marquis!

épargnez-moi... Non, ne m´épargnez pas, dites-les-moi; je les

écouterai avec résignation, parce que je les mérite. Oui, mon cher

marquis, il est vrai... Oui, je suis... Mais, n´est pas un assez

grand malheur que la chose soit arrivée, sans y ajouter encore la

honte, le mépris d´être fausse, en vous le dissimulant? Vous êtes

le même, mais votre amie est changée; votre amie vous révère, vous

estime autant et plus que jamais; mais... mais une femme

accoutumée comme elle à examiner de près ce qui se passe dans les

replis les plus secrets de son âme et à ne s´en imposer sur rien,

ne peut se cacher que l´amour en est sorti. La découverte est

affreuse mais elle n´en est pas moins réelle. La marquise de La

Pommeraye, moi, moi, inconstante! légère!... Marquis, entrez en

fureur, cherchez les noms les plus odieux, je me les suis donnés

d´avance: donnez-les-moi, je suis prête à les accepter tous...,

tous, excepté celui de femme fausse, que vous m´épargnerez, je

l´espère, car en vérité je ne le suis pas..." (Ma femme? -

Qu´est-ce? - Rien. - On n´a pas un moment de repos dans cette

maison, même les jours qu´on n´a presque point de monde et que

l´on croit n´avoir rien à faire. Qu´une femme de mon état est à

plaindre, surtout avec une bête de mari.) Cela dit, Mme de La

Pommeraye se renversa sur son fauteuil et se mit à pleurer. Le

marquis se précipita à ses genoux, et lui dit: "Vous êtes une

femme charmante, une femme adorable, une femme comme il n´y en a

point. Votre franchise, votre honnêteté me confond et devrait me

faire mourir de honte. Ah! quelle supériorité ce moment vous donne

sur moi! Que je vous vois grande et que je me trouve petit! C´est

vous qui avez parlé la première, et c´est moi qui fus coupable le

premier. Mon amie votre sincérité m´entraîne; je serais un monstre

si elle ne m´entraînait pas, et je vous avouerai que l´histoire de

votre coeur est mot à mot l´histoire du mien. Tout ce que vous

vous êtes dit, je me le suis dit; mais je me taisais, je

souffrais, et je ne sais quand j´aurais eu le courage de parler.

- Vrai, mon ami?

- Rien de plus vrai; et il ne nous reste qu´à nous féliciter

réciproquement d´avoir perdu en même temps le sentiment fragile et

trompeur qui nous unissait.

- En effet, quel malheur que mon amour eût duré lorsque le vôtre

aurait cessé!

- Ou que ce fût en moi qu´il eût cessé le premier.

- Vous avez raison, je le sens.

- Jamais vous ne m´avez paru aussi aimable, aussi belle que dans

ce moment; et si l´expérience du passé ne m´avait rendu

circonspect, je croirais vous aimer plus que jamais." Et le

marquis en lui parlant ainsi lui prenait les mains, et les lui

baisait... (Ma femme? - Qu´est-ce? - Le marchand de paille. - Vois

sur le registre. - Et le registre?... Reste, reste, je l´ai.) Mme

de La Pommeraye, renfermant en elle-même le dépit mortel dont elle

était déchirée, reprit la parole et dit au marquis: "Mais,

marquis, qu´allons-nous devenir?

- Nous ne nous en sommes imposé ni l´un ni l´autre; vous avez

droit à toute mon estime; je ne crois pas avoir entièrement perdu

le droit que j´avais à la vôtre; nous continuerons de nous voir,

nous nous livrerons à la confiance de la plus tendre amitié. Nous

nous serons épargné tous ces ennuis, toutes ces perfidies, tous

ces reproches, toute cette humeur, qui accompagnent communément

les passions qui finissent; nous serons uniques dans notre espèce.

Vous recouvrerez toute votre liberté, vous me rendrez la mienne;

nous voyagerons dans le monde; je serai le confident de vos

conquêtes; je ne vous cèlerai rien des miennes, si j´en fais

quelques-unes, ce dont je doute fort, car vous m´avez rendu

difficile. Cela sera délicieux! Vous m´aiderez de vos conseils, je

ne vous refuserai pas les miens dans les circonstances périlleuses

où vous croirez en avoir besoin. Qui sait ce qui peut arriver?"

JACQUES: Personne.

LE MARQUIS: "Il est très vraisemblable que plus j´irai, plus vous

gagnerez aux comparaisons, et que je vous reviendrai plus

passionné, plus tendre, plus convaincu que jamais que Mme de La

Pommeraye était la seule femme faite pour mon bonheur; et après ce

retour, il y a tout à parier que je vous resterai jusqu´à la fin

de ma vie.

- S´il arrivait qu´à votre retour vous ne me trouvassiez plus? car

enfin, marquis, on n´est pas toujours juste; et il ne serait pas

impossible que je ne me prisse de goût, de fantaisie, de passion

même pour un autre qui ne vous vaudrait pas.

- J´en serais assurément désolé, mais je n´aurais point à me

plaindre; je ne m´en plaindrais qu´au sort qui nous aurait séparés

lorsque nous étions unis, et qui nous rapprocherait lorsque nous

ne pourrions plus l´être..."

Après cette conversation, ils se mirent à moraliser sur

l´inconstance du coeur humain, sur la frivolité des serments, sur

les liens du mariage... (Madame? - Qu´est-ce? - Le coche.)

"Messieurs, dit l´hôtesse, il faut que je vous quitte. Ce soir,

lorsque toutes mes affaires seront faites, je reviendrai, et je

vous achèverai cette aventure, si vous en êtes curieux..."

(Madame?... Ma femme?... Notre hôtesse?... - On y va, on y va.)

L´hôtesse partie, le maître dit à son valet: "Jacques, as-tu

remarqué une chose?

JACQUES: Quelle?

LE MAITRE: C´est que cette femme raconte beaucoup mieux qu´il ne

convient à une femme d´auberge.

JACQUES: Il est vrai. Les fréquentes interruptions des gens de

cette maison m´ont impatienté plusieurs fois.

LE MAITRE: Et moi aussi."

Et vous, lecteur, parlez sans dissimulation; car, vous voyez que

nous sommes en beau train de franchise; voulez-vous que nous

laissions là cette élégante et prolixe bavarde d´hôtesse, et que

nous reprenions les amours de Jacques? Pour moi je ne tiens à

rien. Lorsque cette femme remontera, Jacques le bavard ne demande

pas mieux que de reprendre son rôle, et que de lui fermer la porte

au nez; il en sera quitte pour lui dire par le trou de la serrure:

"Bonsoir, madame; mon maître dort; je vais me coucher: il faut

remettre le reste à notre passage."

"Le premier serment que se firent deux êtres de chair, ce fut au

pied d´un rocher qui tombait en poussière; ils attestèrent de leur

constance un ciel qui n´est pas un instant le même; tout passait

en eux et autour d´eux, et ils croyaient leurs coeurs affranchis

de vicissitudes. O enfants! toujours enfants!..." Je ne sais de

qui sont ces réflexions, de Jacques, de son maître ou de moi; il

est certain qu´elles sont de l´un des trois, et qu´elles furent

précédées et suivies de beaucoup d´autres qui nous auraient menés,

Jacques, son maître et moi, jusqu´au souper, jusqu´après le

souper, jusqu´au retour de l´hôtesse, si Jacques n´eût dit à son

maître: "Tenez, monsieur, toutes ces grandes sentences que vous

venez de débiter à propos de botte ne valent pas une vieille fable

des écraignes de mon village.

LE MAITRE: Et quelle est cette fable?

JACQUES: C´est la fable de la Gaine et du Coutelet. Un jour la

Gaine et le Coutelet se prirent de querelle; le Coutelet dit à la

Gaine: "Gaine, ma mie, vous êtes une friponne, car tous les jours,

vous recevez de nouveaux Coutelets... La Gaine répondit au

Coutelet: Mon ami Coutelet, vous êtes un fripon, car tous les

jours vous changez de Gaine... Gaine, ce n´est pas là ce que vous

m´avez promis... Coutelet, vous m´avez trompée le premier..." Ce

débat s´était élevé à table; Cil, qui était assis entre la Gaine

et le Coutelet, prit la parole et leur dit: "Vous, Gaine, et vous,

Coutelet, vous fîtes bien de changer, puisque changement vous

séduisait; mais vous eûtes tort de vous promettre que vous ne

changeriez pas. Coutelet, ne voyais-tu pas que Dieu te fit pour

aller à plusieurs Gaines; et toi, Gaine, pour recevoir plus d´un

Coutelet? Vous regardiez comme fous certains Coutelets qui

faisaient voeu de se passer à forfait de Gaines, et comme folles

certaines Gaines qui faisaient voeu de se fermer pour tout

Coutelet; et vous ne pensiez pas que vous étiez presque aussi fous

lorsque vous juriez, toi, Gaine, de t´en tenir à un seul Coutelet;

toi, Coutelet, de t´en tenir à une seule Gaine."

Ici le maître dit à Jacques: "Ta fable n´est pas trop morale mais

elle est gaie. Tu ne sais pas la singulière idée qui me passe par

la tête. Je te marie avec notre hôtesse et je cherche comment un

mari aurait fait, lorsqu´il aime à parler, avec une femme qui ne

déparle pas.

JACQUES: Comme j´ai fait les douze premières années de ma vie, que

j´ai passées chez mon grand-père et ma grand-mère.

LE MAITRE: Comment s´appelaient-ils? Quelle était leur profession?

JACQUES: Ils étaient brocanteurs. Mon grand-père Jason eut

plusieurs enfants. Toute la famille était sérieuse; ils se

levaient, ils s´habillaient, ils allaient à leurs affaires; ils

revenaient, ils dînaient, ils retournaient sans avoir dit un mot.

Le soir, ils se jetaient sur des chaises; la mère et les filles

filaient, cousaient, tricotaient sans mot dire; les garçons se

reposaient; le père lisait l´Ancien Testament.

LE MAITRE: Et toi, que faisais-tu?

JACQUES: Je courais dans la chambre avec un bâillon.

LE MAITRE: Avec un bâillon!

JACQUES: Oui, avec un bâillon et c´est à ce maudit bâillon que je

dois la rage de parler. La semaine se passait quelquefois sans

qu´on eût ouvert la bouche dans la maison des Jason. Pendant toute

sa vie, qui fut longue, ma grand-mère n´avait dit que chapeaux à

vendre, et mon grand-père, qu´on voyait dans les inventaires,

droit, les mains sous sa redingote, n´avait dit qu´un sou. Il y

avait des jours où il était tenté de ne pas croire à la Bible.

LE MAITRE: Et pourquoi?

JACQUES: A cause des redites, qu´il regardait comme un bavardage

indigne de l´Esprit-Saint. Il disait que les rediseurs sont des

sots, qui prennent ceux qui les écoutent pour des sots.

LE MAITRE: Jacques, si pour te dédommager du long silence que tu

as gardé pendant les douze années du bâillon chez ton grand-père

et pendant que l´hôtesse a parlé...

JACQUES: Je reprenais l´histoire de mes amours?

LE MAITRE: Non; mais une autre sur laquelle tu m´as laissé, celle

du camarade de ton capitaine.

JACQUES: Oh! mon maître, la cruelle mémoire que vous avez!

LE MAITRE: Mon Jacques, mon petit Jacques...

JACQUES: De quoi riez-vous?

LE MAITRE: De ce qui me fera rire plus d´une fois; c´est de te

voir dans ta jeunesse chez ton grand-père avec le bâillon.

JACQUES: Ma grand-mère me l´ôtait lorsqu´il n´y avait plus

personne; et lorsque mon grand-père s´en apercevait, il n´en était

pas plus content; il lui disait: "Continuez, et cet enfant sera le

plus effréné bavard qui ait encore existé." Sa prédiction s´est

accomplie.

LE MAITRE: Allons, mon Jacques, mon petit Jacques, l´histoire du

camarade de ton capitaine.

JACQUES: Je ne m´y refuserai pas; mais vous ne la croirez point.

LE MAITRE: Elle est donc bien merveilleuse!

JACQUES: Non, c´est qu´elle est déjà arrivée à un autre, à un

militaire français, appelé, je crois, M. de Guerchy.

LE MAITRE: Eh bien! je dirai comme un poète français, qui avait

fait une assez bonne épigramme, disait à quelqu´un qui se

l´attribuait en sa présence: "Pourquoi monsieur ne l´aurait-il pas

faite? je l´ai bien faite, moi..." Pourquoi l´histoire de Jacques

ne serait-elle pas arrivée au camarade de son capitaine,

puisqu´elle est bien arrivée au militaire français de Guerchy?

Mais, en me la racontant, tu feras d´une pierre deux coups, tu

m´apprendras l´aventure de ces deux personnages, car je l´ignore.

JACQUES: Tant mieux! mais jurez-le-moi.

LE MAITRE: Je te le jure."

Lecteur, je serais bien tenté d´exiger de vous le même serment;

mais je vous ferai seulement remarquer dans le caractère de

Jacques une bizarrerie qu´il tenait apparemment de son grand-père

Jason, le brocanteur silencieux; c´est que Jacques, au rebours des

bavards, quoiqu´il aimât beaucoup à dire, avait en aversion les

redites. Aussi disait-il quelquefois à son maître: "Monsieur me

prépare le plus triste avenir; que deviendrai-je quand je n´aurai

plus rien à dire?

- Tu recommenceras.

- Jacques, recommencer! Le contraire est écrit là-haut; et s´il

m´arrivait de recommencer, je ne pourrais m´empêcher de m´écrier:

"Ah! si ton grand-père t´entendait!..." et je regretterais le

bâillon.

LE MAITRE: Tu veux dire celui qu´il te mettait.

JACQUES: Dans le temps qu´on jouait aux jeux de hasard aux foires

de Saint-Germain et de Saint-Laurent...

LE MAITRE: Mais c´est à Paris, et le camarade de ton capitaine

était commandant d´une place frontière.

JACQUES: Pour Dieu, monsieur, laissez-moi dire... Plusieurs

officiers entrèrent dans une boutique, et y trouvèrent un autre

officier qui causait avec la maîtresse de la boutique. L´un d´eux

proposa à celui-ci de jouer au passe-dix; car il faut que vous

sachiez qu´après la mort de mon capitaine, son camarade, devenu

riche, était aussi devenu joueur. Lui donc, ou M. de Guerchy,

accepte. Le sort met le cornet à la main de son adversaire qui

passe, passe, passe, que cela ne finissait point. Le jeu s´était

échauffé, et l´on avait joué le tout, le tout du tout, les petites

moitiés, les grandes moitiés, le grand tout, le grand tout du

tout, lorsqu´un des assistants s´avisa de dire à M. de Guerchy, ou

au camarade de mon capitaine, qu´il ferait bien de s´en tenir là

et de cesser de jouer, parce qu´on en savait plus que lui. Sur ce

propos, qui n´était qu´une plaisanterie, le camarade de mon

capitaine, ou M. de Guerchy, crut qu´il avait affaire à un filou;

il mit subtilement la main à sa poche, en tira un couteau bien

pointu, et lorsque son antagoniste porta la main sur les dés pour

les placer dans le cornet, il lui plante le couteau dans la main,

et la lui cloue sur la table, en lui disant: "Si les dés sont

pipés, vous êtes un fripon; s´ils sont bons, j´ai tort..." Les dés

se trouvèrent bons. M. de Guerchy dit: "J´en suis très fâché, et

j´offre telle réparation qu´on voudra..." Ce ne fut pas le propos

du camarade de mon capitaine; il dit: "J´ai perdu mon argent; j´ai

percé la main à un galant homme: mais en revanche j´ai recouvré le

plaisir de me battre tant qu´il me plaira..." L´officier cloué se

retire et va se faire panser. Lorsqu´il est guéri, il vient

trouver l´officier cloueur et lui demande raison; celui-ci, ou M.

de Guerchy, trouve la demande juste. L´autre, le camarade de mon

capitaine, jette les bras à son cou, et lui dit: "Je vous

attendais avec une impatience que je ne saurais vous exprimer..."

Ils vont sur le pré; le cloueur, M. de Guerchy, ou le camarade de

mon capitaine, reçoit un bon coup d´épée à travers le corps; le

cloué le relève, le fait porter chez lui et lui dit: "Monsieur,

nous nous reverrons..." M. de Guerchy ne répondit rien; le

camarade de mon capitaine lui répondit: "Monsieur, j´y compte

bien. "Ils se battent une seconde, une troisième, jusqu´à huit ou

dix fois, et toujours le cloueur reste sur place. C´étaient tous

les deux des officiers de distinction, tous les deux gens de

mérite, leur aventure fit grand bruit; le ministère s´en mêla.

L´on retint l´un à Paris, et l´on fixa l´autre à son poste. M. de

Guerchy se soumit aux ordres de la cour; le camarade de mon

capitaine en fut désolé; et telle est la différence de deux hommes

braves par caractère, mais dont l´un est sage, et l´autre a un

grain de folie.

Jusqu´ici l´aventure de M. de Guerchy et du camarade de mon

capitaine leur est commune. c´est la même; et voilà la raison pour

laquelle je les ai nommés tous deux, entendez-vous, mon maître?

Ici je vais les séparer et je ne vous parlerai plus que du

camarade de mon capitaine, parce que le reste n´appartient qu´à

lui. Ah! Monsieur, c´est ici que vous allez voir combien nous

sommes peu maîtres de nos destinées, et combien il y a de choses

bizarres écrites sur le grand rouleau!

Le camarade de mon capitaine, ou le cloueur, sollicite la

permission de faire un tour dans sa province: il l´obtient. Sa

route était par Paris. Il prend place dans une voiture publique. A

trois heures du matin, cette voiture passe devant l´Opéra; on

sortait du bal. Trois ou quatre jeunes étourdis masqués projettent

d´aller déjeuner avec les voyageurs; on arrive au point du jour à

la déjeunée. On se regarde. Qui fut bien étonné! Ce fut le cloué

de reconnaître son cloueur. Celui-ci présente la main, l´embrasse

et lui témoigne combien il est enchanté d´une si heureuse

rencontre; à l´instant ils passent derrière une grange, mettent

l´épée à la main, l´un en redingote, l´autre en domino; le

cloueur, ou le camarade de mon capitaine, est encore jeté sur le

carreau. Son adversaire envoie à son secours, se met à table avec

ses amis et le reste de la carrossée, boit et mange gaiement. Les

uns se disposaient à suivre leur route, et les autres à retourner

dans la capitale, en masque et sur des chevaux de poste, lorsque

l´hôtesse reparut et mit fin au récit de Jacques.

La voilà remontée, et je vous préviens, lecteur, qu´il n´est plus

en mon pouvoir de la renvoyer. - Pourquoi donc? - C´est qu´elle se

présente avec deux bouteilles de champagne, une dans chaque main,

et qu´il est écrit là-haut que tout orateur qui s´adressera à

Jacques avec cet exorde s´en fera nécessairement écouter.

Elle entre, pose ses deux bouteilles sur la table, et dit:

"Allons, monsieur Jacques, faisons la paix..." L´hôtesse n´était

pas de la première jeunesse; c´était une femme grande et replète,

ingambe, de bonne mine, pleine d´embonpoint, la bouche un peu

grande, mais de belles dents, des joues larges, des yeux à fleur

de tête, le front carré, la plus belle peau, la physionomie

ouverte, vive et gaie, les bras un peu forts, mais les mains

superbes, des mains à peindre ou à modeler. Jacques la prit par le

milieu du corps, et l´embrassa fortement; sa rancune n´avait

jamais tenu contre du bon vin et une belle femme; cela était écrit

là-haut de lui, de vous, lecteur, de moi et de beaucoup d´autres.

"Monsieur, dit-elle au maître, est-ce que vous nous laisserez

aller tout seuls? Voyez, eussiez-vous encore cent lieues à faire,

vous n´en boirez pas de meilleur de toute la route." En parlant

ainsi elle avait placé une des deux bouteilles entre ses genoux,

et elle en tirait le bouchon; ce fut avec une adresse singulière

qu´elle en couvrit le goulot avec le pouce, sans laisser échapper

une goutte de vin. "Allons, dit-elle à Jacques; vite, vite, votre

verre." Jacques approche son verre; l´hôtesse, en écartant son

pouce un peu de côté, donne vent à la bouteille, et voilà le

visage de Jacques tout couvert de mousse. Jacques s´était prêté à

cette espièglerie, et l´hôtesse de rire et Jacques et son maître

de rire. On but quelques rasades les unes sur les autres pour

s´assurer de la sagesse de la bouteille, puis l´hôtesse dit: "Dieu

merci! ils sont tous dans leurs lits, on ne m´interrompra plus, et

je puis reprendre mon récit." Jacques, en la regardant avec des

yeux dont le vin de Champagne avait augmenté la vivacité

naturelle, lui dit ou à son maître: "Notre hôtesse a été belle

comme un ange; qu´en pensez-vous, monsieur?

LE MAITRE: A été! Pardieu, Jacques, c´est qu´elle l´est encore!

JACQUES: Monsieur, vous avez raison; c´est que je ne la compare

pas à une autre femme, mais à elle-même quand elle était jeune.

L´H´TESSE: Je ne vaux pas grand-chose à présent; c´est lorsqu´on

m´aurait prise entre les deux premiers doigts de chaque main qu´il

me fallait voir! On se détournait de quatre lieues pour séjourner

ici. Mais laissons là les bonnes et les mauvaises têtes que j´ai

tournées, et revenons à Mme de La Pommeraye.

JACQUES: Si nous buvions d´abord un coup aux mauvaises têtes que

vous avez tournées, ou à ma santé?

L´H´TESSE: Très volontiers; il y en avait qui en valaient la

peine, en comptant ou sans compter la vôtre. Savez-vous que j´ai

été pendant dix ans la ressource des militaires, en tout bien et

tout honneur? J´en ai obligé nombre qui auraient eu bien de la

peine à faire leur campagne sans moi. Ce sont de braves gens, je

n´ai à me plaindre d´aucun, ni eux de moi. Jamais de billets; ils

m´ont fait quelquefois attendre; au bout de deux, de trois, de

quatre ans mon argent m´est revenu..."

Et puis la voilà qui se met à faire l´énumération des officiers

qui lui avaient fait l´honneur de puiser dans sa bourse et M. un

tel, colonel du régiment de ***, et M. un tel, capitaine au

régiment de ***, et voilà Jacques qui se met à faire un cri: "Mon

capitaine! mon pauvre capitaine! vous l´avez connu?

L´H´TESSE: Si je 1´ai connu? un grand homme, bien fait, un peu

sec, l´air noble et sévère, le jarret bien tendu, deux petits

points rouges à la tempe droite. Vous avez donc servi?

JACQUES: Si j´ai servi!

L H´TESSE: Je vous en aime davantage; il doit vous rester de

bonnes qualités de votre premier état. Buvons à la santé de votre

capitaine.

JACQUES: S´il est encore vivant.

L´H´TESSE: Mort ou vivant, qu´est-ce que cela fait ? Est-ce qu´un

militaire n´est pas fait pour être tué? Est-ce qu´il ne doit pas

être enragé, après dix sièges et cinq ou six batailles, de mourir

au milieu de cette canaille de gens noirs!... Mais revenons à

notre histoire, et buvons encore un coup.

LE MAITRE: Ma foi, notre hôtesse, vous avez raison.

L´H´TESSE: Je suis bien aise que vous pensiez ainsi.

LE MAITRE: Car votre vin est excellent.

L´H´TESSE: Ah! c´est de mon vin que vous parliez? Eh bien! vous

avez encore raison. Vous rappelez-vous où nous en étions?

LE MAITRE: Oui, à la conclusion de la plus perfide des

confidences.

L´H´TESSE: M. le marquis des Arcis et Mme de La Pommeraye

s´embrassèrent, enchantés l´un de l´autre, et se séparèrent. Plus

la dame s´était contrainte en sa présence, plus sa douleur fut

violente quand il fut parti. "Il n´est donc que trop vrai,

s´écria-t-elle, il ne m´aime plus!..." Je ne vous ferai point le

détail de toutes nos extravagances quand on nous délaisse, vous en

seriez trop vains. Je vous ai dit que cette femme avait de la

fierté; mais elle était bien autrement vindicative. Lorsque les

premières fureurs furent calmées, et qu´elle jouit de toute la

tranquillité de son indignation, elle songea à se venger, mais à

se venger d´une manière cruelle, d´une manière à effrayer tous

ceux qui seraient tentés à l´avenir de séduire et de tromper une

honnête femme. Elle s´est vengée, elle s´est cruellement vengée;

sa vengeance a éclaté et n´a corrigé personne; nous n´en avons pas

été depuis moins vilainement séduites et trompées.

JACQUES: Bon pour les autres, mais vous!...

L´H´TESSE: Hélas! moi toute la première! Oh! que nous sommes

sottes! Encore si ces vilains hommes gagnaient au change! Mais

laissons cela. Que fera-t-elle? Elle n´en sait encore rien; elle y

rêvera; elle y rêve.

JACQUES: Si tandis qu´elle y rêve...

L´H´TESSE: C´est bien dit. Mais nos deux bouteilles sont vides...

(Jean. - Madame. - Deux bouteilles, de celles qui sont tout au

fond, derrière les fagots. - J´entends.) A force d´y rêver, voici

ce qui lui vint en idée. Mme de La Pommeraye avait autrefois connu

une femme de province qu´un procès avait appelée à Paris, avec sa

fille, jeune, belle et bien élevée. Elle avait appris que cette

femme, ruinée par la perte de son procès, en avait été réduite à

tenir tripot. On s´assemblait chez elle, on jouait, on soupait, et

communément un ou deux des convives restaient, passaient la nuit

avec madame ou mademoiselle, à leur choix. Elle mit un de ses gens

en quête de ces créatures. On les déterra, on les invita à faire

visite à Mme de La Pommeraye, qu´elles se rappelaient à peine. Ces

femmes, qui avaient pris le nom de Mme et de Mlle d´Aisnon, ne se

firent pas attendre; dès le lendemain, la mère se rendit chez Mme

de La Pommeraye. Après les premiers compliments, Mme de La

Pommeraye demanda à la d´Aisnon ce qu´elle avait fait, ce qu´elle

faisait depuis la perte de son procès.

"Pour vous parler avec sincérité, lui répondit la d´Aisnon, je

fais un métier périlleux, infâme, peu lucratif, et qui me déplaît,

mais la nécessité contraint la loi. J´étais presque résolue à

mettre ma fille à l´Opéra, mais elle n´a qu´une petite voix de

chambre, et n´a jamais été qu´une danseuse médiocre. Je l´ai

promenée, pendant et après mon procès, chez des magistrats, chez

des grands, chez des prélats, chez des financiers, qui s´en sont

accommodés pour un terme et qui l´ont laissée là. Ce n´est pas

qu´elle ne soit belle comme un ange qu´elle n´ait de la finesse,

de la grâce; mais aucun esprit de libertinage, rien de ces talents

propres à réveiller la langueur d´hommes blasés. Je donne à jouer

et à souper; et le soir, qui veut rester, reste. Mais ce qui nous

a le plus nui, c´est qu´elle s´était entêtée d´un petit abbé de

qualité, impie, incrédule, dissolu, hypocrite, antiphilosophe, que

je ne vous nommerai pas; mais c´est le dernier de ceux qui, pour

arriver à l´épiscopat, ont pris la route qui est en même temps la

plus sûre et qui demande le moins de talent. Je ne sais ce qu´il

faisait entendre à ma fille, à qui il venait lire tous les matins

les feuillets de son dîner, de son souper, de sa rhapsodie.

Sera-t-il évêque, ne le sera-t-il pas? Heureusement ils se sont

brouillés. Ma fille lui ayant demandé un jour s´il connaissait

ceux contre lesquels il écrivait, et l´abbé lui ayant répondu que

non; s´il avait d´autres sentiments que ceux qu´il ridiculisait,

et l´abbé lui ayant répondu que non, elle se laissa emporter à sa

vivacité et lui représenta que son rôle était celui du plus

méchant et du plus faux des hommes."

Mme de La Pommeraye lui demanda si elles étaient fort connues.

"Beaucoup trop, malheureusement.

- A ce que je vois, vous ne tenez point à votre état?

- Aucunement, et ma fille me proteste tous les jours que la

condition la plus malheureuse lui paraît préférable à la sienne;

elle en est d´une mélancolie qui achève d´éloigner d´elle...

- Si je me mettais en tête de vous faire à l´une et à l´autre le

sort le plus brillant, vous y consentiriez donc?

- A bien moins.

- Mais il s´agit de savoir si vous pouvez me promettre de vous

conformer à la rigueur des conseils que je vous donnerai.

- Quels qu´ils soient vous pouvez y compter.

- Et vous serez à mes ordres quand il me plaira?

- Nous les attendrons avec impatience.

- Cela me suffit; retournez-vous-en; vous ne tarderez pas à les

recevoir. En attendant, défaites-vous de vos meubles, vendez tout,

ne réservez pas même vos robes, si vous en avez de voyantes: cela

ne cadrerait point à mes vues."

Jacques, qui commençait à s´intéresser, dit à l´hôtesse: "Et si

nous buvions à la santé de Mme de La Pommeraye?

L´H´TESSE: Volontiers.

JACQUES: Et à celle de Mme d´Aisnon.

L´H´TESSE: Tope.

JACQUES: Et vous ne refuserez pas celle de Mlle d´Aisnon, qui a

une jolie voix de chambre, peu de talent pour la danse, et une

mélancolie qui la réduit à la triste nécessité d´accepter un

nouvel amant tous les soirs.

L´H´TESSE: Ne riez pas, c´est la plus cruelle chose. Si vous

saviez le supplice quand on n´aime pas!...

JACQUES: A Mlle d´Aisnon, à cause de son supplice.

L H´TESSE: Allons.

JACQUES: Notre hôtesse, aimez-vous votre mari?

L´H´TESSE: Pas autrement.

JACQUES: Vous êtes donc bien à plaindre; car il me semble d´une

belle santé.

L´H´TESSE: Tout ce qui reluit n´est pas or.

JACQUES: A la belle santé de notre hôte.

L H´TESSE: Buvez tout seul.

LE MAITRE: Jacques, Jacques, mon ami, tu te presses beaucoup.

L´H´TESSE: Ne craignez rien, monsieur, il est loyal; et demain il

n´y paraîtra pas.

JACQUES: Puisqu´il n´y paraîtra pas demain, et que je ne fais pas

ce soir grand cas de ma raison, mon maître, ma belle hôtesse,

encore une santé, une santé qui me tient fort à coeur, c´est celle

de l´abbé de Mlle d´Aisnon.

L´H´TESSE: Fi donc, monsieur Jacques; un hypocrite, un ambitieux,

un ignorant, un calomniateur, un intolérant; car c´est comme cela

qu´on appelle, je crois, ceux qui égorgeraient volontiers

quiconque ne pense pas comme eux.

LE MAITRE: C´est que vous ne savez pas, notre hôtesse, que Jacques

que voilà est une espèce de philosophe, et qu´il fait un cas

infini de ces petits imbéciles qui se déshonorent eux-mêmes et la

cause qu´ils défendent si mal. Il dit que son capitaine les

appelait le contrepoison des Huet, des Nicole, des Bossuet. Il

n´entendait rien à cela, ni vous non plus... Votre mari est-il

couché?

L´H´TESSE: Il y a belle heure!

LE MAITRE: Et il vous laisse causer comme cela?

L´H´TESSE: Nos maris sont aguerris... Mme de La Pommeraye monte

dans son carrosse, court les faubourgs les plus éloignés du

quartier de la d´Aisnon, loue un petit appartement en maison

honnête, dans le voisinage de la paroisse, le fait meubler le plus

succinctement qu´il est possible, invite la d´Aisnon et sa fille à

dîner, et les installe, ou le jour même, ou quelques jours après,

leur laissant un précis de la conduite qu´elles ont à tenir.

JACQUES: Notre hôtesse, nous avons oublié la santé de Mme de La

Pommeraye, celle du marquis des Arcis; ah! cela n´est pas honnête.

L´H´TESSE: Allez, allez, monsieur Jacques, la cave n´est pas

vide... Voici ce précis, ou ce que j´en ai retenu:

"Vous ne fréquenterez point les promenades publiques, car il ne

faut pas qu´on vous découvre.

"Vous ne recevrez personne, pas même vos voisins et vos voisines,

parce qu´il faut que vous affectiez la plus profonde retraite.

Vous prendrez, dès demain, l´habit de dévotes, parce qu´il faut

qu´on vous croie telles.

Vous n´aurez chez vous que des livres de dévotion, parce qu´il ne

faut rien autour de vous qui puisse vous trahir.

Vous serez de la plus grande assiduité aux offices de la paroisse,

jours de fêtes et jours ouvrables.

Vous vous intriguerez pour avoir entrée au parloir de quelque

couvent; le bavardage de ces recluses ne nous sera pas inutile.

Vous ferez connaissance étroite avec le curé et les prêtres de la

paroisse, parce que je puis avoir besoin de leur témoignage.

Vous n´en recevrez d´habitude aucun.

Vous irez à confesse et vous approcherez des sacrements au moins

deux fois le mois.

Vous reprendrez votre nom de famille, parce qu´il est honnête, et

qu´on fera tôt ou tard des informations dans votre province.

Vous ferez de temps en temps quelques petites aumônes, et vous

n´en recevrez point, sous quelque prétexte que ce puisse être. Il

faut qu´on ne vous croie ni pauvres ni riches.

Vous filerez, vous coudrez, vous tricoterez, vous broderez, et

vous donnerez aux dames de charité votre ouvrage à vendre.

Vous vivrez de la plus grande sobriété; deux petites portions

d´auberge; et puis c´est tout.

Votre fille ne sortira jamais sans vous, ni vous sans elle. De

tous les moyens d´édifier à peu de frais, vous n´en négligerez

aucun.

Surtout jamais chez vous, je vous le répète, ni prêtres, ni

moines, ni dévotes.

Vous irez dans les rues les yeux baissés; à l´église, vous ne

verrez que Dieu."

J´en conviens, cette vie est austère, mais elle ne durera pas, et

je vous en promets la plus signalée récompense. Voyez,

consultez-vous: si cette contrainte vous paraît au-dessus de vos

forces, avouez-le-moi; je n´en serai ni offensée, ni surprise.

J´oubliais de vous dire qu´il serait à propos que vous vous

fissiez un verbiage de la mysticité, et que l´histoire de l´Ancien

et du Nouveau Testament vous devînt familière, afin qu´on vous

prenne pour des dévotes d´ancienne date. Faites-vous jansénistes

ou molinistes, comme il vous plaira; mais le mieux sera d´avoir

l´opinion de votre curé. Ne manquez pas, à tort et à travers, dans

toute occasion de vous déchaîner contre les philosophes; criez que

Voltaire est l´Antéchrist, sachez par coeur l´ouvrage de votre

petit abbé, et colportez-le, s´il le faut..."

Mme de La Pommeraye ajouta: "Je ne vous verrai point chez vous; je

ne suis pas digne du commerce d´aussi saintes femmes; mais n´en

ayez aucune inquiétude: vous viendrez ici clandestinement

quelquefois, et nous nous dédommagerons, en petit comité, de votre

régime pénitent. Mais, tout en jouant la dévotion, n´allez pas

vous en empêtrer. Quant aux dépenses de votre petit ménage, c´est

mon affaire. Si mon projet réussit, vous n´aurez plus besoin de

moi; s´il manque sans qu´il y ait de votre faute, je suis assez

riche pour vous assurer un sort honnête et meilleur que l´état que

vous m´aurez sacrifié. Mais surtout soumission, soumission

absolue, illimitée à mes volontés, sans quoi je ne réponds de rien

pour le présent, et ne m´engage à rien pour l´avenir."

LE MAITRE, en frappant sur sa tabatière et regardant à sa montre

l´heure qu´il est: Voilà une terrible tête de femme! Dieu me garde

d´en rencontrer une pareille.

L´H´TESSE: Patience, patience, vous ne la connaissez pas encore.

JACQUES: En attendant, ma belle, notre charmante hôtesse, si nous

disions un mot à la bouteille?

L´H´TESSE: Monsieur Jacques, mon vin de Champagne m´embellit à vos

yeux.

LE MAITRE: Je suis pressé depuis si longtemps de vous faire une

question, peut-être indiscrète, que je n´y saurais plus tenir.

L´H´TESSE: Faites votre question.

LE MAITRE: Je suis sûr que vous n´êtes pas née dans une

hôtellerie.

L H´TESSE: Il est vrai.

LE MAITRE: Que vous y avez été conduite d´un état plus élevé par

des circonstances extraordinaires.

L´H´TESSE: J´en conviens.

LE MAITRE: Et si nous suspendions un moment l´histoire de Mme de

La Pommeraye...

L´H´TESSE: Cela ne se peut. Je raconte volontiers les aventures

des autres, mais non pas les miennes. Sachez seulement que j´ai

été élevée à Saint-Cyr, où j´ai peu lu l´Evangile et beaucoup de

romans. De l´abbaye royale à l´auberge que je tiens il y a loin.

LE MAITRE: Il suffit; prenez que je ne vous aie rien dit.

L´H´TESSE: Tandis que nos deux dévotes édifiaient, et que la bonne

odeur de leur piété et de la sainteté de leurs moeurs se répandait

à la ronde, Mme de La Pommeraye observait avec le marquis les

démonstrations extérieures de l´estime, de l´amitié, de la

confiance la plus parfaite. Toujours bien venu, jamais ni grondé,

ni boudé, même après de longues absences: il lui racontait toutes

ses petites bonnes fortunes, et elle paraissait s´en amuser

franchement. Elle lui donnait ses conseils dans les occasions d´un

succès difficile; elle lui jetait quelquefois des mots de mariage,

mais c´était d´un ton si désintéressé, qu´on ne pouvait la

soupçonner de parler pour elle. Si le marquis lui adressait

quelques-uns de ces propos tendres ou galants dont on ne peut

guère se dispenser avec une femme qu´on a connue, ou elle en

souriait, ou elle les laissait tomber. A l´en croire, son coeur

était paisible; et, ce qu´elle n´aurait jamais imaginé, elle

éprouvait qu´un ami tel que lui suffisait au bonheur de la vie; et

puis elle n´était plus de la première jeunesse, et ses goûts

étaient bien émoussés.

"Quoi! vous n´avez rien à me confier?

- Non.

- Mais le petit comte, mon amie, qui vous pressait si vivement de

mon règne?

- Je lui ai fermé ma porte, et je ne le vois plus.

- C´est d´une bizarrerie! Et pourquoi l´avoir éloigné?

- C´est qu´il ne me plaît pas.

- Ah! madame, je crois vous deviner: vous m´aimez encore.

- Cela se peut.

- Vous comptez sur un retour.

- Pourquoi non?

- Et vous vous ménagez tous les avantages d´une conduite sans

reproche.

- Je le crois.

- Et si j´avais le bonheur ou le malheur de reprendre, vous vous

feriez au moins un mérite du silence que vous garderiez sur mes

torts.

- Vous me croyez bien délicate et bien généreuse.

- Mon amie, après ce que vous avez fait, il n´est aucune sorte

d´héroïsme dont vous ne soyez capable.

- Je ne suis pas trop fâchée que vous le pensiez.

- Ma foi, je cours le plus grand danger avec vous, j´en suis sûr."

JACQUES: Et moi aussi.

L´H´TESSE: y avait environ trois mois qu´ils en étaient au même

point, lorsque Mme de La Pommeraye crut qu´il était temps de

mettre en jeu ses grands ressorts. Un jour d´été qu´il faisait

beau et qu´elle attendait le marquis à dîner, elle fit dire à la

d´Aisnon et à sa fille de se rendre au Jardin du Roi. Le marquis

vint; on servit de bonne heure; on dîna: on dîna gaiement. Après

dîner, Mme de La Pommeraye propose une promenade au marquis, s´il

n´avait rien de plus agréable à faire. Il n´y avait ce jour-là ni

Opéra, ni comédie; ce fut le marquis qui en fit la remarque; et

pour se dédommager d´un spectacle amusant par un spectacle utile,

le hasard voulut que ce fut lui-même qui invita la marquise à

aller voir le Cabinet du Roi. Il ne fut pas refusé, comme vous

pensez bien. Voilà les chevaux mis; les voilà partis; les voilà

arrivés au Jardin du Roi; et les voilà mêlés dans la foule,

regardant tout, et ne voyant rien, comme les autres...

Lecteur, j´avais oublié de vous peindre le site des trois

personnages dont il s´agit ici: Jacques, son maître et l´hôtesse;

faute de cette attention, vous les avez entendus parler, mais vous

ne les avez point vus; il vaut mieux tard que jamais. Le maître, à

gauche, en bonnet de nuit, en robe de chambre, était étalé

nonchalamment dans un grand fauteuil de tapisserie, son mouchoir

jeté sur le bras du fauteuil, et sa tabatière à la main. L´hôtesse

sur le fond, en face de la porte, proche la table, son verre

devant elle. Jacques, sans chapeau, à sa droite, les deux coudes

appuyés sur la table, et la tête penchée entre deux bouteilles:

deux autres étaient à terre à côté de lui.

"Au sortir du Cabinet, le marquis et sa bonne amie se promenèrent

dans le jardin. Ils suivaient la première allée qui est à droite

en entrant, proche l´école des arbres, lorsque Mme de La Pommeraye

fit un cri de surprise, en disant: "Je ne me trompe pas, je crois

que ce sont elles; oui, ce sont elles-mêmes."

Aussitôt on quitte le marquis, et l´on s´avance à la rencontre de

nos deux dévotes. La d´Aisnon fille était à ravir sous ce vêtement

simple, qui, n´attirant point le regard, fixe l´attention tout

entière sur la personne. "Ah! c´est vous, madame?

- Oui, c´est moi.

- Et comment vous portez-vous, et qu´êtes-vous devenue depuis une

éternité?

- Vous savez nos malheurs; il a fallu s´y résigner, et vivre

retirées comme il convenait à notre petite fortune; sortir du

monde, quand on ne peut plus s´y montrer décemment.

- Mais, moi, me délaisser, moi qui ne suis pas du monde, et qui ai

toujours de bon esprit de le trouver aussi maussade qu´il l´est!

- Un des inconvénients de l´infortune, c´est la méfiance qu´elle

inspire: les indigents craignent d´être importuns.

- Vous, importunes pour moi! ce soupçon est une bonne injure.

- Madame, j´en suis tout à fait innocente, je vous ai rappelée dix

fois à maman, mais elle me disait: Mme de La Pommeraye...

personne, ma fille, ne pense plus à nous.

- Quelle injustice! Asseyons-nous, nous causerons. Voilà M. le

marquis des Arcis; c´est mon ami; et sa présence ne nous gênera

pas. Comme mademoiselle est grandie! comme elle est embellie

depuis que nous ne nous sommes vues!

- Notre position a cela d´avantageux qu´elle nous prive de tout ce

qui nuit à la santé: voyez son visage, voyez ses bras; voilà ce

qu´on doit à la vie frugale et réglée, au sommeil, au travail, à

la bonne conscience; et c´est quelque chose..."

On s´assit, on s´entretint d´amitié. La d´Aisnon mère parla bien,

la d´Aisnon fille parla peu. Le ton de la dévotion fut celui de

l´une et de l´autre, mais avec aisance et sans pruderie. Longtemps

avant la chute du jour nos deux dévotes se levèrent. On leur

représenta qu´il était encore de bonne heure; la d´Aisnon mère dit

assez haut, à l´oreille de Mme de La Pommeraye, qu´elles avaient

encore un exercice de piété à remplir, et qu´il leur était

impossible de rester plus longtemps. Elles étaient déjà à quelque

distance, lorsque Mme de La Pommeraye se reprocha de ne leur avoir

pas demandé leur demeure, et de ne leur avoir pas appris la

sienne: "C´est une faute, ajouta-t-elle, que je n´aurais pas

commise autrefois." Le marquis courut pour la réparer; elles

acceptèrent l´adresse de Mme de La Pommeraye, mais, quelles que

furent les instances du marquis, il ne put obtenir la leur. Il

n´osa pas leur offrir sa voiture, en avouant à Mme de La Pommeraye

qu´il en avait été tenté.

Le marquis ne manqua pas de demander à Mme de La Pommeraye ce que

c´étaient que ces deux femmes.

"Ce sont deux créatures plus heureuses que nous. Voyez la belle

santé dont elles jouissent! la sérénité qui règne sur leur visage!

l´innocence, la décence qui dictent leurs propos! On ne voit point

cela, on n´entend point cela dans nos cercles. Nous plaignons les

dévots; les dévots nous plaignent: et à tout prendre, je penche à

croire qu´ils ont raison.

- Mais, marquise, est-ce que vous seriez tentée de devenir dévote?

- Pourquoi pas?

- Prenez-y garde, je ne voudrais pas que notre rupture, si c´en

est une, vous menât jusque-là.

- Et vous aimeriez mieux que je rouvrisse ma porte au petit comte?

- Beaucoup mieux.

- Et vous me le conseilleriez?

- Sans balancer..."

Mme de La Pommeraye dit au marquis ce qu´elle savait du nom, de la

province, du premier état et du procès des deux dévotes, y mettant

tout l´intérêt et tout le pathétique possible, puis elle ajouta:

"Ce sont deux femmes d´un mérite rare, la fille surtout. Vous

concevez qu´avec une figure comme la sienne on ne manque de rien

ici quand on veut en faire ressource; mais elles ont préféré une

honnête modicité à une aisance honteuse; ce qui leur reste est si

mince, qu´en vérité je ne sais comment elles font pour subsister.

Cela travaille nuit et jour. Supporter l´indigence quand on y est

né, c´est ce qu´une multitude d´hommes savent faire; mais passer

de l´opulence au plus étroit nécessaire, s´en contenter, y trouver

la félicité, c´est ce que je ne comprends pas. Voilà à quoi sert

la religion. Nos philosophes auront beau dire, la religion est une

bonne chose.

- Surtout pour les malheureux.

- Et qui est-ce qui ne l´est pas plus ou moins?

- C´est que nos opinions religieuses ont peu d´influence sur nos

moeurs. Mais, mon amie, je vous jure que vous vous acheminez à

toutes jambes au confessionnal.

- C´est bien ce que je pourrais faire de mieux.

- Allez, vous êtes folle; vous avez encore une vingtaine d´années

de jolis péchés à faire: n´y manquez pas; ensuite vous vous en

repentirez, et vous irez vous en vanter aux pieds du prêtre, si

cela vous convient... Mais voilà une conversation d´un tour bien

sérieux; votre imagination se noircit furieusement, et c´est

l´effet de cette abominable solitude où vous vous êtes renfoncée.

Croyez-moi, rappelez au plus tôt le petit comte, vous ne verrez

plus ni diable, ni enfer, et vous serez charmante comme

auparavant. Vous craignez que je vous le reproche si nous nous

raccommodons jamais; mais d´abord nous ne nous raccommoderons

peut-être pas; et par une appréhension bien ou mal fondée, vous

vous privez du plaisir le plus doux; et, en vérité, l´honneur de

valoir mieux que moi ne vaut pas ce sacrifice.

- Vous dites bien vrai, aussi n´est-ce pas là ce qui me

retient..."

Ils dirent encore beaucoup d´autres choses que je ne me rappelle

pas.

JACQUES. Notre hôtesse, buvons un coup: cela rafraîchit la

mémoire.

L´H´TESSE: Buvons un coup... Après quelques tours d´allées, Mme de

La Pommeraye et le marquis remontèrent en voiture. Mme de La

Pommeraye dit: "Comme cela me vieillit! Quand cela vint à Paris,

cela n´était pas plus haut qu´un chou.

- Vous parlez de la fille de cette dame que nous avons trouvée à

la promenade?

- Oui. C´est comme dans un jardin où les roses fanées font place

aux roses nouvelles. L´avez-vous regardée?

- Je n´y ai pas manqué.

- Comment la trouvez-vous?

- C´est la tête d´une vierge de Raphaël sur le corps de sa

Galatée; et puis une douceur dans la voix!

- Une modestie dans le regard!

- Une bienséance dans le maintien!

- Une décence dans le propos qui ne m´a frappée dans aucune fille

comme dans celle-là. Voilà l´effet de l´éducation.

- Lorsqu´il est préparé par un beau naturel."

Le marquis déposa Mme de La Pommeraye à sa porte; et Mme de La

Pommeraye n´eut rien de plus pressé que de témoigner à nos deux

dévotes combien elle était satisfaite de la manière dont elles

avaient rempli leur rôle.

JACQUES: Si elles continuent comme elles ont débuté, monsieur le

marquis des Arcis, fussiez-vous le diable, vous ne vous en tirerez

pas.

LE MAITRE: Je voudrais bien savoir quel est leur projet.

JACQUES: Moi, j´en serais bien fâché: cela gâterait tout.

L´H´TESSE: De ce jour, le marquis devint plus assidu chez Mme de

La Pommeraye, qui s´en aperçut sans lui en demander la raison.

Elle ne lui parlait jamais la première des deux dévotes; elle

attendait qu´il entamât ce texte: ce que le marquis faisait

toujours d´impatience et avec une indifférence mal simulée.

LE MARQUIS: Avez-vous vu vos amies?

MME DE LA POMMERAYE: Non.

LE MARQUIS: Savez vous que cela n´est pas trop bien? Vous êtes

riche: elles sont dans le malaise; et vous ne les invitez pas même

à manger quelquefois!

MME DE LA POMMERAYE: Je me croyais un peu mieux connue de monsieur

le marquis. L´amour autrefois me prêtait des vertus; aujourd´hui

l´amitié me prête des défauts. Je les ai invitées dix fois sans

avoir pu les obtenir une. Elles refusent de venir chez moi, par

des idées singulières; et quand je les visite, il faut que je

laisse mon carrosse à l´entrée de la rue et que j´aille en

déshabillé, sans rouge et sans diamants. Il ne faut pas trop

s´étonner de leur circonspection: un faux rapport suffirait pour

aliéner l´esprit d´un certain nombre de personnes bienfaisantes et

les priver de leurs secours. Marquis, le bien apparemment coûte

beaucoup à faire.

LE MARQUIS: Surtout aux dévots.

MME DE LA POMMERAYE: Puisque le plus léger prétexte suffit pour

les en dispenser. Si l´on savait que j´y prends intérêt, bientôt

on dirait: Mme de La Pommeraye les protège: elles n´ont besoin de

rien... Et voilà les charités supprimées.

LE MARQUIS: Les charités?

MME DE LA POMMERAYE: Oui, monsieur, les charités!

LE MARQUIS: Vous les connaissez, et elles en sont aux charités?

MME DE LA POMMERAYE: Encore une fois, marquis, je vois bien que

vous ne m´aimez plus, et qu´une partie de votre estime s´en est

allée avec votre tendresse. Et qui est-ce qui vous a dit que, si

ces femmes étaient dans le besoin des aumônes de la paroisse,

c´était de ma faute?

LE MARQUIS: Pardon, madame, mille pardons, j´ai tort. Mais quelle

raison de se refuser à la bienveillance d´une amie?

MME DE LA POMMERAYE: Ah! marquis, nous sommes bien loin, nous

autres gens du monde, de connaître les délicatesses scrupuleuses

des âmes timorées. Elles ne croient pas pouvoir accepter les

secours de toute personne indistinctement.

LE MARQUIS: C´est nous ôter le meilleur moyen d´expier nos folles

dissipations.

MME DE LA POMMERAYE: Point du tout. Je suppose, par exemple, que

monsieur le marquis des Arcis fût touché de compassion pour elles

que ne fait-il passer ces secours par des mains plus dignes?

LE MARQUIS: Et moins sûres.

MME DE LA POMMERAYE: Cela se peut.

LE MARQUIS: Dites-moi, si je leur envoyais une vingtaine de louis,

croyez-vous qu´elles les refuseraient?

MME DE LA POMMERAYE: J´en suis sûre; et ce refus vous semblerait

déplacé dans une mère qui a un enfant charmant?

LE MARQUIS: Savez-vous que j´ai été tenté de les aller voir?

MME DE LA POMMERAYE: Je le crois. Marquis, marquis, prenez garde à

vous; voilà un mouvement de compassion bien subit et bien suspect.

LE MARQUIS: Quoi qu´il en soit, m´auraient-elles reçu?

MME DE LA POMMERAYE: Non certes! Avec l´éclat de votre voiture, de

vos habits, de vos gens et les charmes de la jeune personne, il

n´en fallait pas davantage pour apprêter au caquet des voisins,

des voisines et les perdre.

LE MARQUIS: Vous me chagrinez; car, certes, ce n´était pas mon

dessein. Il faut donc renoncer à les secourir et à les voir?

MME DE LA POMMERAYE: Je le crois.

LE MARQUIS: Mais si je leur faisais passer mes secours par votre

moyen?

MME DE LA POMMERAYE: Je ne crois pas ces secours-là assez purs

pour m´en charger.

LE MARQUIS: Voilà qui est cruel!

MME DE LA POMMERAYE: Oui, cruel: c´est le mot.

LE MARQUIS: Quelle vision! marquise, vous vous moquez. Une jeune

fille que je n´ai jamais vue qu´une fois...

MME DE LA POMMERAYE: Mais du petit nombre de celles qu´on n´oublie

pas quand on les a vues.

LE MARQUIS: Il est vrai que ces figures-là vous suivent.

MME DE LA POMMERAYE: Marquis, prenez garde à vous; vous vous

préparez des chagrins; et j´aime mieux avoir à vous en garantir

que d´avoir à vous en consoler. N´allez pas confondre celle-ci

avec celles que vous avez connues: cela ne se ressemble pas; on ne

les tente pas, on ne les séduit pas, on n´en approche pas, elles

n´écoutent pas, on n´en vient pas à bout.

Après cette conversation, le marquis se rappela tout à coup qu´il

avait une affaire pressée; il se leva brusquement et sortit

soucieux.

Pendant un assez long intervalle de temps, le marquis ne passa

presque pas un jour sans voir Mme de La Pommeraye; mais il

arrivait, il s´asseyait, il gardait le silence; Mme de La

Pommeraye parlait seule; le marquis, au bout d´un quart d´heure,

se levait et s´en allait.

Il fit ensuite une éclipse de près d´un mois, après laquelle il

reparut; mais triste, mais mélancolique, mais défait. La marquise,

en le voyant, lui dit: "Comme vous voilà fait! d´où sortez-vous?

Est-ce que vous avez passé tout ce temps en petite maison?

LE MARQUIS: Ma foi, à peu près. De désespoir, je me suis précipité

dans un libertinage affreux.

MME DE LA POMMERAYE: Comment! de désespoir?

LE MARQUIS: Oui, de désespoir..."

Après ce mot, il se mit à se promener en long et en large sans mot

dire; il allait aux fenêtres, il regardait le ciel, il s´arrêtait

devant Mme de La Pommeraye; il allait à la porte, il appelait ses

gens à qui il n´avait rien à dire; il les renvoyait; il rentrait;

il revenait à Mme de La Pommeraye, qui travaillait sans

l´apercevoir; il voulait parler, il n´osait; enfin Mme de La

Pommeraye en eut pitié, et lui dit: "Qu´avez-vous? On est un mois

sans vous voir; vous reparaissez avec un visage de déterré et vous

rôdez comme une âme en peine.

LE MARQUIS: Je n´y puis plus tenir, il faut que je vous dise tout.

J´ai été vivement frappé de la fille de votre amie; j´ai tout,

mais tout fait pour l´oublier; et plus j´ai fait, plus je m´en

suis souvenu. Cette créature angélique m´obsède; rendez-moi un

service important.

MME DE LA POMMERAYE: Quel?

LE MARQUIS: Il faut absolument que je la revoie et que je vous en

aie l´obligation. J´ai mis mes grisons en campagne. Toute leur

venue, toute leur allée est de chez elles à l´église et de

l´église chez elles. Dix fois je me suis présenté à pied sur leur

chemin; elles ne m´ont seulement pas aperçu; je me suis planté sur

leur porte inutilement. Elles m´ont d´abord rendu libertin comme

un sapajou, puis dévot comme un ange; je n´ai pas manqué la messe

une fois depuis quinze jours. Ah! mon amie, quelle figure! qu´elle

est belle!..."

Mme de La Pommeraye savait tout cela. "C´est à dire, répondit-elle

au marquis, qu´après avoir tout mis en oeuvre pour guérir, vous

n´avez rien omis pour devenir fou, et que c´est le dernier parti

qui vous a réussi?

LE MARQUIS: Et réussi, je ne saurais vous exprimer à quel point.

N´aurez-vous pas compassion de moi et ne vous devrai-je pas le

bonheur de la revoir?

MME DE LA POMMERAYE: La chose est difficile, et je m´en occuperai,

mais à une condition: c´est que vous laisserez ces infortunées en

repos et que vous cesserez de les tourmenter. Je ne vous cèlerai

point qu´elles m´ont écrit de votre persécution avec amertume, et

voilà leur lettre..."

La lettre qu´on donnait à lire au marquis avait été concertée

entre elles. C´était la d´Aisnon fille qui paraissait l´avoir

écrite par ordre de sa mère: et l´on y avait mis, d´honnête, de

doux, de touchant, d´élégance et d´esprit, tout ce qui pouvait

renverser la tête du marquis. Aussi en accompagnait-il chaque mot

d´une exclamation; pas une phrase qu´il ne relût; il pleurait de

joie; il disait à Mme de La Pommeraye: "Convenez donc, madame,

qu´on n´écrit pas mieux que cela.

MME DE LA POMMERAYE: J´en conviens.

LE MARQUIS: Et qu´à chaque ligne on se sent pénétré d´admiration

et de respect pour des femmes de ce caractère!

MME DE LA POMMERAYE: Cela devrait être.

LE MARQUIS: Je vous tiendrai ma parole; mais songez, je vous en

supplie, à ne pas manquer à la vôtre.

MME DE LA POMMERAYE: En vérité, marquis je suis aussi folle que

vous. Il faut que vous ayez conservé un terrible empire sur moi;

cela m´effraye.

LE MARQUIS: Quand la verrai-je?

MME DE LA POMMERAYE: Je n´en sais rien. Il faut s´occuper

premièrement du moyen d´arranger la chose, et d´éviter tout

soupçon. Elles ne peuvent ignorer vos vues; voyez la couleur que

ma complaisance aurait à leurs yeux, si elles s´imaginaient que

j´agis de concert avec vous... Mais, marquis, entre nous, qu´ai-je

besoin de cet embarras-là? Que m´importe que vous aimiez, que vous

n´aimiez pas? que vous extravaguiez? Démêlez votre fusée

vous-même. Le rôle que vous me faites faire est aussi trop

singulier.

LE MARQUIS: Mon amie, si vous m´abandonnez, je suis perdu! Je ne

vous parlerai point de moi, puisque je vous offenserais; mais je

vous conjurerai par ces intéressantes et dignes créatures qui vous

sont si chères; vous me connaissez, épargnez leur toutes les

folies dont je suis capable. J´irai chez elles; oui, j´irai, je

vous en préviens; je forcerai leur porte, j´entrerai malgré elles,

je m´asseyerai, je ne sais ce que je dirai, ce que je ferai; car

que n´avez vous point à craindre de l´état violent où je suis?..."

Vous remarquerez, messieurs, dit l´hôtesse, que depuis le

commencement de cette aventure jusqu´à ce moment, le marquis des

Arcis n´avait pas dit un mot qui ne fût un coup de poignard dirigé

au coeur de Mme de La Pommeraye. Elle étouffait d´indignation et

de rage; aussi répondit-elle au marquis, d´une voix tremblante et

entrecoupée:

"Mais vous avez raison. Ah! si j´avais été aimée comme cela,

peut-être que... Passons là-dessus... Ce n´est pas pour vous que

j´agirai, mais je me flatte du moins, monsieur le marquis, que

vous me donnerez du temps.

LE MARQUIS: Le moins, le moins que je pourrai.

JACQUES: Ah! notre hôtesse, quel diable de femme! Lucifer n´est

pas pire. J´en tremble: et il faut que je boive un coup pour me

rassurer... Est ce que vous me laisserez boire tout seul?

L´H´TESSE: Moi, je n´ai pas peur... Mme de La Pommeraye disait:

"Je souffre, mais je ne souffre pas seule. Cruel homme! j´ignore

quelle sera la durée de mon tourment; mais j´éterniserai le

tien..." Elle tint le marquis près d´un mois dans l´attente de

l´entrevue qu´elle avait promise, c´est-à-dire qu´elle lui laissa

tout le temps de pâtir, de se bien enivrer, et que sous prétexte

d´adoucir la longueur du délai, elle lui permit de l´entretenir de

sa passion.

LE MAîTRE: Et de la fortifier en en parlant.

JACQUES: Quelle femme! quel diable de femme! Notre hôtesse, ma

frayeur redouble.

L´H´TESSE: Le marquis venait donc tous les jours causer avec Mme

de La Pommeraye, qui achevait de l´irriter, de l´endurcir et de le

perdre par les discours les plus artificieux. Il s´informait de la

patrie, de la naissance, de l´éducation, de la fortune et du

désastre de ces femmes; il y revenait sans cesse, et ne se croyait

jamais assez instruit et touché. La marquise lui faisait remarquer

le progrès de ses sentiments, et lui en familiarisait le terme,

sous prétexte de lui en inspirer de l´effroi. "Marquis, lui

disait-elle, prenez-y garde, cela vous mènera loin; il pourrait

arriver un jour que mon amitié, dont vous faites un étrange abus,

ne m´excusât ni à mes yeux ni aux vôtres. Ce n´est pas que tous

les jours on ne fasse de plus grandes folies. Marquis, je crains

fort que vous n´obteniez cette fille qu´à des conditions qui,

jusqu´à présent, n´ont pas été de votre goût."

Lorsque Mme de La Pommeraye crut le marquis bien préparé pour le

succès de son dessein, elle arrangea avec les deux femmes qu´elles

viendraient dîner chez elle; et avec le marquis que pour leur

donner le change, il les surprendrait en habit de campagne: ce qui

fut exécuté.

On en était au second service lorsqu´on annonça le marquis. Le

marquis, Mme de La Pommeraye et les deux d´Aisnon, jouèrent

supérieurement l´embarras, "Madame, dit-il à Mme de La Pommeraye,

j´arrive de ma terre; il est trop tard pour aller chez moi où l´on

ne m´attend que ce soir, et je me suis flatté que vous ne me

refuseriez pas à dîner..." Et tout en parlant, il avait pris une

chaise, et s´était mis à table. On avait disposé le couvert de

manière qu´il se trouvât à côté de la mère et en face de la fille.

Il remercia d´un clin d´oeil Mme de La Pommeraye de cette

attention délicate. Après le trouble du premier instant, nos deux

dévotes se rassurèrent. On causa, on fut même gai. Le marquis fut

de la plus grande attention pour la mère, et de la politesse la

plus réservée pour la fille. C´était un amusement secret bien

plaisant pour ces trois femmes, que le scrupule du marquis à ne

rien dire, à ne se rien permettre qui pût les effaroucher. Elles

eurent l´inhumanité de le faire parler dévotion pendant trois

heures de suite, et Mme de La Pommeraye lui disait: "Vos discours

font merveilleusement l´éloge de vos parents; les premières leçons

qu´on en reçoit ne s´effacent jamais. Vous entendez toutes les

subtilités de l´amour divin, comme si vous n´aviez été qu´à saint

François de Sales pour toute nourriture. N´auriez-vous pas été un

peu quiétiste?

- Je ne m´en souviens plus..."

Il est inutile de dire que nos dévotes mirent dans la conversation

tout ce qu´elles avaient de grâces, d´esprit, de séduction et de

finesse. On toucha en passant le chapitre des passions, et Mlle

Duquênoi (c´était son nom de famille) prétendit qu´il n´y en avait

qu´une seule de dangereuse. Le marquis fut de son avis. Entre les

six et sept heures, les deux femmes se retirèrent, sans qu´il fût

possible de les arrêter; Mme de La Pommeraye prétendant avec Mme

Duquênoi qu´il fallait aller de préférence à son devoir, sans quoi

il n´y aurait presque point de journée dont la douceur ne fût

altérée par le remords. Les voilà parties au grand regret du

marquis, et le marquis en tête à tête avec Mme de La Pommeraye.

MME DE LA POMMERAYE: Eh bien! marquis, ne faut-il pas que je sois

bien bonne? Trouvez-moi à Paris une autre femme qui en fasse

autant.

LE MARQUIS, en se jetant à ses genoux: J´en conviens; il n´y en a

pas une qui vous ressemble. Votre bonté me confond: vous êtes la

seule véritable amie qu´il y ait au monde.

MME DE LA POMMERAYE: Etes-vous bien sûr de sentir toujours

également le prix de mon procédé?

LE MARQUIS: Je serais un monstre d´ingratitude, si j´en rabattais.

MME DE LA POMMERAYE: Changeons de texte. Quel est l´état de votre

coeur?

LE MARQUIS: Faut-il vous l´avouer franchement? Il faut que j´aie

cette fille-là, ou que j´en périsse.

MME DE LA POMMERAYE: Vous l´aurez sans doute, mais il faut savoir

comme quoi.

Le marquis fut environ deux mois sans se montrer chez Mme de La

Pommeraye; et voici ses démarches dans cet intervalle. Il fit

connaissance avec le confesseur de la mère et de la fille. C´était

un ami du petit abbé dont je vous ai parlé. Ce prêtre, après avoir

mis toutes les difficultés hypocrites qu´on peut apporter à une

intrigue malhonnête, et vendu le plus chèrement qu´il fut possible

la sainteté de son ministère, se prêta à tout ce que le marquis

voulut.

La première scélératesse de l´homme de Dieu, ce fut d´aliéner la

bienveillance du curé, et de lui persuader que ces deux protégées

de Mme de La Pommeraye obtenaient de la paroisse une aumône dont

elles privaient des indigents plus à plaindre qu´elles. Son but

était de les amener à ses vues par la misère.

Ensuite il travailla au tribunal de la confession à jeter la

division entre la mère et la fille. Lorsqu´il entendait la mère se

plaindre de sa fille, il aggravait les torts de celle-ci, et

irritait le ressentiment de l´autre. Si c´était la fille qui se

plaignît de sa mère, il lui insinuait que la puissance des pères

et mères sur leurs enfants était limitée, et que, si la

persécution de sa mère était poussée jusqu´à un certain point, il

ne serait peut-être pas impossible de la soustraire à une autorité

tyrannique. Puis il lui donnait pour pénitence de revenir à

confesse.

Une autre fois il lui parlait de ses charmes, mais lestement:

c´était un des plus dangereux présents que Dieu pût faire à une

femme; de l´impression qu´en avait éprouvée un honnête homme qu´il

ne nommait pas, mais qui n´était pas difficile à deviner. Il

passait de là à la miséricorde infinie du ciel et à son indulgence

pour des fautes que certaines circonstances nécessitaient; à la

faiblesse de la nature, dont chacun trouve l´excuse en soi-même; à

la violence et à la généralité de certains penchants, dont les

hommes les plus saints n´étaient pas exempts. Il lui demandait

ensuite si elle n´avait point de désirs, si le tempérament ne lui

parlait pas en rêves, si la présence des hommes ne la troublait

pas. Ensuite, il agitait la question si une femme devait céder ou

résister à un homme passionné, et laisser mourir et damner celui

pour qui le sang de Jésus Christ a été versé: et il n´osait la

décider. Puis il poussait de profonds soupirs; il levait les yeux

au ciel, il priait pour la tranquillité des âmes en peine... La

jeune fille le laissait aller. Sa mère et Mme de La Pommeraye, à

qui elle rendait fidèlement les propos du directeur, lui

suggéraient des confidences qui toutes tendaient à l´encourager.

JACQUES: Votre Mme de La Pommeraye est une méchante femme.

LE MAITRE: Jacques, c´est bientôt dit. Sa méchanceté, d´où lui

vient-elle? Du marquis des Arcis. Rends celui-ci tel qu´il avait

juré et qu´il devait être, et trouve-moi quelque défaut dans Mme

de La Pommeraye. Quand nous serons en route, tu l´accuseras, et je

me chargerai de la défendre. Pour ce prêtre, vil et séducteur, je

te l´abandonne.

JACQUES: C´est un si méchant homme, que je crois que de cette

affaire-ci je n´irai plus à confesse. Et vous, notre hôtesse?

L´H´TESSE: Pour moi je continuerai mes visites à mon vieux curé,

qui n´est pas curieux, et qui n´entend que ce qu´on lui dit.

JACQUES: Si nous buvions à la santé de votre curé?

L´H´TESSE: Pour cette fois-ci je vous ferai raison; car c´est un

bon homme qui, les dimanches et jours de fêtes, laisse danser les

filles et les garçons, et qui permet aux hommes et aux femmes de

venir chez moi, pourvu qu´ils n´en sortent pas ivres. A mon curé!

JACQUES: A votre curé.

L´H´TESSE: Nos femmes ne doutaient pas qu´incessamment l´homme de

Dieu ne hasardât de remettre une lettre à sa pénitente: ce qui fut

fait; mais avec quel ménagement! Il ne savait de qui elle était;

il ne doutait point que ce ne fût de quelque âme bienfaisante et

charitable qui avait découvert leur misère, et qui leur proposait

des secours; il en remettait assez souvent de pareilles. "Au

demeurant vous êtes sage, madame votre mère est prudente, et

j´exige que vous ne l´ouvriez qu´en sa présence." Mlle Duquênoi

accepta la lettre et la remit à sa mère, qui la fit passer sur le

champ à Mme de La Pommeraye. Celle-ci, munie de ce papier, fit

venir le prêtre, l´accabla des reproches qu´il méritait, et le

menaça de le déférer à ses supérieurs, si elle entendait encore

parler de lui.

Dans cette lettre, le marquis s´épuisait en éloges de sa propre

personne, en éloges de Mlle Duquênoi; peignait sa passion aussi

violente qu´elle l´était, et proposait des conditions fortes, même

un enlèvement.

Après avoir fait la leçon au prêtre, Mme de La Pommeraye appela le

marquis chez elle; lui représenta combien sa conduite était peu

digne d´un galant homme; jusqu´où elle pouvait être compromise;

lui montra sa lettre, et protesta que, malgré la tendre amitié qui

les unissait, elle ne pouvait se dispenser de la produire au

tribunal des lois, ou de la remettre à Mme Duquênoi, s´il arrivait

quelque aventure éclatante à sa fille.

"Ah! marquis, lui dit-elle, l´amour vous corrompt; vous êtes mal

né, puisque le faiseur de grandes choses ne vous en inspire que

d´avilissantes. Et que vous ont fait ces pauvres femmes, pour

ajouter l´ignominie à la misère? Faut-il que, parce que cette

fille est belle, et veut rester vertueuse, vous en deveniez le

persécuteur? Est-ce à vous à lui faire détester un des plus beaux

présents du ciel? Par où ai-je mérité, moi, d´être votre complice?

Allons, marquis, jetez-vous à mes pieds, demandez-moi pardon, et

faites serment de laisser mes tristes amies en repos." Le marquis

lui promit de ne plus rien entreprendre sans son aveu; mais qu´il

fallait qu´il eût cette fille à quelque prix que ce fût.

Le marquis ne fut point du tout fidèle à sa parole. La mère était

instruite; il ne balança pas à s´adresser à elle. Il avoua le

crime de son projet; il offrit une somme considérable, des

espérances que le temps pourrait amener; et sa lettre fut

accompagnée d´un écrin de riches pierreries.

Les trois femmes tinrent conseil. La mère et la fille inclinaient

à accepter; mais ce n´était pas là le compte de Mme de La

Pommeraye. Elle revint sur la parole qu´on lui avait donnée; elle

menaça de tout révéler; et au grand regret de nos deux dévotes,

dont la jeune détacha de ses oreilles des girandoles qui lui

allaient si bien, l´écrin et la lettre furent renvoyés avec une

réponse pleine de fierté et d´indignation.

Mme de La Pommeraye se plaignit au marquis du peu de fond qu´il y

avait à faire sur ses promesses. Le marquis s´excusa sur

l´impossibilité de lui proposer une commission si indécente.

"Marquis, marquis, lui dit Mme de La Pommeraye, je vous ai déjà

prévenu, et je vous le répète: vous n´en êtes pas où vous

voudriez; mais il n´est plus temps de vous prêcher, ce seraient

paroles perdues: il n´y a plus de ressources."

Le marquis avoua qu´il le pensait comme elle, et lui demanda la

permission de faire une dernière tentative; c´était d´assurer des

rentes considérables sur les deux têtes, de partager sa fortune

avec les deux femmes, et de les rendre propriétaires à vie d´une

de ses maisons à la ville, et d´une autre à la campagne. "Faites,

lui dit la marquise; je n´interdis que la violence; mais croyez,

mon ami, que 1´honneur et la vertu, quand elle est vraie, n´ont

point de prix aux yeux de ceux qui ont le bonheur de les posséder.

Vos nouvelles offres ne réussiront pas mieux que les précédentes:

je connais ces femmes et j´en ferais la gageure."

Les nouvelles propositions sont faites. Autre conciliabule des

trois femmes. La mère et la fille attendaient en silence la

décision de Mme de La Pommeraye. Celle-ci se promena un moment

sans parler. "Non, non, dit-elle, cela ne suffit pas à mon coeur

ulcéré." Et aussitôt elle prononça le refus; et aussitôt ces deux

femmes fondirent en larmes, se jetèrent à ses pieds, et lui

représentèrent combien il était affreux pour elles de repousser

une fortune immense, qu´elles pouvaient accepter sans aucune

fâcheuse conséquence. Mme de La Pommeraye leur répondit sèchement:

"Est-ce que vous imaginez que ce que je fais, je le fais pour

vous? Qui êtes-vous? Que vous dois-je? A quoi tient-il que je ne

vous renvoie l´une et l´autre à votre tripot? Si ce que l´on vous

offre est trop pour vous, c´est trop peu pour moi. Ecrivez,

madame, la réponse que je vais vous dicter, et qu´elle parte sous

mes yeux." Ces femmes s´en retournèrent encore plus effrayées

qu´affligées.

JACQUES: Cette femme a le diable au corps, et que veut-elle donc?

Quoi! un refroidissement d´amour n´est pas assez puni par le

sacrifice de la moitié d´une grande fortune?

LE MAITRE: Jacques, vous n´avez jamais été femme, encore moins

honnête femme, et vous jugez d´après votre caractère qui n´est pas

celui de Mme de La Pommeraye! Veux-tu que je te dise? J´ai bien

peur que le mariage du marquis des Arcis et d´une catin ne soit

écrit là-haut.

JACQUES: S´il est écrit là-haut, il se fera.

L´H´TESSE: Le marquis ne tarda pas à reparaître chez Mme de La

Pommeraye. "Eh bien, lui dit-elle, vos nouvelles offres?

LE MARQUIS: Faites et rejetées. J´en suis désespéré. Je voudrais

arracher cette malheureuse passion de mon coeur; je voudrais

m´arracher le coeur, et je ne saurais. Marquise, regardez-moi; ne

trouvez-vous pas qu´il y a entre cette jeune fille et moi quelques

traits de ressemblance?

MME DE LA POMMERAYE: Je ne vous en avais rien dit; mais je m´en

étais aperçue. Il ne s´agit pas de cela: que résolvez-vous?

LE MAROUIS: Je ne puis me résoudre à rien. Il me prend des envies

de me jeter dans une chaise de poste, et de courir tant que terre

me portera; un moment après la force m´abandonne; je suis comme

anéanti, ma tête s´embarrasse: je deviens stupide, et ne sais que

devenir.

MME DE LA POMMERAYE: Je ne vous conseille pas de voyager; ce n´est

pas la peine d´aller jusqu´à Villejuif pour revenir."

Le lendemain, le marquis écrivit à la marquise qu´il partait pour

sa campagne; qu´il y resterait tant qu´il pourrait, et qu´il la

suppliait de le servir auprès de ses amies, si l´occasion s´en

présentait; son absence fut courte: il revint avec la résolution

d´épouser.

JACQUES: Ce pauvre marquis me fait pitié.

LE MAITRE: Pas trop à moi.

L´H´TESSE: Il descendit à la porte de Mme de La Pommeraye. Elle

était sortie. En rentrant elle trouva le marquis étendu dans un

fauteuil, les yeux fermés, et absorbé dans la plus profonde

rêverie. "Ah! marquis, vous voilà? la campagne n´a pas eu de longs

charmes pour vous.

- Non, lui répondit-il, je ne suis bien nulle part, et j´arrive

déterminé à la plus haute sottise qu´un homme de mon état, de mon

âge et de mon caractère puisse faire. Mais il vaut mieux épouser

que de souffrir. J´épouse.

MME DE LA POMMERAYE: Marquis, l´affaire est grave, et demande de

la réflexion.

LE MARQUIS: Je n´en ai fait qu´une, mais elle est solide: c´est

que je ne puis jamais être plus malheureux que je le suis.

MME DE LA POMMERAYE: Vous pourriez vous tromper.

JACQUES: La traîtresse!

LE MARQUIS: Voici donc enfin, mon amie, une négociation dont je

puis, ce me semble, vous charger honnêtement. Voyez la mère et la

fille; interrogez la mère, sondez le coeur de la fille, et

dites-leur mon dessein.

MME DE LA POMMERAYE: Tout doucement, marquis. J´ai cru les

connaître assez pour ce que j´en avais à faire; mais à présent

qu´il s´agit du bonheur de mon ami, il me permettra d´y regarder

de plus près. Je m´informerai dans leur province, et je vous

promets de les suivre pas à pas pendant toute la durée de leur

séjour à Paris.

LE MARQUIS: Ces précautions me semblent assez superflues. Des

femmes dans la misère, qui résistent aux appâts que je leur ai

tendus, ne peuvent être que les créatures les plus rares. Avec mes

offres, je serais venu à bout d´une duchesse. D´ailleurs, ne

m´avez-vous pas dit vous-même...

MME DE LA POMMERAYE: Oui, j´ai dit tout ce qu´il vous plaira; mais

avec tout cela, permettez que je me satisfasse.

JACQUES: La chienne! la coquine! l´enragée! et pourquoi aussi

s´attacher à une pareille femme?

LE MAITRE: Et pourquoi aussi la séduire et s´en détacher?

L´H´TESSE: Pourquoi cesser de l´aimer sans rime ni raison?

JACQUES, montrant le ciel du doigt: Ah! mon maître!

LE MARQUIS: Pourquoi, marquise, ne vous mariez-vous pas aussi?

MME DE LA POMMERAYE: A qui, s´il vous plaît?

LE MARQUIS: Au petit comte; il a de l´esprit, de la naissance, de

la fortune.

MME DE LA POMMERAYE: Et qui est-ce qui me répondra de sa fidélité?

C´est vous peut-être!

LE MARQUIS: Non; mais il me semble qu´on se passe aisément de la

fidélité d´un mari.

MME DE LA POMMERAYE: D´accord; mais si le mien m´était infidèle,

je serais peut-être assez bizarre pour m´en offenser; et je suis

vindicative.

LE MARQUIS: Eh bien! vous vous vengeriez, cela s´en va sans dire.

C´est que nous prendrions un hôtel commun, et que nous formerions

tous quatre la plus agréable société.

MME DE LA POMMERAYE: Tout cela est fort beau; mais je ne me marie

pas. Le seul homme que j´aurais peut-être été tentée d´épouser...

LE MARQUIS: C´est moi?

MME DE LA POMMERAYE: Je puis vous l´avouer à présent sans

conséquence.

LE MARQUIS: Et pourquoi ne me l´avoir pas dit?

MME DE LA POMMERAYE: Par l´événement, j´ai bien fait. Celle que

vous allez avoir vous convient de tout point mieux que moi.

L´H´TESSE: Mme de La Pommeraye mit à ses informations toute

l´exactitude et la célérité qu´elle voulut. Elle produisit au

marquis les attestations les plus flatteuses; il y en avait de

Paris, il y en avait de la province. Elle exigea du marquis encore

une quinzaine, afin qu´il s´examinât derechef. Cette quinzaine lui

parut éternelle; enfin la marquise fut obligée de céder à son

impatience et à ses prières. La première entrevue se fait chez ses

amies; on y convient de tout, les bans se publient; le contrat se

passe; le marquis fait présent à Mme de La Pommeraye d´un superbe

diamant, et le mariage est consommé.

JACQUES: Quelle trame et quelle vengeance!

LE MAITRE: Elle est incompréhensible.

JACQUES: Délivrez-moi du souci de la première nuit des noces, et

jusqu´à présent je n´y vois pas un grand mal.

LE MAITRE: Tais-toi, nigaud.

L´H´TESSE: La nuit des noces se passa fort bien.

JACQUES: Je croyais...

L´H´TESSE: Croyez à ce que votre maître vient de vous dire..." Et

en parlant ainsi elle souriait, et en souriant, elle passait sa

main sur le visage de Jacques, et lui serrait le nez... "Mais ce

fut le lendemain...

JACQUES: Le lendemain ne fut ce pas comme la veille?

L´H´TESSE: Pas tout à fait. Le lendemain, Mme de La Pommeraye

écrivit au marquis un billet qui l´invitait à se rendre chez elle

au plus tôt, pour affaire importante. Le marquis ne se fit pas

attendre.

On le reçut avec un visage où l´indignation se peignait dans toute

sa force; le discours qu´on lui tint ne fut pas long; le voici:

"Marquis, lui dit-elle, apprenez à me connaître. Si les autres

femmes s´estimaient assez pour éprouver mon ressentiment, vos

semblables seraient moins communs. Vous aviez acquis une honnête

femme que vous n´avez pas su conserver; cette femme, c´est moi;

elle s´est vengée en vous en faisant épouser une digne de vous.

Sortez de chez moi, et allez-vous en rue Traversière, à l´hôtel de

Hambourg, où l´on vous apprendra le sale métier que votre femme et

votre belle-mère ont exercé pendant dix ans, sous le nom de

d´Aisnon."

La surprise et la consternation de ce pauvre marquis ne peuvent se

rendre. Il ne savait qu´en penser; mais son incertitude ne dura

que le temps d´aller d´un bout de la ville à l´autre. Il ne rentra

point chez lui de tout le jour; il erra dans les rues. Sa

belle-mère et sa femme eurent quelque soupçon de ce qui s´était

passé. Au premier coup de marteau, la belle-mère se sauva dans son

appartement, et s´y enferma à la clef; sa femme l´attendit seule.

A l´approche de son époux, elle lut sur son visage la fureur qui

le possédait. Elle se jeta à ses pieds, la face collée contre le

parquet, sans mot dire. "Retirez-vous, lui dit-il, infâme! loin de

moi..." Elle voulut se relever; mais elle retomba sur son visage,

les bras étendus à terre entre les pieds du marquis. "Monsieur,

lui dit-elle, foulez-moi aux pieds, écrasez-moi, car je l´ai

mérité; faites de moi tout ce qu´il vous plaira; mais épargnez ma

mère...

- Retirez-vous, reprit le marquis; retirez-vous! c´est assez de

l´infamie dont vous m´avez couvert; épargnez-moi un crime."

La pauvre créature resta dans l´attitude où elle était et ne lui

répondit rien. Le marquis était assis dans un fauteuil, la tête

enveloppée de ses bras, et le corps à demi penché sur les pieds de

son lit, hurlant par intervalles, sans la regarder:

"Retirez-vous!..." Le silence et l´immobilité de la malheureuse le

surprirent; il lui répeta d´une voix plus forte encore: "Qu´on se

retire; est-ce que vous ne m´entendez pas? ..." Ensuite il se

baissa, la repoussa durement, et reconnaissant qu´elle était sans

sentiment et presque sans vie, il la prit par le milieu du corps,

l´étendit sur un canapé, attacha un moment sur elle des regards où

se peignaient alternativement la commisération et le courroux. Il

sonna: des valets entrèrent; on appela ses femmes, à qui il dit:

"Prenez votre maîtresse qui se trouve mal; portez-la dans son

appartement, et secourez-la..." Peu d´instants après il envoya

secrètement savoir de ses nouvelles. On lui dit qu´elle était

revenue de son premier évanouissement; mais que, les défaillances

se succédant rapidement, elles étaient si fréquentes et si longues

qu´on ne pouvait lui répondre de rien. Une ou deux heures après il

renvoya secrètement savoir son état. On lui dit qu´elle

suffoquait, et qu´il lui était survenu une espèce de hoquet qui se

faisait entendre jusque dans les cours. A la troisième fois,

c´était sur le matin, on lui rapporta qu´elle avait beaucoup

pleuré, que le hoquet s´était calmé, et qu´elle paraissait

s´assoupir.

Le jour suivant, le marquis fit mettre ses chevaux à sa chaise, et

disparut pendant quinze jours, sans qu´on sache ce qu´il était

devenu. Cependant, avant de s´éloigner, il avait pourvu à tout ce

qui était nécessaire à la mère et à la fille, avec ordre d´obéir à

madame comme à lui-même. Pendant cet intervalle, ces deux femmes

restèrent l´une en présence de l´autre, sans presque se parler, la

fille sanglotant, et poussant quelquefois des cris, s´arrachant

les cheveux, se tordant les bras, sans que sa mère osât

s´approcher d´elle et la consoler. L´une montrait la figure du

désespoir, l´autre la figure de l´endurcissement. La fille vingt

fois dit à sa mère: "Maman, sortons d´ici, sauvons-nous." Autant

de fois la mère s´y opposa, et lui répondit: "Non, ma fille, il

faut rester; il faut voir ce que cela deviendra: cet homme ne nous

tuera pas..." "Eh! plût à Dieu, lui répondait sa fille qu´il l´eût

déjà fait!..." Sa mère lui répliquait: "Vous feriez mieux de vous

taire, que de parler comme une sotte."

A son retour, le marquis s´enferma dans son cabinet, et écrivit

deux lettres, l´une à sa femme, l´autre à sa belle-mère. Celle-ci

partit dans la même journée, et se rendit au couvent des

Carmélites de la ville prochaine, où elle est morte il y a

quelques jours. Sa fille s´habilla, et se traîna dans

l´appartement de son mari où il lui avait apparemment enjoint de

venir. Dès la porte, elle se jeta à genoux. "Levez-vous", lui dit

le marquis...

Au lieu de se lever, elle s´avança vers lui sur ses genoux; elle

tremblait de tous ses membres: elle était échevelée; elle avait le

corps un peu penché, les bras portés de son côté, la tête relevée,

le regard attaché sur ses yeux, et le visage inondé de pleurs. "Il

me semble", lui dit-elle, un sanglot séparant chacun de ses mots,

"que votre coeur justement irrité s´est radouci, et que peut-être

avec le temps j´obtiendrai miséricorde. Monsieur, de grâce, ne

vous hâtez pas de me pardonner. Tant de filles honnêtes sont

devenues de malhonnêtes femmes, que peut-être serai-je un exemple

contraire. Je ne suis pas encore digne que vous vous rapprochiez

de moi; attendez, laissez-moi seulement l´espoir du pardon.

Tenez-moi loin de vous; vous verrez ma conduite; vous la jugerez:

trop heureuse mille fois, trop heureuse si vous daignez

quelquefois m´appeler! Marquez-moi le recoin obscur de votre

maison où vous permettez que j´habite; j´y resterai sans murmure.

Ah! si je pouvais m´arracher le nom et le titre qu´on m´a fait

usurper, et mourir après, à l´instant vous seriez satisfait! Je me

suis laissé conduire par faiblesse, par séduction, par autorité,

par menaces, à une action infâme; mais ne croyez pas, monsieur,

que je sois méchante: je ne le suis pas, puisque je n´ai pas

balancé à paraître devant vous quand vous m´avez appelée, et que

j´ose à présent lever les yeux sur vous et vous parler. Ah! si

vous pouviez lire au fond de mon coeur, et voir combien mes fautes

passées sont loin de moi; combien les moeurs de mes pareilles me

sont étrangères! La corruption s´est posée sur moi; mais elle ne

s´y est point attachée. Je me connais, et une justice que je me

rends, c´est que par mes goûts, par mes sentiments, par mon

caractère, j´étais née digne de l´honneur de vous appartenir. Ah!

s´il m´eût été libre de vous voir, il n´y avait qu´un mot à dire,

et je crois que j´en aurais eu le courage. Monsieur, disposez de

moi comme il vous plaira; faites entrer vos gens: qu´ils me

dépouillent, qu´ils me jettent la nuit dans la rue: je souscris à

tout. Quel que soit le sort que vous me préparez, je m´y soumets:

le fond d´une campagne, l´obscurité d´un cloître peut me dérober

pour jamais à vos yeux: parlez, et j´y vais. Votre bonheur n´est

point perdu sans ressources, et vous pouvez m´oublier...

- Levez-vous, lui dit doucement le marquis; je vous ai pardonné:

au moment même de l´injure j´ai respecté ma femme en vous; il

n´est pas sorti de ma bouche une parole qui l´ait humiliée, ou du

moins je m´en repens, et je proteste qu´elle n´en entendra plus

aucune qui l´humilie, si elle se souvient qu´on ne peut rendre son

époux malheureux sans le devenir. Soyez honnête, soyez heureuse,

et faites que je le sois. Levez-vous, je vous en prie, ma femme,

levez-vous et embrassez-moi; madame la marquise, levez-vous, vous

n´êtes pas à votre place; madame des Arcis, levez-vous..."

Pendant qu´il parlait ainsi, elle était restée le visage caché

dans ses mains, et la tête appuyée sur les genoux du marquis; mais

au mot de ma femme, au mot de Mme des Arcis, elle se leva

brusquement, et se précipita sur le marquis, elle le tenait

embrassé, à moitié suffoquée par la douleur et par la joie; puis

elle se séparait de lui, se jetait à terre, et lui baisait les

pieds.

"Ah! lui disait le marquis, je vous ai pardonné; je vous l´ai dit;

et je vois que vous n´en croyez rien.

- Il faut, lui répondait-elle, que cela soit, et que je ne le

croie jamais."

Le marquis ajoutait: "En vérité, je crois que je ne me repens de

rien; et que cette Pommeraye, au lieu de se venger, m´aura rendu

un grand service. Ma femme, allez vous habiller, tandis qu´on

s´occupera à faire vos malles. Nous partons pour ma terre, où nous

resterons jusqu´à ce que nous puissions reparaître ici sans

conséquence pour vous et pour moi..."

Ils passèrent presque trois ans de suite absents de la capitale.

JACQUES: Et je gagerais bien que ces trois ans s´écoulèrent comme

un jour, et que le marquis des Arcis fut un des meilleurs maris et

eut une des meilleures femmes qu´il y eût au monde.

LE MAITRE: Je serais de moitié; mais en vérité je ne sais

pourquoi, car je n´ai point été satisfait de cette fille pendant

tout le cours des menées de la dame de La Pommeraye et de sa mère.

Pas un instant de crainte, pas le moindre signe d´incertitude, pas

un remords; je l´ai vue se prêter, sans aucune répugnance, à cette

longue horreur. Tout ce qu´on a voulu d´elle, elle n´a jamais

hésité à le faire; elle va à confesse; elle communie; elle joue la

religion et ses ministres. Elle m´a semblé aussi fausse, aussi

méprisable, aussi méchante que les deux autres... Notre hôtesse,

vous narrez assez bien; mais vous n´êtes pas encore profonde dans

l´art dramatique. Si vous vouliez que cette jeune fille

intéressât, il fallait lui donner de la franchise, et nous la

montrer victime innocente et forcée de sa mère et de La Pommeraye,

il fallait que les traitements les plus cruels l´entraînassent,

malgré qu´elle en eût, à concourir à une suite de forfaits

continus pendant une année; il fallait préparer ainsi le

raccommodement de cette femme avec son mari. Quand on introduit un

personnage sur la scène, il faut que son rôle soit un: or je vous

demanderai, notre charmante hôtesse, si la fille qui complote avec

deux scélérates est bien la femme suppliante que nous avons vue

aux pieds de son mari? Vous avez péché contre les règles

d´Aristote, d´Horace, de Vida et de Le Bossu.

L´H´TESSE: Je ne connais ni bossu ni droit: je vous ai dit la

chose comme elle s´est passée, sans en rien omettre, sans y rien

ajouter. Et qui sait ce qui se passait au fond du coeur de cette

jeune fille, et si, dans les moments où elle nous paraissait agir

le plus lestement, elle n´était pas secrètement dévorée de

chagrin?

JACQUES: Notre hôtesse, pour cette fois, il faut que je sois de

l´avis de mon maître qui me le pardonnera, car cela m´arrive si

rarement; de son Bossu, que je ne connais point; et de ces autres

messieurs qu´il a cités, et que je ne connais pas davantage. Si

Mlle Duquênoi, ci-devant la d´Aisnon, avait été une jolie enfant,

il y aurait paru.

L´H´TESSE: Jolie enfant ou non, tant y a que c´est une excellente

femme; que son mari est avec elle content comme un roi, et qu´il

ne la troquerait pas contre une autre.

LE MAITRE: Je l´en félicite: il a été plus heureux que sage.

L´H´TESSE: Et moi, je vous souhaite une bonne nuit. Il est tard,

et il faut que je sois la dernière couchée et la première levée.

Quel maudit métier! Bonsoir, messieurs, bonsoir. Je vous avais

promis, je ne sais plus à propos de quoi, l´histoire d´un mariage

saugrenu: et je crois vous avoir tenu parole. Monsieur Jacques, je

crois que vous n´aurez pas de peine à vous endormir; car vos yeux

sont plus qu´à demi fermés. Bonsoir, monsieur Jacques.

LE MAITRE: Eh bien, notre hôtesse, il n´y a donc pas moyen de

savoir vos aventures?

L´H´TESSE: Non.

JACQUES: Vous avez un furieux goût pour les contes!

LE MAITRE: Il est vrai; ils m´instruisent et m´amusent. Un bon

conteur est un homme rare.

JACQUES: Et voilà tout juste pourquoi je n´aime pas les contes, à

moins que je ne les fasse.

LE MAITRE: Tu aimes mieux parler mal que te taire.

JACQUES: Il est vrai.

LE MAITRE: Et moi, j´aime mieux entendre mal parler que de ne rien

entendre.

JACQUES: Cela nous met tous deux fort à notre aise.

Je ne sais où l´hôtesse, Jacques et son maître avaient mis leur

esprit, pour n´avoir pas trouvé une seule fois des choses qu´il y

avait à dire en faveur de Mlle Duquênoi. Est-ce que cette fille

comprit rien aux artifices de la dame de La Pommeraye, avant le

dénouement? Est-ce qu´elle n´aurait pas mieux aimé accepter les

offres que la main du marquis, et l´avoir pour amant que pour

époux? Est-ce qu´elle n´était pas continuellement sous les menaces

et le despotisme de la marquise? Peut-on la blâmer de son horrible

aversion pour un état infâme? et si l´on prend le parti de l´en

estimer davantage, peut-on exiger d´elle bien de la délicatesse,

bien du scrupule dans le choix des moyens de s´en tirer?

Et vous croyez, lecteur, que l´apologie de Mme de La Pommeraye est

plus difficile à faire? Il vous aurait été peut-être plus agréable

d´entendre là-dessus Jacques et son maître; mais ils avaient à

parler de tant d´autres choses plus intéressantes, qu´ils auraient

vraisemblablement négligé celle-ci. Permettez donc que je m´en

occupe un moment.

Vous entrez en fureur au nom de Mme de La Pommeraye, et vous vous

écriez: "Ah! la femme horrible! ah! l´hypocrite! ah! la

scélérate!..." Point d´exclamation, point de courroux, point de

partialité: raisonnons. Il se fait tous les jours des actions plus

noires, sans aucun génie. Vous pouvez haïr; vous pouvez redouter

Mme de La Pommeraye: mais vous ne la mépriserez pas. Sa vengeance

est atroce; mais elle n´est souillée d´aucun motif d´intérêt. On

ne vous a pas dit qu´elle avait jeté au nez du marquis le beau

diamant dont il lui avait fait présent; mais elle le fit: je le

sais par les voies les plus sûres. Il ne s´agit ni d´augmenter sa

fortune, ni d´acquérir quelques titres d´honneur. Quoi! si cette

femme en avait fait autant, pour obtenir à un mari la récompense

de ses services; si elle s´était prostituée à un ministre ou même

à un premier commis pour un cordon ou pour une colonelle; au

dépositaire de la feuille des Bénéfices, pour une riche abbaye,

cela vous paraîtrait tout simple, l´usage serait pour vous; et

lorsqu´elle se venge d´une perfidie, vous vous révoltez contre

elle au lieu de voir que son ressentiment ne vous indigne que

parce que vous êtes incapable d´en éprouver un aussi profond, ou

que vous ne faites presque aucun cas de la vertu des femmes.

Avez-vous un peu réfléchi sur les sacrifices que Mme de La

Pommeraye avait faits au marquis? Je ne vous dirai pas que sa

bourse lui avait été ouverte en toute occasion, et que pendant

plusieurs années il n´avait eu d´autre maison, d´autre table que

la sienne: cela vous ferait hocher de la tête; mais elle s´était

assujettie à toutes ses fantaisies, à tous ses goûts; pour lui

plaire elle avait renversé le plan de sa vie. Elle jouissait de la

plus haute considération dans le monde, par la pureté de ses

moeurs: et elle s´était rabaissée sur la ligne commune. On dit

d´elle, lorsqu´elle eut agréé l´hommage du marquis des Arcis:

"Enfin cette merveilleuse Mme de La Pommeraye s´est donc faite

comme une d´entre nous..." Elle avait remarqué autour d´elle les

souris ironiques; elle avait entendu les plaisanteries, et souvent

elle en avait rougi et baissé les yeux; elle avait avalé tout le

calice de l´amertume préparé aux femmes dont la conduite réglée a

fait trop longtemps la satire des mauvaises moeurs de celles qui

les entourent; elle avait supporté tout l´éclat scandaleux par

lequel on se venge des imprudentes bégueules qui affichent de

l´honnêteté. Elle était vaine; et elle serait morte de douleur

plutôt que de promener dans le monde, après la honte de la vertu

abandonnée, le ridicule d´une délaissée. Elle touchait au moment

où la perte d´un amant ne se répare plus. Tel était son caractère,

que cet événement la condamnait à l´ennui et à la solitude. Un

homme en poignarde un autre pour un geste, pour un démenti; et il

ne sera pas permis à une honnête femme perdue, déshonorée, trahie,

de jeter le traître entre les bras d´une courtisane? Ah! lecteur,

vous êtes bien légal dans vos éloges, et bien sévère dans votre

blâme. Mais, me direz-vous, c´est plus encore la manière que la

chose que je reproche à la marquise. Je ne me fais pas à un

ressentiment d´une si longue tenue; à un tissu de fourberies, de

mensonges, qui dure près d´un an. Ni moi non plus, ni Jacques, ni

son maître, ni l´hôtesse. Mais vous pardonnez tout à un premier

mouvement; et je vous dirai que, si le premier mouvement des

autres est court, celui de Mme de La Pommeraye et des femmes de

son caractère est long. Leur âme reste quelquefois toute leur vie

comme au premier moment de l´injure; et quel inconvénient, quelle

injustice y a-t-il à cela? Je n´y vois que des trahisons moins

communes; et j´approuverais fort une loi qui condamnerait aux

courtisanes celui qui aurait séduit et abandonné une honnête

femme: l´homme commun aux femmes communes.

Tandis que je disserte, le maître de Jacques ronfle comme s´il

m´avait écouté, et Jacques, à qui les muscles des jambes

refusaient le service, rôde dans la chambre, en chemise et pieds

nus, culbute tout ce qu´il rencontre et réveille son maître qui

lui dit d´entre ses rideaux: "Jacques, tu es ivre.

- Ou peu s´en faut.

- A quelle heure as-tu résolu de te coucher?

- Tout à l´heure, Monsieur, c´est qu´il y a... c´est qu´il y a...

- Qu´est-ce qu´il y a?

- Dans cette bouteille un reste qui s´éventerait. J´ai en horreur

les bouteilles en vidange; cela me reviendrait en tête, quand je

serais couché; et il n´en faudrait pas davantage pour m´empêcher

de fermer l´oeil. Notre hôtesse est, par ma foi, une excellente

femme, et son vin de Champagne un excellent vin; ce serait dommage

de le laisser éventer... Le voilà bientôt à couvert... et il ne

s´éventera plus..."

Et tout en balbutiant, Jacques en chemise et pieds nus, avait

sablé deux ou trois rasades sans ponctuation, comme il

s´exprimait, c´est-à-dire de la bouteille au verre, du verre à la

bouche. Il y a deux versions sur ce qui suivit après qu´il eut

éteint les lumières. Les uns prétendant qu´il se mit à tâtonner le

long des murs sans pouvoir retrouver son lit, et qu´il disait: "Ma

foi, il n´y est plus, ou, s´il y est, il est écrit là-haut que je

ne le retrouverai pas; dans l´un et l´autre cas, il faut s´en

passer"; et qu´il prit le parti de s´étendre sur des chaises.

D´autres, qu´il était écrit là-haut qu´il s´embarrasserait les

pieds dans les chaises, qu´il tomberait sur le carreau et qu´il y

resterait. De ces deux versions, demain, après demain, vous

choisirez, à tête reposée, celle qui vous conviendra le mieux.

Nos deux voyageurs, qui s´étaient couchés tard et la tête un peu

chaude de vin, dormirent la grasse matinée; Jacques à terre ou sur

des chaises, selon la version que vous aurez préférée; son maître

plus à son aise dans son lit. L´hôtesse monta, et leur annonça que

la journée ne serait pas belle; mais que, quand le temps leur

permettrait de continuer leur route, ils risqueraient leur vie ou

seraient arrêtés par le gonflement des eaux du ruisseau qu´ils

auraient à traverser; et que plusieurs hommes à cheval, qui

n´avaient pas voulu l´en croire, avaient été forcés de rebrousser

chemin. Le maître dit à Jacques: "Jacques, que ferons-nous?"

Jacques répondit: "Nous déjeunerons d´abord avec notre hôtesse: ce

qui nous avisera." L´hôtesse jura que c´était sagement pensé. On

servit à déjeuner. L´hôtesse ne demandait pas mieux que d´être

gaie; le maître de Jacques s´y serait prêté; mais Jacques

commençait à souffrir; il mangea de mauvaise grâce, il but peu, il

se tut. Ce dernier symptôme était surtout fâcheux; c´était la

suite de la mauvaise nuit qu´il avait passée et du mauvais lit

qu´il avait eu. Il se plaignait de douleurs dans les membres; sa

voix rauque annonçait un mal de gorge. Son maître lui conseilla de

se coucher: il n´en voulut rien faire. L´hôtesse lui proposait une

soupe à l´oignon. Il demanda qu´on fît du feu dans la chambre, car

il ressentait du frisson; qu´on lui préparât de la tisane et qu´on

lui apportât une bouteille de vin blanc: ce qui fut exécuté

sur-le-champ. Voilà l´hôtesse partie et Jacques en tête-à-tête

avec son maître. Celui-ci allait à la fenêtre, disait: "Quel

diable de temps!" regardait à sa montre (car c´était la seule en

qui il eût confiance) quelle heure il était, prenait sa prise de

tabac, recommençait la même chose d´heure en heure s´écriant à

chaque fois: "Quel diable de temps!" se tournant vers Jacques et

ajoutant: "La belle occasion pour reprendre et achever l´histoire

de tes amours! mais on parle mal d´amour et d´autre chose quand on

souffre. Vois, tâte-toi, si tu peux continuer, continue; sinon,

bois ta tisane et dors."

Jacques prétendit que le silence lui était malsain; qu´il était un

animal jaseur; et que le principal avantage de sa condition, celui

qui le touchait le plus, c´était la liberté de se dédommager des

douze années de bâillon qu´il avait passées chez son grand-père, à

qui Dieu fasse miséricorde.

LE MAITRE: Parle donc, puisque cela nous fait plaisir à tous deux.

Tu en étais à je ne sais quelle proposition malhonnête de la femme

du chirurgien; il s´agissait, je crois, d´expulser celui qui

servait au château et d´y installer son mari.

JACQUES: M´y voilà; mais un moment, s´il vous plaît. Humectons.

Jacques remplit un grand gobelet de tisane, y versa un peu de vin

blanc et l´avala. C´était une recette qu´il tenait de son

capitaine et que M. Tissot, qui la tenait de Jacques, recommande

dans son traité des maladies populaires. Le vin blanc, disaient

Jacques et M. Tissot, fait pisser, est diurétique, corrige la

fadeur de la tisane et soutient le ton de l´estomac et des

intestins. Son verre de tisane bu, Jacques continua:

Me voilà sorti de la maison du chirurgien, monté dans la voiture,

arrivé au château et entouré de tous ceux qui l´habitaient.

LE MAITRE: Est-ce que tu y étais connu?

JACQUES: Assurément! Vous rappelleriez-vous une certaine femme à

la cruche d´huile?

LE MAITRE: Fort bien!

JACQUES: Cette femme était la commissionnaire de l´intendant et

des domestiques. Jeanne avait prôné dans le château l´acte de

commisération que j´avais exercé envers elle; ma bonne oeuvre

était parvenue aux oreilles du maître: on ne lui avait pas laissé

ignorer les coups de pied et de poing dont elle avait été

récompensée la nuit sur le grand chemin. Il avait ordonné qu´on me

découvrit et qu´on me transportât chez lui. M´y voilà. On me

regarde; on m´interroge, on m´admire. Jeanne m´embrassait et me

remerciait. "Qu´on le loge commodément, disait le maître à ses

gens, et qu´on ne le laisse manquer de rien"; au chirurgien de la

maison: "Vous le visiterez avec assiduité..." Tout fut exécuté de

point en point. Eh bien! mon maître, qui sait ce qui est écrit

là-haut? Qu´on dise à présent que c´est bien ou mal fait de donner

son argent; que c´est un malheur d´être assommé... Sans ces deux

événements, M. Desglands n´aurait jamais entendu parler de

Jacques.

LE MAITRE: M. Desglands, seigneur de Miremont! C´est au château de

Miremont que tu es? chez mon vieil ami, le père de M. Desforges

l´intendant de ma province?

JACQUES: Tout juste. Et la jeune brune à la taille légère, aux

yeux noirs...

LE MAITRE: Est Denise, la fille de Jeanne?

JACQUES: Elle-même.

LE MAITRE: Tu as raison, c´est une des plus belles et des plus

honnêtes créatures qu´il y ait à vingt lieues à la ronde. Moi et

la plupart de ceux qui fréquentaient le château de Desglands

avaient tout mis en oeuvre inutilement pour la séduire, et il n´y

en avait pas un de nous qui n´eût fait de grandes sottises pour

elle, à condition d´en faire une petite pour lui."

Jacques cessant ici de parler, son maître lui dit: "A quoi

penses-tu? Que fais-tu?

JACQUES: Je fais ma prière.

LE MAITRE: Est-ce que tu pries?

JACQUES: Quelquefois.

LE MAITRE: Et que dis-tu?

JACQUES: Je dis: "Toi qui as fait le grand rouleau, quel que tu

sois; et dont le doigt a tracé toute l´écriture qui est là-haut,

tu as su de tous les temps ce qu´il me fallait; que ta volonté

soit faite. Amen."

LE MAITRE: Est-ce que tu ne ferais pas aussi bien de te taire?

JACQUES: Peut-être que oui, peut-être que non. Je prie à tout

hasard; et quoi qu´il m´advint, Je ne m´en réjouirais ni m´en

plaindrais, si je me possédais; mais c´est que je suis

inconséquent et violent, que j´oublie mes principes ou les leçons

de mon capitaine et que je ris et pleure comme un sot.

LE MAITRE: Est-ce que ton capitaine ne pleurait point, ne riait

jamais?

JACQUES: Rarement... Jeanne m´amena sa fille un matin; et

s´adressant d´abord à moi, elle; me dit: "Monsieur, vous voilà

dans un beau château, où vous serez un peu mieux que chez votre

chirurgien. Dans les commencements surtout, oh! vous serez soigné

à ravir; mais je connais les domestiques, il y a assez longtemps

que je le suis; peu à peu leur beau zèle se ralentira. Les maîtres

ne penseront plus à vous; et si votre maladie dure, vous serez

oublié, mais si parfaitement oublié, que s´il vous prenait

fantaisie de mourir de faim, cela vous réussirait..." Puis se

tournant vers sa fille: "Ecoute, Denise, lui dit-elle, je veux que

tu visites cet honnête homme-là quatre fois par jour: le matin, à

l´heure du dîner, sur les cinq heures et à l´heure du souper. Je

veux que tu lui obéisses comme à moi. Voilà qui est dit, et n´y

manque pas."

LE MAITRE: Sais-tu ce qui lui est arrivé à ce pauvre Desglands?

JACQUES: Non, monsieur; mais si les souhaits que j´ai faits pour

sa prospérité n´ont pas été remplis, ce n´est pas faute d´avoir

été sincères. C´est lui qui me donna au commandeur de La Boulaye,

qui périt en passant à Malte; c´est le commandeur de La Boulaye

qui me donna à son frère aîné le capitaine, qui est peut-être mort

à présent de la fistule; c´est ce capitaine qui me donna à son

frère le plus jeune, l´avocat général de Toulouse, qui devint fou,

et que la famille fit enfermer. C´est M. Pascal, avocat général de

Toulouse, qui me donna au comte de Tourville, qui aima mieux

laisser croître sa barbe sous un habit de capucin que d´exposer sa

vie; c´est le comte de Tourville qui me donna à la marquise du

Belloy, qui s´est sauvée à Londres avec un étranger; c´est la

marquise du Belloy qui me donna à un de ses cousins, qui s´est

ruiné avec les femmes et qui a passé aux îles; c´est ce cousin-là

qui me recommanda à un M. Hérissant, usurier de profession, qui

faisait valoir l´argent de M. de Rusai, docteur de Sorbonne, qui

me fit entrer chez Mlle Isselin, que vous entreteniez, et qui me

plaça chez vous, à qui je devrai un morceau de pain sur mes vieux

jours, car vous me l´avez promis si je vous restais attaché: et il

n´y a pas d´apparence que nous nous séparions. Jacques a été fait

pour vous, et vous fûtes fait pour Jacques.

LE MAITRE: Mais, Jacques, tu as parcouru bien des maisons en assez

peu de temps.

JACQUES: Il est vrai; on m´a renvoyé quelquefois.

LE MAITRE: Pourquoi?

JACQUES: C´est que je suis né bavard, et que tous ces gens-là

voulaient qu´on se tût. Ce n´était pas comme vous, qui me

remercieriez demain si je me taisais. J´avais tout juste le vice

qui vous convenait. Mais qu´est-ce donc qui est arrivé à M.

Desglands? Dites-moi cela, tandis que je m´apprêterai un coup de

tisane.

LE MAITRE: Tu as demeuré dans son château et tu n´as jamais

entendu parler de son emplâtre?

JACQUES: Non.

LE MAITRE: Cette aventure-là sera pour la route; l´autre est

courte. Il avait fait sa fortune au jeu. Il s´attacha à une femme

que tu auras pu voir dans son château, femme d´esprit, mais

sérieuse taciturne, originale et dure. Cette femme lui dit un

jour: "Ou vous m´aimez mieux que le jeu, et en ce cas donnez-moi

votre parole d´honneur que vous ne jouerez jamais; ou vous aimez

mieux le jeu que moi, et en ce cas ne me parlez plus de votre

passion, et jouez tant qu´il vous plaira..." Desglands donna sa

parole d´honneur qu´il ne jouerait plus. - Ni gros ni petit jeu? -

Ni gros ni petit jeu. Il y avait environ dix ans qu´ils vivaient

ensemble dans le château que tu connais, lorsque Desglands, appelé

à la ville par une affaire d´intérêt eut le malheur de rencontrer

chez son notaire une de ses anciennes connaissances de brelan, qui

l´entraîna à dîner dans un tripot, où il perdit en une seule

séance tout ce qu´il possédait. Sa maîtresse fut inflexible; elle

était riche; elle fit à Desglands une pension modique et se sépara

de lui pour toujours.

JACQUES: J´en suis fâché, c´était un galant homme.

LE MAITRE: Comment va la gorge?

JACQUES: Mal.

LE MAITRE: C´est que tu parles trop, et que tu ne bois pas assez.

JACQUES: C´est que je n´aime pas la tisane, et que j´aime à

parler.

LE MAITRE: Eh bien! Jacques, te voilà chez Desglands, près de

Denise, et Denise autorisée par sa mère à te faire au moins quatre

visites par jour. La coquine! préférer un Jacques!

JACQUES: Un Jacques! un Jacques, Monsieur, est un homme comme un

autre.

LE MAITRE: Jacques, tu te trompes, un Jacques n´est point un homme

comme un autre.

JACQUES: C´est quelquefois mieux qu´un autre.

LE MAITRE: Jacques, vous vous oubliez. Reprenez l´histoire de vos

amours, et souvenez-vous que vous n´êtes et que vous ne serez

jamais qu´un Jacques.

JACQUES: Si, dans la chaumière où nous trouvâmes les coquins,

Jacques n´avait pas valu un peu mieux que son maître...

LE MAITRE: Jacques, vous êtes un insolent: vous abusez de ma

bonté. Si j´ai fait la sottise de vous tirer de votre place, je

saurai bien vous y remettre. Jacques, prenez votre bouteille et

votre coquemar, et descendez là-bas.

JACQUES: Cela vous plaît à dire, Monsieur; je me trouve bien ici,

et je ne descendrai pas là-bas.

LE MAITRE: Je te dis que tu descendras.

JACQUES: Je suis sûr que vous ne dites pas vrai. Comment,

Monsieur, après m´avoir accoutumé pendant dix ans à vivre de pair

à compagnon...

LE MAITRE: Il me plaît que cela cesse.

JACQUES: Après avoir souffert toutes mes impertinences...

LE MAITRE: Je n´en veux plus souffrir.

JACQUES: Après m´avoir fait asseoir à table à côté de vous,

m´avoir appelé votre ami...

LE MAITRE: Vous ne savez pas ce que c´est que le nom d´ami donné

par un supérieur à son subalterne.

JACQUES: Quand on sait que tous vos ordres ne sont que des clous à

soufflet, s´ils n´ont été ratifiés par Jacques; après avoir si

bien accolé votre nom au mien, que l´un ne va jamais sans l´autre,

et que tout le monde dit Jacques et son maître; tout à coup il

vous plaira de les séparer! Non, Monsieur, cela ne sera pas. Il

est écrit là-haut que tant que Jacques vivra, que tant que son

maître vivra, et même après qu´ils seront morts tous deux, on dira

Jacques et son maître.

LE MAITRE: Et je dis, Jacques, que vous descendrez, et que vous

descendrez sur le champ, parce que je vous l´ordonne.

JACQUES: Monsieur, commandez-moi tout autre chose, si vous voulez

que je vous obéisse."

Ici, le maître de Jacques se leva, le prit à la boutonnière et lui

dit gravement:

"Descendez."

Jacques lui répondit froidement:

"Je ne descends pas."

Le maître le secoua fortement, lui dit:

"Descendez, maroufle! obéissez-moi."

Jacques lui répliqua froidement encore:

"Maroufle, tant qu´il vous plaira; mais le maroufle ne descendra

pas. Tenez, monsieur, ce que j´ai à la tête, comme on dit, je ne

l´ai pas au talon. Vous vous échauffez inutilement, Jacques

restera où il est, et ne descendra pas."

Et puis Jacques et son maître, après s´être modérés jusqu´à ce

moment, s´échappent tous les deux à la fois, et se mettent à crier

à tue-tête:

"Tu descendras.

- Je ne descendrai pas.

- Tu descendras.

- Je ne descendrai pas."

A ce bruit, l´hôtesse monta, et s´informa de ce que c´était; mais

ce ne fut pas dans le premier instant qu´on lui répondit; on

continua à crier: "Tu descendras. Je ne descendrai pas." Ensuite

le maître, le coeur gros, se promenant dans la chambre, disait en

grommelant: "A-t-on jamais rien vu de pareil?" L´hôtesse ébahie et

debout: "Eh bien! messieurs, de quoi s´agit-il?"

Jacques, sans s´émouvoir, à l´hôtesse: "C´est mon maître à qui la

tête tourne; il est fou.

LE MAITRE: C´est bête que tu veux dire.

JACQUES: Tout comme il vous plaira.

LE MAITRE, à l´hôtesse: L´avez-vous entendu?

L´H´TESSE: Il a tort; mais la paix, la paix; parlez l´un ou

l´autre, et que je sache ce dont il s´agit.

LE MAITRE, à Jacques: Parle, maroufle.

JACQUES, à son maître: Parlez vous-même.

L´H´TESSE, à Jacques: Allons, monsieur Jacques, parlez, votre

maître vous l´ordonne; après tout, un maître est un maître..."

Jacques expliqua la chose à l´hôtesse. L´hôtesse, après avoir

entendu, leur dit: "Messieurs, voulez-vous m´accepter pour

arbitre?

JACQUES ET SON MAITRE, tous les deux à la fois: Très volontiers,

très volontiers, notre hôtesse.

L´H´TESSE: Et vous vous engagez d´honneur à exécuter ma sentence?

JACQUES ET SON MAITRE: D´honneur, d´honneur..."

Alors l´hôtesse s´asseyant sur la table, et prenant le ton et le

maintien d´un grave magistrat, dit:

"Oui la déclaration de M. Jacques, et d´après des faits tendant à

prouver que son maître est un bon, un très bon, un trop bon

maître; et que Jacques n´est point un mauvais serviteur, quoiqu´un

peu sujet à confondre la possession absolue et inamovible avec la

concession passagère et gratuite, j´annule l´égalité qui s´est

établie entre eux par laps de temps, et la recrée sur-le-champ.

Jacques descendra, et quand il aura descendu, il remontera: il

rentrera dans toutes les prérogatives dont il a joui jusqu´à ce

jour. Son maître lui tendra la main, et lui dira d´amitié:

"Bonjour, Jacques, je suis bien aise de vous revoir..." Jacques

lui répondra: "Et moi, monsieur, je suis enchanté de vous

retrouver..." Et je défends qu´il soit question entre eux de cette

affaire et que la prérogative de maître et de serviteur soit

agitée à l´avenir. Voulons que l´un ordonne et que l´autre

obéisse, chacun de son mieux; et qu´il soit laissé, entre ce que

l´un peut et ce que l´autre doit, la même obscurité que

ci-devant."

En achevant ce prononcé, qu´elle avait pillé dans quelque ouvrage

du temps, publié à l´occasion d´une querelle toute pareille, et où

l´on avait entendu, de l´une des extrémités du royaume à l´autre,

le maître crier à son serviteur: "Tu descendras! " et le serviteur

crier de son côté: "Je ne descendrai pas!" "Allons, dit-elle à

Jacques, vous, donnez-moi le bras sans parlementer davantage..."

Jacques s´écria douloureusement : "Il était donc écrit là-haut que

je descendrais!..."

L´H´TESSE, à Jacques: Il était écrit là-haut qu´au moment où l´on

prend maître, on descendra, on montera, on avancera, on reculera,

on restera, et cela sans qu´il soit jamais libre aux pieds de se

refuser aux ordres de la tête. Qu´on me donne le bras, et que mon

ordre s´accomplisse..."

Jacques donna le bras à l´hôtesse; mais à peine durent-ils passé

le seuil de la chambre, que le maître se précipita sur Jacques, et

l´embrassa; quitta Jacques pour embrasser l´hôtesse; et les

embrassant l´un et l´autre, il disait: "Il est écrit là-haut que

je ne me déferai jamais de cet original- là, et que tant que je

vivrai il sera mon maître et que je serai son serviteur..."

L´hôtesse ajouta: "Et qu´à vue de pays, vous ne vous en trouverez

pas plus mal tous deux."

L´hôtesse, après avoir apaisé cette querelle, qu´elle prit pour la

première, et qui n´était pas la centième de la même espèce, et

réinstallé Jacques à sa place, s´en alla à ses affaires, et le

maître dit à Jacques: "A présent que nous voilà de sang-froid et

en état de juger sainement, ne conviendras-tu pas?

JACQUES: Je conviendrai que quand on a donné sa parole d´honneur,

il faut la tenir; et puisque nous avons promis au juge sur notre

parole d´honneur de ne pas revenir sur cette affaire, qu´il n´en

faut plus parler.

LE MAITRE: Tu as raison.

JACQUES: Mais sans revenir sur cette affaire, ne pourrions-nous

pas en prévenir cent autres par quelque arrangement raisonnable?

LE MAITRE: J´y consens.

JACQUES: Stipulons: 1í qu´attendu qu´il est écrit là-haut que je

vous suis essentiel, et que je sens, que je sais que vous ne

pouvez pas vous passer de moi, j´abuserai de ces avantages toutes

et quantes fois que l´occasion s´en présentera.

LE MAITRE: Mais, Jacques, on n´a jamais rien stipulé de pareil.

JACQUES: Stipulé ou non stipulé, cela s´est fait de tous les

temps, se fait aujourd´hui, et se fera tant que le monde durera.

Croyez-vous que les autres n´aient pas cherché comme vous à se

soustraire à ce décret, et que vous serez plus habile qu´eux?

Défaites-vous de cette idée, et soumettez-vous à la foi d´un

besoin dont il n´est pas en votre pouvoir de vous affranchir.

Stipulons: 2í qu´attendu qu´il est aussi impossible à Jacques de

ne pas connaître son ascendant et sa force sur son maître, qu´à

son maître de méconnaitre sa faiblesse et de se dépouiller de son

indulgence, il faut que Jacques soit insolent, et que, pour la

paix, son maître ne s´en aperçoive pas. Tout cela s´est arrangé à

notre insu, tout cela fut scellé là-haut au moment où la nature

fit Jacques et son maître. Il fut arrêté que vous auriez le titre,

et que j´aurais la chose. Si vous vouliez vous opposer à la

volonté de nature, vous n´y feriez que de l´eau claire.

LE MAITRE: Mais, à ce compte, ton lot vaudrait mieux que le mien.

JACQUES: Qui vous le dispute?

LE MAITRE: Mais, à ce compte, je n´ai qu´à prendre ta place et te

mettre à la mienne.

JACQUES: Savez-vous ce qui en arriverait? Vous y perdriez le

titre, et vous n´auriez pas la chose. Restons comme nous sommes,

nous sommes fort bien tous deux; et que le reste de notre vie soit

employé à faire un proverbe.

LE MAITRE: Quel proverbe?

JACQUES: Jacques mène son maître. Nous serons les premiers dont on

l´aura dit; mais on le répétera de mille autres qui valent mieux

que vous et moi.

LE MAITRE: Cela me semble dur, très dur.

JACQUES: Mon maître, mon cher maître, vous allez regimber contre

un aiguillon qui n´en piquera que plus vivement. Voilà donc qui

est convenu entre nous.

LE MAITRE: Et que fait notre consentement à une loi nécessaire?

JACQUES: Beaucoup. Croyez-vous qu´il soit inutile de savoir une

bonne fois, nettement, clairement, à quoi s´en tenir? Toutes nos

querelles ne sont venues jusqu´à présent que parce que nous ne

nous étions pas encore bien dit, vous, que vous vous appelleriez

mon maître, et que c´est moi qui serais le vôtre. Mais voilà qui

est entendu; et nous n´avons plus qu´à cheminer en conséquence.

LE MAITRE: Mais où diable as-tu appris tout cela?

JACQUES: Dans le grand livre. Ah! mon maître, on a beau réfléchir,

méditer, étudier dans tous les livres du monde, on n´est jamais

qu´un petit clerc quand on n´a pas lu dans le grand livre..."

L´après-dîner, le soleil s´éclaircit. Quelques voyageurs

assurèrent que le ruisseau était guéable. Jacques descendit; son

maître paya l´hôtesse très largement. Voilà à la porte de

l´auberge un assez grand nombre de passagers que le mauvais temps

y avait retenus, se préparant à continuer leur route; parmi ces

passagers, Jacques et son maître, l´homme au mariage saugrenu et

son compagnon. Les piétons ont pris leurs bâtons et leurs bissacs;

d´autres s´arrangent dans leurs fourgons ou leurs voitures; les

cavaliers sont sur leurs chevaux, et boivent le vin de l´étrier.

L´hôtesse affable tient une bouteille à la main, présente des

verres, et les remplit, sans oublier le sien; on lui dit des

choses obligeantes; elle y répond avec politesse et gaieté. On

pique des deux, on se salue et l´on s´éloigne.

Il arriva que Jacques et son maître, le marquis des Arcis et son

compagnon de voyage, avaient la même route à faire. De ces quatre

personnages il n´y a que ce dernier qui ne vous soit pas connu. Il

avait à peine atteint l´âge de vingt-deux ou de vingt-trois ans.

Il était d´une timidité qui se peignait sur son visage; il portait

sa tête un peu penchée sur l´épaule gauche; il était silencieux,

et n´avait presque aucun usage du monde. S´il faisait la

révérence, il inclinait la partie supérieure de son corps sans

remuer ses jambes; assis, il avait le tic de prendre les basques

de son habit et de les croiser sur ses cuisses; de tenir ses mains

dans les fentes, et d´écouter ceux qui parlaient, les yeux presque

fermés. A cette allure singulière, Jacques le déchiffra; et

s´approchant de l´oreille de son maître, il lui dit: "Je gage que

ce jeune homme a porté l´habit de moine!

- Et pourquoi cela, Jacques?

- Vous verrez."

Nos quatre voyageurs allèrent de compagnie, s´entretenant de la

pluie, du beau temps, de l´hôtesse, de l´hôte, de la querelle du

marquis des Arcis, au sujet de Nicole. Cette chienne affamée et

malpropre venait sans cesse s´essuyer à ses bas; après l´avoir

inutilement chassée plusieurs fois avec sa serviette, d´impatience

il lui avait détaché un assez violent coup de pied... Et voilà

tout de suite la conversation tournée sur cet attachement

singulier des femmes pour les animaux. Chacun en dit son avis. Le

maître de Jacques, s´adressant à Jacques, lui dit: "Et toi,

Jacques, qu´en penses-tu?

Jacques demanda à son maître s´il n´avait pas remarqué que, quelle

que fût la misère des petites gens, n´ayant pas de pain pour eux,

ils avaient tous des chiens; s´il n´avait pas remarqué que ces

chiens, étant tous instruits à faire des tours, à marcher à deux

pattes, à danser, à rapporter, à sauter pour le roi, pour la

reine, à faire le mort, cette éducation les avait rendus les plus

malheureuses bêtes du monde. D´où il conclut que tout homme

voulait conmander à un autre; et que l´animal se trouvant dans la

société immédiatement au-dessous de la classe des derniers

citoyens commandés par toutes les autres classes, ils prenaient un

animal pour commander aussi à quelqu´un. "Eh bien! dit Jacques,

chacun a son chien. Le ministre est le chien du roi, le premier

commis est le chien du ministre, la femme est le chien du mari, ou

le mari le chien de la femme; Favori est le chien de celle-ci, et

Thibaud est le chien de l´homme du coin. Lorsque mon maître me

fait parler quand je voudrais me taire, ce qui, à la vérité,

m´arrive rarement, continua Jacques; lorsqu´il me fait taire quand

je voudrais parler, ce qui est très difficile; lorsqu´il me

demande l´histoire de mes amours, et que j´aimerais mieux causer

d´autre chose; lorsque j´ai commencé l´histoire de mes amours, et

qu´il l´interrompt: que suis-je autre chose que son chien? Les

hommes faibles sont les chiens des hommes fermes.

LE MAITRE: Mais; Jacques, cet attachement pour les animaux, je ne

le remarque pas seulement dans les petites gens, je connais de

grandes dames entourées d´une meute de chiens, sans compter les

chats, les perroquets, les oiseaux.

JACQUES: C´est leur satire et celle de ce qui les entoure. Elles

n´aiment personne; personne ne les aime: et elles jettent aux

chiens un sentiment dont elles ne savent que faire.

LE MARQUIS DES ARCIS: Aimer les animaux ou jeter son coeur aux

chiens, cela est singulièrèment vu.

LE MAITRE: Ce qu´on donne à ces animaux-là suffirait à la

nourriture de deux ou trois malheureux.

JACQUES: A présent en êtes-vous surpris?

LE MAITRE: Non."

Le marquis des Arcis tourna les yeux sur Jacques, sourit de ses

idées; puis, s´adressant à son maître, il lui dit: "Vous avez là

un serviteur qui n´est pas ordinaire.

LE MAITRE: Un serviteur, vous avez bien de la bonté: c´est moi qui

suis le sien; et peu s´en est fallu que ce matin, pas plus tard,

il ne me l´ait prouvé en forme."

Tout en causant on arriva à la couchée, et l´on fit chambrée

commune. Le maître de Jacques et le marquis des Arcis soupèrent

ensemble. Jacques et le jeune homme furent servis à part. Le

maître ébaucha en quatre mots au marquis l´histoire de Jacques et

de son tour de tête fataliste. Le marquis parla du jeune homme qui

le suivait. Il avait été prémontré. Il était sorti de sa maison

par une aventure bizarre; des amis le lui avaient recommandé; et

il en avait fait son secrétaire en attendant mieux. Le maître de

Jacques dit: "Cela est plaisant.

LE MARQUIS DES ARCIS: Et que trouvez-vous de plaisant à cela?

LE MAITRE: Je parle de Jacques. A peine sommes-nous entrés dans le

logis que nous venons de quitter, que Jacques m´a dit à voix

basse: "Monsieur, regardez bien ce jeune homme, je gagerais qu´il

a été moine."

LE MARQUIS: Il a rencontré juste, je ne sais sur quoi. Vous

couchez-vous de bonne heure?

LE MAITRE: Non, pas ordinairement; et ce soir j´en suis d´autant

moins pressé que nous avons fait que demi-journée.

LE MARQUIS DES ARCIS: Si vous n avez rien qui vous occupe plus

utilement ou plus agréablement je vous raconterai l´histoire de

mon secrétaire; elle n´est pas commune.

LE MAITRE: Je l´écouterai volontiers."

Je vous entends, lecteur: vous me dites: "Et les amours de

Jacques?... " Croyez-vous que je n´en sois pas aussi curieux que

vous? Avez-vous oublié que Jacques aimait à parler, et surtout à

parler de lui; manie générale des gens de son état; manie qui les

tire de leur abjection, qui les place dans la tribune, et qui les

transforme tout à coup en personnages intéressants? Quel est, à

votre avis, le motif qui attire la populace aux exécutions

publiques? L´inhumanité? Vous vous trompez: le peuple n´est point

inhumain; ce malheureux autour de l´échafaud duquel il s´attroupe,

il l´arracherait des mains de la justice s´il le pouvait. Il va

chercher en Grève une scène qu´il puisse raconter à son retour

dans le faubourg; celle-là ou une autre, cela lui est indifférent,

pourvu qu´il fasse un rôle, qu´il rassemble ses voisins, et qu´il

s´en fasse écouter. Donnez au boulevard une fête amusante; et vous

verrez que la place des exécutions sera vide. Le peuple est avide

de spectacle, et y court, parce qu´il est amusé quand il en jouit,

et qu´il est encore amusé par le récit qu´il en fait quand il en

est revenu. Le peuple est terrible dans sa fureur; mais elle ne

dure pas. Sa misère propre l´a rendu compatissant; il détourne les

yeux du spectacle d´horreur qu´il est allé chercher; il

s´attendrit, il s´en retourne en pleurant... Tout ce que je vous

débite là, lecteur, je le tiens de Jacques, je vous l´avoue, parce

que je n´aime pas à me faire honneur de l´esprit d´autrui. Jacques

ne connaissait ni le nom de vice, ni le nom de vertu; il

prétendait qu´on était heureusement ou malheureusement né. Quand

il entendait prononcer les mots récompenses ou châtiments, il

haussait les épaules. Selon lui la récompense était

l´encouragement des bons; le châtiment, l´effroi des méchants.

"Qu´est-ce autre chose, disait-il, s´il n´y a point de liberté, et

que notre destinée soit écrite là-haut?" Il croyait qu´un homme

s´acheminait aussi nécessairement à la gloire ou à l´ignominie,

qu´une boule qui aurait la conscience d´elle-même suit la pente

d´une montagne; et que, si l´enchaînement des causes et des effets

qui forment la vie d´un homme depuis le premier instant de sa

naissance jusqu´à son dernier soupir nous était connu, nous

resterions convaincus qu´il n´a fait que ce qu´il était nécessaire

de faire. Je l´ai plusieurs fois contredit, mais sans avantage et

sans fruit. En effet, que répliquer à celui qui vous dit: "Quelle

que soit la somme des éléments dont je suis composé, je suis un;

or, une cause n´a qu´un effet; j´ai toujours été une cause une; je

n´ai donc jamais eu qu´un effet à produire; ma durée n´est donc

qu´une suite d´effets nécessaires." C´est ainsi que Jacques

raisonnait d´après son capitaine. La distinction d´un monde

physique et d´un monde moral lui semblait vide de sens. Son

capitaine lui avait fourré dans la tête toutes ces opinions qu´il

avait puisées, lui, dans son Spinoza qu´il savait par coeur.

D´après ce système, on pourrait imaginer que Jacques ne se

réjouissait, ne s´affligeait de rien; cela n´était pourtant pas

vrai, Il se conduisait à peu près comme vous et moi. Il remerciait

son bienfaiteur, pour qu´il lui fît encore du bien. Il se mettait

en colère contre I´homme injuste; et quand on lui objectait qu´il

ressemblait alors au chien qui mord la pierre qui l´a frappé:

"Nenni, disait-il, la pierre mordue par le chien ne se corrige

pas; l´homme injuste est modifié par le bâton." Souvent il était

inconséquent comme vous et moi, et sujet à oublier ses principes,

excepté dans quelques circonstances où sa philosophie le dominait

évidemment; c´était alors qu´il disait: "Il fallait que cela, car

cela était écrit là-haut." Il tâchait à prévenir le mal; il était

prudent avec le plus grand mépris pour la prudence. Lorsque

l´accident était arrivé, il en revenait à son refrain; et il était

consolé. Du reste, bon homme, franc, honnête, brave, attaché,

fidèle, très têtu, encore plus bavard, et affligé comme vous et

moi d´avoir commencé l´histoire de ses amours sans presque aucun

espoir de la finir. Ainsi je vous conseille, lecteur, de prendre

votre parti; et au défaut des amours de Jacques, de vous

accommoder des aventures du secrétaire du marquis des Arcis.

D´ailleurs, je le vois, ce pauvre Jacques, le cou entortillé d´un

large mouchoir; sa gourde, ci-devant pleine de bon vin, ne

contenant que de la tisane; toussant, jurant contre l´hôtesse

qu´ils ont quittée, et contre son vin de Champagne, ce qu´il ne

ferait pas s´il se ressouvenait que tout est écrit là-haut, même

son rhume.

Et puis, lecteur, toujours des contes d´amour; un, deux, trois,

quatre contes d´amour que je vous ai faits; trois ou quatre autres

contes d´amour qui vous reviennent encore: ce sont beaucoup de

contes d´amour. Il est vrai d´un autre côté que, puisqu´on écrit

pour vous, il faut ou se passer de votre applaudissement, ou vous

servir à votre goût, et que vous l´avez bien décidé pour les

contes d´amour. Toutes vos nouvelles en vers ou en prose sont des

contes d´amour; presque tous vos poèmes, élégies, églogues,

idylles; chansons, épîtres, comédies, tragédies, opéras, sont des

contes d´amour. Presque toutes vos peintures et vos sculptures ne

sont que des contes d´amour. Vous êtes aux contes d´amour pour

toute nourriture depuis que vous existez, et vous ne vous en

lassez point. L´on vous tient à ce régime et l´on vous y tiendra

longtemps encore, hommes et femmes, grands et petits enfants, sans

que vous vous en lassiez. En vérité, cela est merveilleux. Je

voudrais que l´histoire du secrétaire du marquis des Arcis fût

encore un conte d´amour, mais j´ai peur qu´il n´en soit rien, et

que vous n´en soyez ennuyé. Tant pis pour le marquis des Arcis,

pour le maître de Jacques, pour vous, lecteur, et pour moi.

"Il vient un moment où presque toutes les jeunes filles et les

jeunes garçons tombent dans la mélancolie; ils sont tourmentés

d´une inquiétude vague qui se promène sur tout, et qui ne trouve

rien qui la calme. Ils cherchent la solitude; ils pleurent; le

silence des cloîtres les touche; l´image de la paix qui semble

régner dans les maisons religieuses les séduit. Ils prennent pour

la voix de Dieu qui les appelle à lui les premiers efforts d´un

tempérament qui se développe: et c´est précisément lorsque la

nature les sollicite, qu´ils embrassent un genre de vie contraire

au voeu de la nature. L´erreur ne dure pas; l´expression de la

nature devient plus claire; on la reconnaît, et l´être séquestré

tombe dans les regrets, la langueur, les vapeurs, la folie ou le

désespoir..." Tel fut le préambule du marquis des Arcis. "Dégoûté

du monde à l´âge de dix-sept ans, Richard (c´est le nom de mon

secrétaire) se sauva de la maison paternelle et prit l´habit de

prémontré.

LE MAITRE: De prémontré? Je lui en sais gré. Ils sont blancs comme

des cygnes, et saint Norbert qui les fonda n´omit qu´une chose

dans ses constitutions...

LE MARQUIS DES ARCIS: D´assigner un vis-à-vis à chacun de ses

religieux.

LE MAITRE: Si ce n´était pas l´usage des amours d´aller tout nus,

ils se déguiseraient en prémontrés. Il règne dans cet ordre une

politique singulière. On vous permet la duchesse, la marquise, la

comtesse, la présidente, la conseillère, même la financière, mais

point la bourgeoise; quelque jolie que soit la marchande, vous

verrez rarement un prémontré dans une boutique.

LE MARQUIS DES ARCIS: C´est ce que Richard m´avait dit. Richard

aurait fait ses voeux après deux ans de noviciat, si ses parents

ne s´y étaient opposés. Son père exigea qu´il rentrerait dans la

maison, et que là il lui serait permis d´éprouver sa vocation en

observant toutes les règles de la vie monastique pendant une

année; traité qui fut fidèlement rempli de part et d´autre.

L´année d´épreuve sous les yeux de sa famille, écoulée, Richard

demanda à faire ses voeux. Son père lui répondit: "Je vous ai

accordé une année pour prendre une dernière résolution, j´espère

que vous ne m´en refuserez pas une pour la même chose; je consens

seulement que vous alliez la passer où il vous plaira." En

attendant la fin de ce second délai, l´abbé de l´ordre se

l´attacha. C´est dans cet intervalle qu´il fut impliqué dans une

des aventures qui n´arrivent que dans les couvents. Il y avait

alors à la tête d´une des maisons de l´ordre un supérieur d´un

caractère extraordinaire: il s´appelait le père Hudson. Le père

Hudson avait la figure la plus intéressante: un grand front, un

visage ovale, un nez aquilin, de grands yeux bleus, de belles

joues larges, une belle bouche, de belles dents, le sourire le

plus fin, une tête couverte d´une forêt de cheveux blancs, qui

ajoutaient la dignité à l´intérêt de sa figure; de l´esprit , des

connaissances , de la gaieté , le maintien et le propos le plus

honnête, l´amour de l´ordre, celui du travail; mais les passions

les plus fougueuses, mais le goût le plus effréné des plaisirs et

des femmes, mais le génie de l´intrigue porté au dernier point,

mais les moeurs les plus dissolues, mais le despotisme le plus

absolu dans sa maison. Lorsqu´on lui en donna l´administration,

elle était infectée d´un jansénisme ignorant; les études s´y

faisaient mal, les affaires temporelles étaient en désordre, les

devoirs religieux y étaient tombés en désuétude, les offices

divins s´y célébraient avec indécence, les logements superflus y

étaient occupés par des pensionnaires dissolus. Le père Hudson

convertit ou éloigna les jansénistes, présida lui-même aux études,

rétablit le temporel, remit la règle en vigueur, expulsa les

pensionnaires scandaleux, introduisit dans la célébration des

offices la régularité et la bienséance, et fit de sa communauté

une des plus édifiantes. Mais cette austérité à laquelle il

assujettissait les autres, lui, s´en dispensait; ce joug de fer

sous lequel il tenait ses subalternes, il n´était pas assez dupe

pour le partager; aussi étaient-ils animés contre le père Hudson

d´une fureur renfermée qui n´en était que plus violente et plus

dangereuse. Chacun était son ennemi et son espion; chacun

s´occupait, en secret, à percer les ténèbres de sa conduite;

chacun tenait un état séparé de ses désordres cachés; chacun avait

résolu de le perdre; il ne faisait pas une démarche qui ne fût

suivie; ses intrigues étaient à peine nouées qu´elles étaient

connues.

L´abbé de l´ordre avait une maison atténante au monastère. Cette

maison avait deux portes, l´une qui s´ouvrait dans la rue, l´autre

dans le cloître; Hudson en avait forcé les serrures; l´abbatiale

était devenue le réduit de ses scènes nocturnes, et le lit de

l´abbé celui de ses plaisirs. C´était par la porte de la rue,

lorsque la nuit était avancée, qu´il introduisait lui-même dans

les appartements de l´abbé, des femmes de toutes les conditions:

c´était là qu´on faisait des soupers délicats. Hudson avait un

confessionnal, et il avait corrompu toutes celles d´entre ses

pénitentes qui en valaient la peine. Parmi ces pénitentes, il y

avait une petite confiseuse qui faisait bruit dans le quartier,

par sa coquetterie et ses charmes; Hudson, qui ne pouvait

fréquenter chez elle, l´enferma dans son sérail. Cette espèce de

rapt ne se fit pas sans donner des soupçons aux parents et à

l´époux. Ils lui rendirent visite. Hudson les reçut avec un air

consterné. Comme ces bonnes gens étaient en train de lui exposer

leur chagrin, la cloche sonne; c´était à six heures du soir:

Hudson leur impose silence, ôte son chapeau, se lève, fait un

grand signe de croix, et dit d´un ton affectueux et pénétré:

Angelus Domini nuntiavit Marioe... Et voilà le père de la

confiseuse et ses frères honteux de leur soupçon, qui disaient, en

descendant l´escalier, à l´époux: "Mon fils, vous êtes un sot...

Mon frère, n´avez-vous point de honte? Un homme qui dit l´Angelus,

un saint!"

Un soir, en hiver, qu´il s´en retournait à son couvent, il fut

attaqué par une des créatures qui sollicitent les passants; elle

lui paraît jolie: il la suit; à peine est-il entré, que le guet

survient. Cette aventure en aurait perdu un autre; mais Hudson

était un homme de tête, et cet accident lui concilia la

bienveillance et la protection du magistrat de police. Conduit en

sa présence, voici comme il lui parla: "Je m´appelle Hudson, je

suis le supérieur de ma maison. Quand j´y suis entré tout était en

désordre; il n´y avait ni science, ni discipline, ni moeurs; le

spirituel y était négligé jusqu´au scandale; le dégât du temporel

menaçait la maison d´une ruine prochaine. J´ai tout rétabli; mais

je suis homme, et j´ai mieux aimé m´adresser à une femme

corrompue, que de m´adresser à une honnête femme. Vous pouvez à

présent disposer de moi comme il vous plaira..." Le magistrat lui

recommanda d´être plus circonspect à l´avenir, lui promit le

secret sur cette aventure, et lui témoigna le désir de le

connaître plus intimement.

Cependant les ennemis dont il était environné avaient, chacun de

leur côté, envoyé au général de l´ordre des mémoires, où ce qu´ils

savaient de la mauvaise conduite d´Hudson était exposé. La

confrontation de ces mémoires en augmentait la force. Le général

était janséniste, et par conséquent disposé à tirer vengeance de

l´espèce de persécution qu´Hudson avait exercée contre les

adhérents à ses opinions. Il aurait été enchanté d´étendre le

reproche des moeurs corrompues d´un seul défenseur de la bulle et

de la morale relâchée sur la secte entière. En conséquence il

remit les différents mémoires des faits et gestes d´Hudson entre

les mains de deux commissaires qu´il dépêcha secrètement avec

ordre de procéder à leur vérification et de la constater

juridiquement; leur enjoignant surtout de mettre à la conduite de

cette affaire la plus grande circonspection, le seul moyen

d´accabler subitement le coupable et de le soustraire à la

protection de la cour et du Mirepoix, aux yeux duquel le

jansénisme était le plus grand de tous les crimes, et la

soumission à la bulle Unigenitus, la première des vertus. Richard,

mon secrétaire, fut un des deux commissaires.

Voilà ces deux hommes partis du noviciat, installés dans la maison

d´Hudson et procédant sourdement aux informations. Ils eurent

bientôt recueilli une liste de plus de forfaits qu´il n´en fallait

pour mettre cinquante moines dans l´inpace. Leur séjour avait été

long, mais leur menée si adroite qu´il n´en était rien transpiré.

Hudson, tout fin qu´il était, touchait au moment de sa perte,

qu´il n´en avait pas le moindre soupçon. Cependant le peu

d´attention de ces nouveaux venus à lui faire la cour, le secret

de leur voyage, leurs fréquentes conférences avec les autres

religieux, leurs sorties tantôt ensemble, tantôt séparés; l´espèce

de gens qu´ils visitaient et dont ils étaient visités, lui

causèrent quelque inquiétude. Il les épia, il les fit épier; et

bientôt l´objet de leur mission fut évident pour lui. Il ne se

déconcerta point; il s´occupa profondément de la manière, non

d´échapper à l´orage qui le menaçait, mais de l´attirer sur la

tête des deux commissaires: et voici le parti très extraordinaire

auquel il s´arrêta:

Il avait séduit une jeune fille qu´il tenait cachée dans un petit

logement du faubourg Saint-Médard. Il court chez elle, et lui

tient le discours suivant: "Mon enfant, tout est découvert, nous

sommes perdus; avant huit jours vous serez renfermée, et j´ignore

ce qu´il sera fait de moi. Point de désespoir, point de cris;

remettez-vous de votre trouble. Ecoutez-moi, faites ce que je vous

dirai, faites-le bien, je me charge du reste. Demain je pars pour

la campagne. Pendant mon absence, allez trouver deux religieux que

je vais vous nonimer. (Et il lui nomma les deux commissaires.)

Demandez à leur parler en secret. Seule avec eux, jetez-vous à

leurs genoux, implorez leurs secours, implorez leur justice,

implorez leur médiation auprès du général, sur l´esprit duquel

vous savez qu´ils peuvent beaucoup; pleurez, sanglotez,

arrachez-vous les cheveux; et en pleurant, sanglotant, vous

arrachant les cheveux, racontez-leur toute notre histoire, et la

racontez de la manière la plus propre à inspirer de la

commisération pour vous, de l´horreur contre moi...

- Comment, Monsieur, je leur dirai...

- Oui, vous leur direz qui vous êtes, à qui vous appartenez, que

je vous ai séduite au tribunal de la confession, enlevée d´entre

les bras de vos parents, et reléguée dans la maison où vous êtes.

Dites qu´après vous avoir ravi l´honneur et précipitée dans le

crime, je vous ai abandonnée à la misère; dites que vous ne savez

plus que devenir.

- Mais, Père...

- Exécutez ce que je vous prescris, et ce qui me reste à vous

prescrire, ou résolvez votre perte et la mienne. Ces deux moines

ne manqueront pas de vous plaindre, de vous assurer de leur

assistance et de vous demander un second rendez-vous que vous leur

accorderez. Ils s´informeront de vous et de vos parents, et comme

vous ne leur aurez rien dit qui ne soit vrai, vous ne pouvez leur

devenir suspecte. Après cette première et leur seconde entrevue,

je vous prescrirai ce que vous aurez à faire à la troisième.

Songez seulement à bien jouer votre rôle."

Tout se passa comme Hudson l´avait imaginé. Il fit un second

voyage. Les deux commissaires en instruisirent la jeune fille;

elle revint dans la maison. Ils lui redemandèrent le récit de sa

malheureuse histoire. Tandis qu´elle racontait à l´un, l´autre

prenait des notes sur ses tablettes. Ils gémirent sur son sort,

l´instruisirent de la désolation de ses parents, qui n´était que

trop réelle, et lui promirent sûreté pour sa personne et prompte

vengeance de son séducteur; mais à la condition qu´elle signerait

sa déclaration. Cette proposition parut d´abord la révolter; on

insista: elle consentit. Il n´était plus question que du jour, de

l´heure et de l´endroit où se dresserait cet acte, qui demandait

du temps et de la commodité... "Où nous sommes, cela ne se peut;

si le prieur revenait, et qu´il m´aperçût... Chez moi, je

n´oserais vous le proposer..." Cette fille et les commissaires se

séparèrent, s´accordant réciproquement du temps pour lever ces

difficultés.

Dès le jour même, Hudson fut informé de ce qui s´était passé. Le

voilà au comble de la joie; il touche au moment de son triomphe;

bientôt il apprendra à ces blancs-becs-là à quel homme ils ont

affaire. "Prenez la plume, dit-il à la jeune fille, et donnez-leur

rendez-vous dans l´endroit que je vais vous indiquer. Ce

rendez-vous leur conviendra, j´en suis sûr. La maison est honnête,

et la femme qui l´occupe jouit, dans son voisinage, et parmi les

autres locataires, de la meilleure réputation."

Cette femme était cependant une de ces intrigantes secrètes qui

jouent la dévotion, qui s´insinuent dans les meilleures maisons,

qui ont le don doux, affectueux, patelin, et qui surprennent la

confiance des mères et des filles, pour les amener au désordre.

C´était l´usage qu´Hudson faisait de celle-ci; c´était sa

marcheuse. Mit-il, ne mit-il pas l´intrigante dans son secret?

c´est ce que j´ignore.

En effet, les deux envoyés du général acceptent le rendez-vous.

Les y voilà avec la jeune fille. L´intrigante se retire. On

commençait à verbaliser, lorsqu´il se fait un grand bruit dans la

maison.

"Messieurs, à qui en voulez-vous? - Nous en voulons à la dame

Simion. (C´était le nom de l´intrigante.) -Vous êtes à sa porte."

On frappe violemment à la porte. "Messieurs, dit la jeune fille

aux deux religieux, répondrai-je?

- Répondez.

- Ouvrirai-je?

- Ouvrez..."

Celui qui parlait ainsi était un commissaire avec lequel Hudson

était en liaison intime; car qui ne connaissait-il pas? Il lui

avait révélé son péril et dicté son rôle. "Ah! ah! dit le

commissaire en entrant, deux religieux en tête à tête avec une

fille! Elle n´est pas mal." La jeune fille s´était si indécemment

vêtue, qu´il était impossible de se méprendre à son état et à ce

qu´elle pouvait avoir à démêler avec deux moines dont le plus âgé

n´avait pas trente ans. Ceux-ci protestaient de leur innocence. Le

commissaire ricanait en passant la main sous le menton de la jeune

fille qui s´était jetée à ses pieds et qui demandait grâce. "Nous

sommes en lieu honnête, disaient les moines.

- Oui, oui, en lieu honnête, disait le commissaire.

- Qu´ils étaient venus pour affaire importante.

- L´affaire importante qui conduit ici, nous la connaissons.

Mademoiselle, parlez.

- Monsieur le commissaire, ce que ces messieurs vous assurent est

la pure vérité."

Cependant le commissaire verbalisait à son tour, et comme il n´y

avait rien dans son procès verbal que l´exposition pure et simple

du fait, les deux moines furent obligés de signer. En descendant

ils trouvèrent tous les locataires sur les paliers de leurs

appartements, à la porte de la maison une populace nombreuse, un

fiacre, des archers qui les mirent dans le fiacre, au bruit confus

de l´invective et des huées. Ils s´étaient couvert le visage de

leurs manteaux, ils se désolaient. Le commissaire perfide

s´écriait: "Eh! pourquoi, mes Pères, fréquenter ces endroits et

ces créatures-là? Cependant ce ne sera rien; j´ai ordre de la

police de vous déposer entre les mains de votre supérieur, qui est

un galant homme, indulgent, il ne mettra pas à cela plus

d´importance que cela ne vaut. Je ne crois pas qu´on use dans vos

maisons comme chez les cruels capucins. Si vous aviez affaire à

des capucins, ma foi, je vous plaindrais."

Tandis que le commissaire leur parlait, le fiacre s´acheminait

vers le couvent, la foule grossissait, l´entourait, le précédait,

et le suivait à toutes jambes. On entendait ici: Qu´est-ce?... Là:

Ce sont des moines... Qu´ont-ils fait? On les a pris chez des

filles... Des prémontrés chez des filles! Eh oui; ils courent sur

les brisées des carmes et des cordeliers... Les voilà arrivés. Le

commissaire descend, frappe à la porte, frappe encore, frappe une

troisième fois; enfin elle s´ouvre. On avertit le supérieur

Hudson, qui se fait attendre une demi-heure au moins, afin de

donner au scandale tout son éclat. Il paraît enfin. Le commissaire

lui parle à l´oreille; le commissaire a l´air d´intercéder; Hudson

de rejeter rudement sa prière; enfin, celui-ci prenant un visage

sévère et un ton ferme, lui dit: "Je n´ai point de religieux

dissolus dans ma maison; ces gens-là sont deux étrangers qui me

sont inconnus, peut-être deux coquins déguisés, dont vous pouvez

faire tout ce qu´il vous plaira."

A ces mots, la porte se ferme; le commissaire remonte dans la

voiture, et dit à nos deux pauvres diables plus morts que vifs:

"J´y ai fait tout ce que j´ai pu; je n´aurais jamais cru le père

Hudson si dur. Aussi, pourquoi diable aller chez des filles?

- Si celle avec laquelle vous nous avez trouvés en est une, ce

n´est point le libertinage qui nous a menés chez elle.

- Ah! ah! mes Pères; et c´est à un vieux commissaire que vous

dites cela! Qui êtes-vous?

- Nous sommes religieux; et l´habit que nous portons est le nôtre.

- Songez que demain il faudra que votre affaire s´éclaircisse;

parlez-moi vrai; je puis peut-être vous servir.

- Nous vous avons dit vrai... Mais où allons-nous?

- Au petit Châtelet.

- Au petit Châtelet! En prison!

- J´en suis désolé."

Ce fut en effet là que Richard et son compagnon furent déposés;

mais le dessein d´Hudson n´était pas de les y laisser. Il était

monté en chaise de poste, il était arrivé à Versailles; il parlait

au ministre; il lui traduisait cette affaire comme il lui

convenait. "Voilà, monseigneur, à quoi l´on s´expose lorsqu´on

introduit la réforme dans une maison dissolue, et qu´on en chasse

les hérétiques. Un moment plus tard, j´étais perdu, j´étais

déshonoré. La persécution n´en restera pas là; toutes les horreurs

dont il est possible de noircir un homme de bien vous les

entendrez; mais j´espère, monseigneur, que vous vous rappellerez

que notre général...

- Je sais, je sais, et je vous plains. Les services que vous avez

rendus à l´Eglise et à votre ordre ne seront point oubliés. Les

élus du Seigneur ont de tous les temps été exposés à des

disgrâces: ils ont su les supporter; il faut savoir imiter leur

courage. Comptez sur les bienfaits et la protection du roi. Les

moines! les moines! je l´ai été, et j´ai connu par expérience ce

dont ils sont capables.

- Si le bonheur de l´Eglise et de l´Etat voulait que votre

Eminence me survécût, je persévérerais sans crainte.

- Je ne tarderai pas à vous tirer de là. Allez.

- Non, monseigneur, non, je ne m´éloignerai pas sans un ordre

exprès qui délivre ces deux mauvais religieux...

- Je crois que l´honneur de la religion et de votre habit vous

touche au point d´oublier des injures personnelles; cela est tout

à fait chrétien, et j´en suis édifié sans être surpris d´un homme

tel que vous. Cette affaire n´aura point d´éclat.

- Ah! monseigneur, vous comblez mon âme de joie! Dans ce moment

c´est tout ce que je redoutais.

- Je vais travailler à cela."

Dès le soir même Hudson eut l´ordre d´élargissement, et le

lendemain Richard et son compagnon, dès la pointe du jour, étaient

à vingt lieues de Paris, sous la conduite d´un exempt qui les

remit dans la maison professe. Il était aussi porteur d´une lettre

qui enjoignait au général de cesser de pareilles menées, et

d´imposer la peine claustrale à nos deux religieux.

Cette aventure jeta la consternation parmi les ennemis d´Hudson;

il n´y avait pas un moine dans sa maison que son regard ne fît

trembler. Quelques mois après il fut pourvu d´une riche abbaye. Le

général en conçut un dépit mortel. Il était vieux, et il y avait

tout à craindre que l´abbé Hudson ne lui succédât. Il aimait

tendrement Richard. "Mon pauvre ami, lui dit-il un jour, que

deviendrais-tu si tu tombais sous l´autorité du scélérat Hudson?

J´en suis effrayé. Tu n´es point engagé; si tu m´en croyais, tu

quitterais l´habit..." Richard suivit ce conseil, et revint dans

la maison paternelle, qui n´était pas éloignée de l´abbaye

possédée par Hudson.

Hudson et Richard fréquentant les mêmes maisons, il était

impossible qu´ils ne se rencontrassent pas, et en effet ils se

rencontrèrent. Richard était un jour chez la dame d´un château

situé entre Châlons et Saint-Dizier, mais plus près de

Saint-Dizier que de Châlons, et à une portée de fusil de l´abbaye

d´Hudson. La dame lui dit:

"Nous avons ici votre ancien prieur: il est très aimable, mais au

fond, quel homme est-ce?

- Le meilleur des amis et le plus dangereux des ennemis.

- Est-ce que vous ne seriez pas tenté de le voir?

- Nullement..."

A peine eut-il fait cette réponse qu´on entendit le bruit d´un

cabriolet qui entrait dans les cours, et qu´on en vit descendre

Hudson avec une des plus belles femmes du canton. "Vous le verrez

malgré que vous en ayez, lui dit la dame du château, car c´est

lui."

La dame du château et Richard vont au-devant de la dame du

cabriolet et de l´abbé Hudson. Les dames s´embrassent: Hudson en

s´approchant de Richard, et le reconnaissant, s´écrie: "Eh! c´est

vous, mon cher Richard? vous avez voulu me perdre, je vous le

pardonne; pardonnez-moi votre visite au petit Châtelet, et n´y

pensons plus.

- Convenez, monsieur l´abbé, que vous étiez un grand vaurien: Cela

se peut.

- Que, si l´on vous avait rendu justice, la visite au Châtelet, ce

n´est pas moi, c´est vous qui l´auriez faite.

- Cela se peut... C´est, je crois, au péril que je courus alors,

que je dois mes nouvelles moeurs. Ah! mon cher Richard, combien

cela m´a fait réfléchir, et que je suis changé!

- Cette femme avec laquelle vous êtes venu est charmante.

- Je n´ai plus d´yeux pour ces attraits-là.

- Quelle taille!

- Cela m´est devenu bien indifférent.

- Quel embonpoint!

- On revient tôt ou tard d´un plaisir qu´on ne prend que sur le

faîte d´un toit, au péril à chaque mouvement de se rompre le cou.

- Elle a les plus belles mains du monde.

- J´ai renoncé à l´usage de ces mains-là. Une tête bien faite

revient à l´esprit de son état, au seul vrai bonheur.

- Et ces yeux qu´elle tourne sur vous à la dérobée; convenez que

vous, qui êtes connaisseur, vous n´en avez guère attaché de plus

brillants et de plus doux. Quelle grâce, quelle légèreté et quelle

noblesse dans sa démarche, dans son maintien!

- Je ne pense plus à ces vanités; je lis l´Ecriture, je médite les

Pères.

- Et de temps en temps les perfections de cette dame.

Demeure-t-elle loin du Moncetz? Son époux est-il jeune?..."

Hudson, impatienté de ces questions, et bien convaincu que Richard

ne le prendrait pas pour un saint, lui dit brusquement: "Mon cher

Richard, vous vous foutez de moi, et vous avez raison."

Mon cher lecteur, pardonnez-moi la propriété de cette expression;

et convenez qu´ici comme dans une infinité de bons contes, tels,

par exemple, que celui de la conversation de Piron et de feu

l´abbé Vatri, le mot honnête gâterait tout: Qu´est-ce que c´est

que cette conversation de Piron et de l´abbé Vatri? - Allez la

demander à l´éditeur de ses ouvrages, qui n´a pas osé l´écrire;

mais qui ne se fera pas tirer l´oreille pour vous la dire.

Nos quatre personnages se rejoignirent au château; on dîna bien,

on dîna gaiement, et sur le soir on se sépara avec promesse de se

revoir... Mais tandis que le marquis des Arcis causait avec le

maître de Jacques, Jacques de son côté n´était pas muet avec M. le

secrétaire Richard, qui le trouvait un franc original, ce qui

arriverait plus souvent parmi les hommes, si l´éducation d´abord,

ensuite le grand usage du monde, ne les usaient comme ces pièces

d´argent qui, à force de circuler, perdent leur empreinte. Il

était tard; la pendule avertit les maîtres et les valets qu´il

était l´heure de se reposer, et ils suivirent son avis.

Jacques, en déshabillant son maître, lui dit: "Monsieur,

aimez-vous les tableaux?

LE MAITRE: Oui, mais en récit; car en couleur et sur la toile,

quoique j´en juge aussi décidément qu´un amateur, je t´avouerai

que je n´y entends rien du tout; que je serais bien embarrassé de

distinguer une école d´une autre; qu´on me donnerait un Boucher

pour un Rubens ou pour un Raphaël; que je prendrais une mauvaise

copie pour un sublime original; que j´apprécierais mille écus une

croûte de six francs; et six francs un morceau de mille écus; et

que je ne me suis jamais pourvu qu´au pont Notre-Dame, chez un

certain Tremblin, qui était de mon temps la ressource de la misère

ou du libertinage, et la ruine du talent des jeunes élèves de

Vanloo.

JACQUES: Et comment cela?

LE MAITRE: Qu´est-ce que cela te fait? Raconte-moi ton tableau, et

sois bref, car je tombe de sommeil.

JACQUES: Placez-vous devant la fontaine des Innocents ou proche la

porte Saint-Denis; ce sont deux accessoires qui enrichiront la

composition.

LE MAITRE: M´y voilà.

JACQUES: Voyez au milieu de la rue un fiacre, la soupente cassée,

et renversé sur le côté.

LE MAITRE: Je le vois.

JACQUES: Un moine et deux filles en sont sortis. Le moine s´enfuit

à toutes jambes. Le cocher se hâte de descendre de son siège. Un

caniche du fiacre s´est mis à la poursuite du moine, et l´a saisi

par sa jaquette; le moine fait tous ses efforts pour se

débarrasser du chien. Une des filles, débraillée, la gorge

découverte, se tient les côtés à force de rire. L´autre fille, qui

s´est fait une bosse au front, est appuyée contre la portière, et

se presse la tête à deux mains. Cependant la populace s´est

attroupée, les polissons accourent et poussent des cris, les

marchands et les marchandes ont bordé le seuil de leurs boutiques,

et d´autres spectateurs sont à leurs fenêtres.

LE MAITRE: Comment diable! Jacques, ta composition est bien

ordonnée, riche, plaisante, variée et pleine de mouvement. A notre

retour à Paris, porte ce sujet à Fragonard; et tu verras ce qu´il

en saura faire.

JACQUES: Après ce que vous m´avez confessé de vos lumières en

peinture, je puis accepter votre éloge sans baisser les yeux.

LE MAITRE: Je gage que c´est une des aventures de l´abbé Hudson?

JACQUES: Il est vrai."

Lecteur, tandis que ces bonnes gens dorment, j´aurais une petite

question à vous proposer à discuter sur votre oreiller: c´est ce

qu´aurait été l´enfant né de l´abbé Hudson et de la dame de La

Pommeraye? - Peut-être un honnête homme: Peut-être un sublime

coquin: Vous me direz cela demain matin.

Ce matin, le voilà venu, et nos voyageurs séparés; car le marquis

des Arcis ne suivait plus la même route que Jacques et son maître:

Nous allons donc reprendre la suite des amours de Jacques? - Je

l´espère; mais ce qu´il y a de bien certain, c´est que le maître

sait l´heure qu´il est, qu´il a pris sa prise de tabac et qu´il a

dit à Jacques: "Eh bien! Jacques, tes amours?"

Jacques, au lieu de répondre à cette question, disait: "N´est-ce

pas le diable! Du matin au soir ils disent du mal de la vie, et

ils ne peuvent se résoudre à la quitter! Serait-ce que la vie

présente n´est pas, à tout prendre, une si mauvaise chose, ou

qu´ils en craignent une pire à venir?

LE MAITRE: C´est 1´un et 1´autre. A propos, Jacques, crois-tu à la

vie à venir?

JACQUES. Je n´y crois ni décrois; je n´y pense pas. Je jouis de

mon mieux de celle qui nous a été accordée en avancement d´hoirie.

LE MAITRE: Pour moi, je me regarde comme en chrysalide; et j´aime

à me persuader que le papillon, ou mon âme; venant un jour à

percer sa coque, s´envolera à la justice divine.

JACQUES: Votre image est charmante.

LE MAITRE: Elle n´est pas de moi; je l´ai lue, je crois, dans un

poète italien appelé Dante, qui a fait un ouvrage intitulé: La

Comédie de l´Enfer, du Purgatoire et du Paradis.

JACQUES: Voilà un singulier sujet de comédie!

LE MAITRE: Il y a, pardieu, de belles choses, surtout dans son

enfer. Il enferme les hérésiarques dans des tombeaux de feu, dont

la flamme s´échappe et porte le ravage au loin; les ingrats, dans

des niches où ils versent des larmes qui se glacent sur leurs

visages; et les paresseux, dans d´autres niches; et il dit de ces

derniers que le sang s´échappe de leurs veines, et qu´il est

recueilli par des vers dédaigneux... Mais à quel propos ta sortie

contre notre mépris d´une vie que nous craignons de perdre?

JACQUES: A propos de ce que le secrétaire du marquis des Arcis m´a

raconté du mari de la jolie femme au cabriolet.

LE MAITRE: Elle est veuve!

JACQUES: Elle a perdu son mari dans un voyage qu´elle a fait à

Paris; et le diable d´homme ne voulait pas entendre parler des

sacrements. Ce fut la dame du château où Richard rencontra I´abbé

Hudson qu´on chargea de le réconcilier avec le béguin.

LE MAITRE: Que veux-tu dire avec ton beguin?

JACQUES: Le béguin est la coiffure qu´on met aux enfants

nouveau-nés!

LE MAITRE: Je t´entends. Et comment s´y prit-elle pour

l´embéguiner?

JACQUES: On fit cercle autour du feu. Le médecin, après avoir tâté

le pouls du malade, qu´il trouva bien bas, vint s´asseoir à côté

des autres. La dame dont il s´agit s´approcha de son lit, et lui

fit plusieurs questions; mais sans élever 1a voix plus qu´il ne le

fallait pour que cet homme ne perdit pas un mot de ce qu´on avait

à lui faire entendre; après quoi la conversation s´engagea entre

la dame, le docteur et quelques-uns des autres assistants, comme

je vais vous la rendre.

LA DAME: Eh bien! docteur, nous direz-vous des nouvelles de Mme de

Parme?

LE DOCTEUR: Je sors d´une maison où l´on m´a assuré qu´elle était

si mal qu´on n´en espérait plus rien.

LA DAME: Cette princesse a toujours donné des marques de piété.

Aussitôt qu´elle s´est sentie en danger, elle a demandé à se

confesser et à recevoir ses sacrements.

LE DOCTEUR: Le curé de Saint-Roch lui porte aujourd´hui une

relique à Versailles; mais elle arrivera trop tard.

LA DAME: Madame Infante n´est pas la seule qui donne de ces

exemples. M. le duc de Chevreuse, qui a été bien malade, n´a pas

attendu qu´on lui proposât les sacrements, il les a appelés de

lui-même: ce qui a fait grand plaisir à sa famille...

LE DOCTEUR: Il est beaucoup mieux.

UN DES ASSISTANTS: Il est certain que cela ne fait pas mourir; au

contraire.

LA DAME: En vérité, dès qu´il y a du danger on devrait satisfaire

à ces devoirs-là. Les malades ne conçoivent pas apparemment

combien il est dur pour ceux qui les entourent, et combien

cependant il est indispensable de leur en faire la proposition!

LE DOCTEUR: Je sors de chez un malade qui me dit, il y a deux

jours: "Docteur, comment me trouvez-vous?

- Monsieur, la fièvre est forte, et les redoublements fréquents:

- Mais croyez-vous qu´il en survienne un bientôt?

- Non, je le crains seulement pour ce soir.

- Cela étant, je vais faire avertir un certain homme avec lequel

j´ai une petite affaire particulière, afin de la terminer pendant

que j´ai encore toute ma tête..." Il se confessa, il reçut tous

ses sacrements. Je revins le soir, point de redoublement. Hier il

était mieux; aujourd´hui il est hors d´affaire. J´ai vu beaucoup

de fois dans le courant de ma pratique cet effet-là des

sacrements.

LE MALADE, à son domestique: Apportez-moi mon poulet.

JACQUES: On le lui sert, il veut le couper et n´en a pas la force;

on lui en dépèce l´aile en petits morceaux; il demande du pain, se

jette dessus, fait des efforts pour en mâcher une bouchée qu´il ne

saurait avaler, et qu´il rend dans sa serviette; il demande du vin

pur; il y mouille les bords de ses lèvres, et dit: "Je me porte

bien..." Oui, mais une demi-heure après il n´était plus.

LE MAITRE: Cette dame s´y était pourtant assez bien prise... et

tes amours?

JACQUES: Et la condition que vous avez acceptée?

LE MAITRE: J´entends... Tu es installé au château de Desglands, et

la vieille commissionnaire Jeanne a ordonné à sa jeune fille

Denise de te visiter quatre fois le jour, et de te soigner. Mais

avant que d´aller en avant, dis-moi, Denise avait-elle son

pucelage?

JACQUES, en toussant: Je le crois.

LE MAITRE: Et toi?

JACQUES: Le mien, il y avait beaux jours qu´il courait les champs.

LE MAITRE: Tu n´en étais donc pas à tes premières amours?

JACQUES: Pourquoi donc?

LE MAITRE: C´est qu´on aime celle à qui on le donne, comme on est

aimé de celle à qui on le ravit.

JACQUES: Quelquefois oui, quelquefois non.

LE MAITRE: Et comment le perdis-tu?

JACQUES: Je ne le perdis pas; je le troquai bel et bien.

LE MAITRE: Dis-moi un mot de ce troc-là.

JACQUES: Ce sera le premier chapitre de saint Luc, une kyrielle de

genuit à ne point finir, depuis la première jusqu´à Denise la

dernière.

LE MAITRE: Qui crut l´avoir et qui ne l´eut point.

JACQUES: Et avant Denise, les deux voisines de notre chaumière.

LE MAITRE: Qui crurent l´avoir et qui ne l´eurent point.

JACQUES: Non.

LE MAITRE: Manquer un pucelage à deux, cela n´est pas trop adroit.

JACQUES: Tenez, mon maître, je devine, au coin de votre lèvre

droite qui se relève, et à votre narine gauche qui se crispe,

qu´il vaut autant que je fasse la chose de bonne grâce, que d´en

être prié; d´autant que je sens augmenter mon mal de gorge, que la

suite de mes amours sera longue, et que je n´ai guère de courage

que pour un ou deux petits contes.

LE MAITRE: Si Jacques voulait me faire un grand plaisir...

JACQUES: Comment s´y prendrait-il?

LE MAITRE: Il débuterait par la perte de son pucelage. Veux-tu que

je te le dise? J´ai toujours été friand du récit de ce grand

événement.

JACQUES: Et pourquoi, s´il vous plaît?

LE MAITRE: C´est que de tous ceux du même genre, c´est le seul qui

soit piquant; les autres n´en sont que d´insipides et communes

répétitions. De tous les péchés d´une jolie pénitente, je suis sûr

que le confesseur n´est attentif qu´à celui-là.

JACQUES: Mon maître, mon maître, je vois que vous avez la tête

corrompue, et qu´à votre agonie le diable pourrait bien se montrer

à vous sous la même forme de parenthèse qu´à Ferragus.

LE MAITRE: Cela se peut. Mais tu fus déniaisé, je gage, par

quelque vieille impudique de ton village?

JACQUES: Ne gagez pas, vous perdriez.

LE MAITRE: Ce fut par la servante de ton curé?

JACQUES: Ne gagez pas, vous perdriez encore.

LE MAITRE: Ce fut donc par sa nièce?

JACQUES: Sa nièce crevait d´humeur et de dévotion, deux qualités

qui vont fort bien ensemble, mais qui ne me vont pas.

LE MAITRE: Pour cette fois, je crois que j´y suis.

JACQUES: Moi, je n´en crois rien.

LE MAITRE: Un jour de foire ou de marché...

JACQUES: Ce n´était ni un jour de foire, ni un jour de marché.

LE MAITRE: Tu allas à la ville.

JACQUES: Je n´allai point à la ville.

LE MAITRE: Et il était écrit là-haut que tu rencontrerais dans une

taverne quelqu´une de ces créatures obligeantes; que tu

t´enivrerais...

JACQUES: J´étais à jeun; et ce qui était écrit là-haut, c´est qu´à

l´heure qu´il est vous vous épuiseriez en fausses conjectures; et

que vous gagneriez un défaut dont vous m´avez corrigé, la fureur

de deviner, et toujours de travers. Tel que vous me voyez,

monsieur, j´ai été une fois baptisé.

LE MAITRE: Si tu te proposes d´entamer la perte de ton pucelage au

sortir des fonts baptismaux, nous n´y serons pas de si tôt.

JACQUES: J´eus donc un parrain et une marraine. Maître Bigre, le

plus fameux charron du village, avait un fils. Bigre le père fut

mon parrain, et Bigre le fils était mon ami. A l´âge de dix-huit à

dix-neuf ans nous nous amourachâmes tous les deux à la fois d´une

petite couturière appelée Justine. Elle ne passait pas pour

autrement cruelle; mais elle jugea à propos de se signaler par un

premier dédain, et son choix tomba sur moi.

LE MAITRE: Voilà une de ces bizarreries des femmes auxquelles on

ne comprend rien.

JACQUES: Tout le logement du charron maître Bigre, mon parrain,

consistait en une boutique et une soupente. Son lit était au fond

de la boutique. Bigre le fils, mon ami, couchait sur la soupente,

à laquelle on grimpait par une petite échelle, placée à peu près à

égale distance du lit de son père et de la porte de la boutique.

Lorsque Bigre mon parrain était bien endormi, Bigre mon ami

ouvrait doucement la porte, et Justine montait à la soupente par

une petite échelle. Le lendemain, dès la pointe du jour, avant que

Bigre le père fût éveillé, Bigre le fils descendait de la

soupente, rouvrait la porte, et Justine s´évadait comme elle était

entrée.

LE MAITRE: Pour aller ensuite visiter quelque soupente, la sienne

ou une autre.

JACQUES: Pourquoi non? Le commerce de Bigre et de Justine était

assez doux; mais il fallait qu´il fût troublé: cela était écrit

là-haut; il le fut donc.

LE MAITRE: Par le père?

JACQUES: Non.

LE MAITRE: Par la mère?

JACQUES: Non, elle était morte.

LE MAITRE: Par un rival?

JACQUES: Eh! non, non, de par tous les diables! non. Mon maître,

il est écrit là-haut que vous en avez pour le reste de vos jours;

tant que vous vivrez vous devinerez, je vous le répète, et vous

devinerez de travers.

Un matin, que mon ami Bigre, plus fatigué qu´à l´ordinaire ou du

travail de la veille, ou du plaisir de la nuit, reposait doucement

entre les bras de Justine, voilà une voix formidable qui se fait

entendre au pied du petit escalier: "Bigre! Bigre! maudit

paresseux! l´Angelus est sonné, il est près de cinq heures et

demie, et te voilà encore dans ta soupente! As-tu résolu d´y

rester jusqu´à midi? Faut-il que j´y monte et que je t´en fasse

descendre plus vite que tu ne voudrais? Bigre! Bigre!

- Mon père?

- Et cet essieu après lequel ce vieux bourru de fermier attend;

veux-tu qu´il revienne encore ici recommencer son tapage?

- Son essieu est prêt, et avant qu´il soit un quart d´heure il

l´aura..."

Je vous laisse à juger des transes de Justine et de mon ami Bigre

le fils.

LE MAITRE: Je suis sûr que Justine se promit bien de ne plus se

retrouver sur la soupente, et qu´elle y était le soir même. Mais

comment en sortira-t-elle ce matin?

JACQUES: Si vous vous mettez en devoir de le deviner, je me

tais... Cependant Bigre le fils s´était précipité du lit, jambes

nues, sa culotte à la main, et sa veste sur son bras. Tandis qu´il

s´habille, Bigre le père grommelle entre ses dents: "Depuis qu´il

s´est entêté de cette petite coureuse, tout va de travers. Cela

finira; cela ne saurait durer; cela commence à me lasser. Encore

si c´était une fille qui en valût la peine; mais une créature!

Dieu sait quelle créature! Ah! si la pauvre défunte, qui avait de

l´honneur jusqu´au bout des ongles, voyait cela, il y a longtemps

qu´elle eût bâtonné l´un, et arraché les yeux de l´autre au sortir

de la grand messe sous le porche, devant tout le monde; car rien

ne l´arrêtait: mais si j´ai été trop bon jusqu´à présent, et

qu´ils s´imaginent que je continuerai, ils se trompent."

LE MAITRE: Et ces propos, Justine les entendait de la soupente?

JACQUES: Je n´en doute pas. Cependant Bigre le fils s´en était

allé chez le fermier, avec son essieu sur l´épaule et Bigre le

père s´était mis à l´ouvrage. Après quelques coups de doloire, son

nez lui demande une prise de tabac; il cherche sa tabatière dans

ses poches, au chevet de son lit; il ne la trouve point. "C´est ce

coquin, dit-il, qui s´en est saisi comme de coutume; voyons s´il

ne l´aura pas laissée là-haut..." Et le voilà qui monte à la

soupente. Un moment après il s´aperçoit que sa pipe et son couteau

lui manquent et il remonte à la soupente.

LE MAITRE: Et Justine?

JACQUES: Elle avait ramassé ses vêtements à la hâte, et s´était

glissée sous le lit, où elle était étendue à plat ventre, plus

morte que vive.

LE MAITRE: Et ton ami Bigre le fils?

JACQUES: Son essieu rendu, mis en place et payé, il était accouru

chez moi, et m´avait exposé le terrible embarras où il se

trouvait. Après m´en être un peu amusé, "Ecoute, lui dis-je,

Bigre, va te promener par le village, où tu voudras, je te tirerai

d´affaire. Je ne te demande qu´une chose, c´est de m´en laisser le

temps..." Vous souriez, monsieur, qu´est-ce qu´il y a?

LE MAITRE: Rien.

JACQUES: Mon ami Bigre sort. Je m´habille, car je n´étais pas

encore levé. Je vais chez son père, qui ne m´eut pas plus tôt

aperçu, que, poussant un cri de surprise et de joie, il me dit:

"Eh! filleul, te voilà! d´où sors-tu et que viens-tu faire ici de

si grand matin?..." Mon parrain Bigre avait vraiment de l´amitié

pour moi; aussi lui répondis-je avec franchise: "Il ne s´agit pas

de savoir d´où je sors, mais comment je rentrerai chez nous.

- Ah! filleul, tu deviens libertin; j´ai bien peur que Bigre et

toi vous ne fassiez la paire. Tu as passé la nuit dehors.

- Et mon père n´entend pas raison sur ce point.

-Ton père a raison, filleul, de ne pas entendre raison là-dessus.

Mais commençons par déjeuner, la bouteille nous avisera."

LE MAITRE: Jacques, cet homme était dans les bons principes.

JACQUES: Je lui répondis que je n´avais ni besoin ni envie de

boire ou de manger, et que je tombais de lassitude et de sommeil.

Le vieux Bigre, qui de son temps n´en cédait pas à son camarade,

ajouta en ricanant: "Filleul, elle était jolie, et tu t´en es

donné. Ecoute: Bigre est sorti, monte à la soupente, et jette-toi

sur son lit... Mais un mot avant qu´il revienne. C´est ton ami;

lorsque vous vous trouverez tête à tête, dis-lui que suis

mécontent, très mécontent. C´est une petite Justine que tu dois

connaître (car quel est le garçon du village qui ne la connaisse

pas?) qui me l´a débauché; tu me rendrais un vrai service, si tu

le détachais de cette créature. Auparavant c´était ce qu´on

appelle un joli garçon, mais depuis qu´il a fait cette malheureuse

connaissance... Tu ne m´écoutes pas; tes yeux se ferment; monte,

et va te reposer."

Je monte, je me déshabille, je lève la couverture et les draps, je

tâte partout, point de Justine. Cependant Bigre, mon parrain,

disait: "Les enfants! les maudits enfants! n´en voilà-t-il pas

encore un qui désole son père?" Justine n´étant pas dans le lit,

je me doutai qu´elle était dessous. Le bouge était tout à fait

aveugle. Je me baisse, je promène mes mains, je rencontre un de

ses bras, je la saisis, je la tire à moi; elle sort de dessous la

couchette en tremblant. Je l´embrasse, je la rassure, je lui fais

signe de se coucher. Elle joint ses deux mains, elle se jette à

mes pieds, elle serre mes genoux. Je n´aurais peut-être pas

résisté à cette scène muette, si le jour l´eût éclairée; mais

lorsque les ténèbres ne rendent pas timide, elles rendent

entreprenant. D´ailleurs j´avais ses anciens mépris sur le coeur.

Pour toute réponse je la poussai vers l´escalier qui conduisait à

la boutique. Elle en poussa un cri de frayeur. Bigre qui

l´entendit, dit: "Il rêve..." Justine s´évanouit; ses genoux se

dérobent sous elle; dans son délire elle disait d´une voix

étouffée: "Il va venir... il vient... je l´entends qui monte... je

suis perdue!..." "Non, non, lui répondis-je d´une voix étouffée,

remettez-vous, taisez-vous, et couchez-vous..." Elle persiste dans

son refus; je tiens ferme: elle se résigne: et nous voilà l´un à

côté de l´autre.

LE MAITRE: Traître! scélérat! sais-tu quel crime tu vas commettre?

Tu vas violer cette fille, sinon par la force, du moins par la

terreur. Poursuivi au tribunal des lois, tu en éprouverais toute

la rigueur réservée aux ravisseurs.

JACQUES: Je ne sais si je la violai, mais je sais bien que je ne

lui fis pas de mal, et qu´elle ne m´en fit point. D´abord en

détournant sa bouche de mes baisers, elle l´approcha de mon

oreille et me dit tout bas: "Non, non, Jacques, non..." A ce mot,

je fais semblant de sortir du lit, et de m´avancer vers

l´escalier. Elle me retint, et me dit encore à l´oreille: "Je ne

vous aurais jamais cru si méchant; je vois qu´il ne faut attendre

de vous; aucune pitié; mais du moins, promettez moi, jurez moi...

- Quoi?

- Que Bigre n´en saura rien."

LE MAITRE: Tu promis, tu juras, et tout alla fort bien.

JACQUES: Et puis très bien encore.

LE MAITRE: Et puis encore très bien?

JACQUES: C´est précisément comme si vous y aviez été. Cependant,

Bigre mon ami, impatient, soucieux et las de rôder autour de la

maison sans me rencontrer, rentre chez son père qui lui dit avec

humeur: "Tu as été bien longtemps pour rien..." Bigre lui répondit

avec plus d´humeur encore: "Est-ce qu´il n´a pas fallu allégir par

les deux bouts ce diable d´essieu qui s´est trouvé trop gros?

- Je t´en avais averti; mais tu n´en veux jamais faire qu´à ta

tête.

- C´est qu´il est plus aisé d´en ôter que d´en remettre.

- Prends cette jante, et va finir à la porte.

- Pourquoi à la porte?

- C´est que le bruit de l´outil réveillerait Jacques, ton ami.

- Jacques!...

- Oui! Jacques, il est là-haut sur la soupente, qui repose. Ah!

que les pères sont à plaindre; si ce n´est d´une chose, c´est

d´une autre! Eh bien! te remueras-tu? Tandis que tu restes là

comme un imbécile, la tête baissée, la bouche béante, et les bras

pendants, la besogne ne se fait pas..." Bigre mon ami, furieux,

s´élance vers l´escalier; Bigre mon parrain le retient en lui

disant: "Où vas-tu? laisse dormir ce pauvre diable, qui est excédé

de fatigue. A sa place, serais-tu bien aise qu´on troublât ton

repos?"

LE MAITRE: Et Justine entendait encore tout cela?

JACQUES: Comme vous m´entendez.

LE MAITRE: Et que faisais-tu?

JACQUES: Je riais.

LE MAITRE: Et Justine?

JACQUES: Elle avait arraché sa cornette; elle se tirait par les

cheveux; elle levait les yeux au ciel, du moins je le présume;

elle se tordait les bras.

LE MAITRE: Jacques, vous êtes un barbare; vous avez un coeur de

bronze.

JACQUES: Non, monsieur, non, j´ai de la sensibilité; mais je la

réserve pour une meilleure occasion. Les dissipateurs de cette

richesse en ont tant prodigué lorsqu´il en fallait être économe,

qu´ils ne s´en trouvent plus quand il faudrait en être prodigue...

Cependant je m´habille, et je descends. Bigre le père me dit: "Tu

avais besoin de cela, cela t´a bien fait; quand tu es venu, tu

avais l´air d´un déterré; et te revoilà! vermeil et frais comme

l´enfant qui vient de têter. Le sommeil est une bonne chose!...

Bigre, descends à la cave, et apporte une bouteille, afin que nous

déjeunions. A présent, filleul, tu déjeuneras volontiers? -Très

volontiers..." La bouteille est arrivée et placée sur l´établi;

nous sommes debout autour. Bigre le père remplit son verre et le

mien, Bigre le fils, en écartant le sien, dit d´un ton farouche:

"Pour moi, je ne suis pas altéré si matin.

- Tu ne veux pas boire?

- Non.

- Ah! je sais ce que c´est; tiens, filleul, il y a de la Justine

là-dedans; il aura passé chez elle, ou il ne l´aura pas trouvée,

ou il l´aura surprise avec un autre; cette bouderie contre la

bouteille n´est pas naturelle: c´est ce que je te dis.

MOI: Mais vous pourriez bien avoir deviné juste.

BIGRE LE FILS: Jacques, trêve de plaisanteries, placées ou

déplacées, je ne les aime pas.

BIGRE LE PÈRE: Puisqu´il ne veut pas boire, il ne faut pas que

cela nous en empêche. A ta santé, filleul.

MOI: A la vôtre, parrain; Bigre, mon ami, bois avec nous. Tu te

chagrines trop pour peu de chose.

BIGRE LE FILS: Je vous ai déjà dit que je ne buvais pas.

MOI: Eh bien! si ton père l´a rencontré, que diable, tu la

reverras, vous vous expliquerez, et tu conviendras que tu as tort.

BIGRE LE PÈRE: Eh! laisse-le faire; n´est-il pas juste que cette

créature le châtie de la peine qu´il me cause? Ça, encore un coup,

et venons à ton affaire. Je conçois qu´il faut que je te mène chez

ton père; mais que veux-tu que je lui dise?

MOI: Tout ce que vous voudrez, tout ce que vous lui avez entendu

dire cent fois lorsqu´il vous a ramené votre fils.

BIGRE LE PÈRE: Allons..."

Il sort, je le suis, nous arrivons à la porte de la maison; je le

laisse entrer seul. Curieux de la conversation de Bigre le père et

du mien, je me cache dans un recoin, derrière une cloison, d´où je

ne perdis pas un mot.

BIGRE LE PÈRE: Allons, compère, il faut encore lui pardonner cette

fois.

- Lui pardonner, et de quoi?

- Tu fais l´ignorant.

- Je ne le fais point, je le suis.

-Tu es fâché, et tu as raison de l´être.

- Je ne suis point fâché.

- Tu l´es, te dis-je.

- Si tu veux que je le sois, je ne demande pas mieux; mais que je

sache auparavant la sottise qu´il a faite.

D´accord, trois fois, quatre fois; mais ce n´est pas coutume. On

se trouve une bande de jeunes garçons et de jeunes filles; on

boit, on rit, on danse; les heures se passent vite; et cependant

la porte de la maison se ferme...

Bigre, en baissant la voix, ajouta: "Ils ne nous entendent pas;

mais, de bonne foi, est-ce que nous avons été plus sages qu´eux à

leur âge? Sais-tu qui sont les mauvais pères? Les mauvais pères,

ce sont ceux qui ont oublié les fautes de leur jeunesse, Dis-moi,

est-ce que nous n´avons jamais découché?

- Et toi, Bigre, mon compère, dis-moi, est ce que nous n´avons

jamais pris d´attachement qui déplaisait à nos parents?

- Aussi je crie plus haut que je ne souffre. Fais de même.

- Mais Jacques n´a point découché, du moins cette nuit, j´en suis

sûr.

- Eh bien! si ce n´est pas celle-ci, c´est une autre. Tant y a que

tu n´en veux point à ton garçon?

- Non.

- Et quand je serai parti tu ne le maltraiteras pas?

- Aucunement.

- Tu m´en donnes ta parole?

- Je te la donne.

- Ta parole d´honneur?

- Ma parole d´honneur.

- Tout est dit, et je m´en retourne..."

Comme mon parrain Bigre était sur le seuil, mon père, lui frappant

doucement sur l´épaule, lui disait: "Bigre, mon ami, il y a ici

quelque anguille sous roche; ton garçon et le mien sont deux futés

matois; et je crains bien qu´ils ne nous en aient donné d´une à

garder aujourd´hui; mais, avec le temps cela se découvrira. Adieu,

compère."

LE MAITRE: Et quelle fut la fin de l´aventure entre Bigre ton ami

et Justine?

JACQUES: Comme elle devait être. Il se fâcha, elle se fâcha plus

fort que lui; elle pleura, il s´attendrit; elle lui jura que

j´étais le meilleur ami qu´il eût; je lui jurai qu´elle était la

plus honnête fille du village. Il nous crut, nous demanda pardon,

nous en aima et nous en estima davantage tous deux. Et voilà le

commencement, le milieu et la fin de la perte de mon pucelage. A

présent, Monsieur, je voudrais bien que vous m´apprissiez le but

moral de cette impertinente histoire.

LE MAITRE: A mieux connaître les femmes.

JACQUES: Et vous aviez besoin de cette leçon?

LE MAITRE: A mieux connaître les amis.

JACQUES: Et vous avez jamais cru qu´il y en eût un seul qui tînt

rigueur à votre femme ou à votre fille, si elle s´était proposé sa

défaite?

LE MAITRE: A mieux connaître les pères et les enfants.

JACQUES: Allez, Monsieur, ils ont été de tout temps, et seront à

jamais, alternativement dupes les uns des autres.

LE MAITRE: Ce que tu dis là sont autant de vérités éternelles,

mais sur lesquelles on ne saurait trop insister. Quel que soit le

récit que tu m´as promis après celui-ci, sois sûr qu´il ne sera

vide d´instruction que pour un sot; et continue."

Lecteur, il me vient un scrupule, c´est d´avoir fait honneur à

Jacques ou à son maître de quelques réflexions qui vous

appartiennent de droit; si cela est, vous pouvez les reprendre

sans qu´ils s´en formalisent. J´ai cru m´apercevoir que le mot

Bigre vous déplaisait. Je voudrais bien savoir pourquoi. C´est le

vrai nom de famille de mon charron; les extraits baptistaires,

extraits mortuaires, contrats de mariage en sont signés Bigre. Les

descendants de Bigre, qui occupent aujourd´hui la boutique,

s´appellent Bigre. Quand leurs enfants, qui sont jolis, passent

dans la rue, on dit: "Voilà les petits Bigres." Quand vous

prononcez le nom de Boule, vous vous rappelez le plus grand

ébéniste que vous ayez eu. On ne prononce point encore dans la

contrée de Bigre le nom de Bigre sans se rappeler le plus grand

charron dont on ait mémoire. Le Bigre, dont on lit le nom à la fin

de tous les livres d´offices pieux du commencement de ce siècle,

fut un de ses parents. Si jamais un arrière-neveu de Bigre se

signale par quelque grande action, le nom personnel de Bigre ne

sera pas moins imposant pour vous que celui de César ou de Condé.

C´est qu´il y a Bigre et Bigre, comme Guillaume et Guillaume. Si

je dis Guillaume tout court, ce ne sera ni le conquérant de la

Grande Bretagne, ni le marchand de drap de l´Avocat Patelin; le

nom de Guillaume tout court ne sera ni héroïque ni bourgeois:

ainsi de Bigre. Bigre tout court n´est ni le fameux charron ni

quelqu´un de ses plats ancêtres ou de ses plats descendants. En

bonne foi, un nom personnel peut-il être de bon ou de mauvais

goût? Les rues sont pleines de mâtins qui s´appellent Pompée.

Défaites-vous donc de votre fausse délicatesse, ou j´en userai

avec vous comme milord Chatham avec les membres du parlement; il

leur dit: "Sucre, Sucre, Sucre; qu´est ce qu´il y a de ridicule

là-dedans?..." Et moi, je vous dirai: "Bigre Bigre, Bigre;

pourquoi ne s´appellerait-on pas Bigre?" C´est, comme le disait un

officier à son général le grand Condé, qu´il y a un fier Bigre

comme Bigre le charron; un bon Bigre, comme vous et moi; de plats

Bigres, comme une infinité d´autres.

JACQUES. C´était un jour de noces; frère Jean avait marié la fille

d´un de ses voisins. J´étais garçon de fête. On m´avait placé à

table entre les deux goguenards de la paroisse; j´avais l´air d´un

grand nigaud, quoique je ne le fusse pas tant qu´ils le croyaient.

Ils me firent quelques questions sur la nuit de la mariée; j´y

répondis assez bêtement, et les voilà qui éclatent de rire, et les

femmes de ces deux plaisants à crier de l´autre bout: "Qu´est-ce

qu´il y a donc? vous êtes bien joyeux là-bas? - C´est que c´est

par trop drôle, répondit un de nos maris à sa femme; je te

conterai cela ce soir." L´autre, qui n´était pas moins curieuse,

fit la même question à son mari, qui lui fit la même réponse. Le

repas continue, et les questions et mes balourdises, et les éclats

de rire et la surprise des femmes. Après le repas, la danse; après

la danse, le coucher des époux, le don de la jarretière, moi dans

mon lit, et mes goguenards dans les leurs, racontant à leurs

femmes la chose incompréhensible, incroyable, c´est qu´à

vingt-deux ans, grand et vigoureux comme je l´étais, assez bien de

figure, alerte et point sot, j´étais aussi neuf, mais aussi neuf

qu´au sortir du ventre de ma mère, et les deux femmes de s´en

émerveiller ainsi que leurs maris. Mais, dès le lendemain, Suzanne

me fit signe et me dit: "Jacques, n´as-tu rien à faire?

- Non, voisine! qu´est-ce qu´il y a pour votre service?

- Je voudrais... je voudrais...", et en disant je voudrais, elle

me serrait la main et me regardait si singulièrement; "je voudrais

que tu prisses notre serpe et que tu vinsses dans la commune

m´aider à couper deux ou trois bourrées, car c´est une besogne

trop forte pour moi seule.

- Très volontiers, madame Suzanne..."

Je prends la serpe, et nous allons. Chemin faisant, Suzanne se

laissait tomber la tête sur mon épaule, me prenait le menton, me

tirait les oreilles, me pinçait les côtés. Nous arrivons.

L´endroit était en pente. Suzanne se couche à terre tout de son

long à la place la plus élevée, les pieds éloignés l´un de l´autre

et les bras passés par dessus la tête. J´étais au dessous d´elle,

jouant de la serpe sur le taillis, et Suzanne repliait ses jambes,

approchant ses talons de ses fesses; ses genoux élevés rendaient

ses jupons fort courts, et je jouais toujours de la serpe sur le

taillis, ne regardant guère où je frappais et frappant souvent à

côté. Enfin, Suzanne me dit: "Jacques, est-ce que tu ne finiras

pas bientôt?

- Quand vous voudrez, madame Suzanne.

- Est ce que tu ne vois pas, dit-elle à demi-voix, que je veux que

tu finisses?..." Je finis donc, je repris haleine, et je finis

encore; et Suzanne...

LE MAITRE: T´ôtait ton pucelage que tu n´avais pas?

JACQUES: Il est vrai; mais Suzanne ne s´y méprit pas, et de

sourire et de me dire: "Tu en as donné d´une bonne à garder à

notre homme; et tu es un fripon.

- Que voulez-vous dire, madame Suzanne?

- Rien, rien; tu m´entends de reste. Trompe-moi encore quelquefois

de même, et je te le pardonne..." Je reliai ses bourrées, je les

pris sur mon dos et nous revînmes, elle à sa maison, moi à la

nôtre.

LE MAITRE: Sans faire une pause en chemin?

JACQUES: Non.

LE MAITRE: Il n´y avait donc pas loin de la commune au village?

JACQUES: Pas plus loin que du village à la commune.

LE MAITRE: Elle ne valait que cela?

JACQUES: Elle valait peut-être davantage pour un autre, pour un

autre jour: chaque moment a son prix.

A quelque temps de là, dame Marguerite, c´était la femme de notre

autre goguenard, avait du grain à faire moudre et n´avait pas le

temps d´aller au moulin; elle vint demander à mon père un de ses

garçons qui y allât pour elle. Comme j´étais le plus grand, elle

ne doutait pas que le choix de mon père ne tombât sur moi, ce qui

ne manqua pas d´arriver. Dame Marguerite sort; je la suis; je

charge le sac sur son âne et je le conduis seul au moulin. Voilà

son grain moulu, et nous nous en revenions, l´âne et moi, assez

tristes, car je pensais que j´en serais pour ma corvée. Je me

trompais. Il y avait entre le village et le moulin un petit bois à

passer; ce fut là que je trouvai dame Marguerite assise au bord de

la voie. Le jour commençait à tomber. "Jacques, me dit-elle, enfin

te voilà! Sais-tu qu´il y a plus d´une mortelle heure que je

t´attends?..."

Lecteur, vous êtes aussi trop pointilleux. D´accord, la mortelle

heure est des dames de la ville et la grande heure, de dame

Marguerite.

JACQUES: C´est que l´eau était basse, que le moulin allait

lentement, que le meunier était ivre et que, quelque diligence que

j´aie faite, je n´ai pu revenir plus tôt.

MARGUERITE: Assieds-toi là, et jasons un peu.

JACQUES: Dame Marguerite, je le veux bien...

Me voilà assis à côté d´elle pour jaser et cependant nous gardions

le silence tous deux. Je lui dis donc: "Mais, dame Marguerite,

vous ne me dites mot, et nous ne jasons pas.

MARGUERITE: C´est que je rêve à ce que mon mari m´a dit de toi.

JACQUES: Ne croyez rien de ce que votre mari vous a dit; c´est un

gausseur.

MARGUERITE: Il m´a assuré que tu n´avais jamais été amoureux.

JACQUES: Oh! pour cela il a dit vrai.

MARGUERITE: Quoi! Jamais de ta vie?

JACQUES: De ma vie.

MARGUERITE: Comment! à ton âge, tu ne saurais pas ce que c´est

qu´une femme?

JACQUES: Pardonnez-moi, dame Marguerite.

MARGUERITE: Et qu´est-ce que c´est qu´une femme?

JACQUES: Une femme?

MARGUERITE: Oui, une femme.

JACQUES: Attendez... C´est un homme qui a un cotillon, une

cornette et de gros tétons.

LE MAITRE: Ah! scélérat!

JACQUES: L´autre ne s´y était pas trompée; et je voulais que

celle-ci s´y trompât. A ma réponse, dame Marguerite fit des éclats

de rire qui ne finissaient point; et moi, tout ébahi, je lui

demandai ce qu´elle avait tant à rire. Dame Marguerite me dit

qu´elle riait de ma simplicité. "Comment! grand comme tu es, vrai,

tu n´en saurais pas davantage?

- Non, dame Marguerite."

Là-dessus dame Marguerite se tut, et moi aussi.

"Mais, dame Marguerite, lui dis-je encore, nous nous sommes assis

pour jaser et voilà que vous ne dites mot et que nous ne jasons

pas. Dame Marguerite, qu´avez-vous? vous rêvez.

MARGUERITE: Oui, je rêve... je rêve... je rêve..."

En prononçant ces je rêve, sa poitrine s´élevait, sa voix

s´affaiblissait, ses membres tremblaient, ses yeux s´étaient

fermés, sa bouche était entrouverte; elle poussa un profond

soupir; elle défaillit, et je fis semblant de croire qu´elle était

morte, et me mis à crier du ton de l´effroi: "Dame Marguerite!

dame Marguerite! parlez-moi donc! dame Marguerite, est-ce que vous

vous trouvez mal?

MARGUERITE: Non, mon enfant; laisse-moi un moment en repos... Je

ne sais ce qui m´a prise... Cela m´est venu subitement.

LE MAITRE: Elle mentait.

JACQUES: Oui, elle mentait.

MARGUERITE: C´est que je rêvais.

JACQUES: Rêvez-vous comme cela la nuit à côté de votre mari?

MARGUERITE: Quelquefois.

JACQUES: Cela doit l´effrayer.

MARGUERITE: Il y est fait...

Marguerite revint peu à peu de sa défaillance, et dit: Je rêvais

qu´à la noce, il y a huit jours, notre homme et celui de la

Suzanne se sont moqués de toi; cela m´a fait pitié, et je me suis

trouvée toute je ne sais comment.

JACQUES: Vous êtes trop bonne.

MARGUERITE: Je n´aime pas qu´on se moque. Je rêvais qu´à la

première occasion ils recommenceraient de plus belle, et que cela

me fâcherait encore.

JACQUES: Mais il ne tiendrait qu´à vous que cela n´arrivât plus.

MARGUERITE: Et comment?

JACQUES: En m´apprenant...

MARGUERITE: Et quoi?

JACQUES: Ce que j´ignore, et ce qui faisait tant rire votre homme

et celui de la Suzanne, qui ne riraient plus.

MARGUERITE: Oh! non, non. Je sais bien que tu es un bon garçon, et

que tu ne le dirais à personne; mais je n´oserais.

JACQUES: Et pourquoi?

MARGUERITE: C´est que je n´oserais.

JACQUES: Ah! dame Marguerite, apprenez-moi, je vous prie, je vous

en aurai la plus grande obligation, apprenez-moi..." En la

suppliant ainsi, je lui serrais les mains et elle me les serrait

aussi; je lui baisais les yeux, et elle me baisait la bouche.

Cependant il faisait tout à fait nuit. Je lui dis donc: "Je vois

bien, dame Marguerite, que vous ne me voulez pas assez de bien

pour m´apprendre; j´en suis tout à fait chagrin. Allons,

levons-nous, retournons-nous-en..." Dame Marguerite se tut; elle

reprit une de mes mains, je ne sais où elle la conduisit, mais le

fait est que je m´écriai: "Il n´y a rien! il n´y a rien!"

LE MAITRE: Scélérat! double scélérat!

JACQUES: Le fait est qu´elle était fort déshabillée, et que je

l´étais beaucoup aussi. Le fait est que j´avais toujours la main

où il n´y avait rien chez elle, et qu´elle avait placé sa main où

cela n´était pas tout à fait de même chez moi. Le fait est que je

me trouvai sous elle et par conséquent elle sur moi. Le fait est

que, ne la soulageant d´aucune fatigue, il fallait bien qu´elle la

prît tout entière. Le fait est qu´elle se livrait à mon

instruction de si bon coeur, qu´il vint un instant où je crus

qu´elle en mourrait. Le fait est qu´aussi troublé qu´elle et ne

sachant ce que je disais, je m´écriai: Ah! dame Suzanne, que vous

me faites aise!"

LE MAITRE: Tu veux dire dame Marguerite.

JACQUES: Non, non. Le fait est que je pris un nom pour un autre et

qu´au lieu de dire dame Marguerite, je dis dame Suzon. Le fait est

que j´avouai à dame Marguerite que ce qu´elle croyait m´apprendre

ce jour-là, dame Suzon me l´avait appris, un peu diversement, à la

vérité, il y avait trois ou quatre jours. Le fait est qu´elle me

dit: "Quoi! c´est Suzon et non pas moi?..." Le fait est que je

répondis: "Ce n´est ni l´une ni l´autre." Le fait est que, tout en

se moquant d´elle-même, de Suzon, des deux maris, et qu´en me

disant de petites injures, je me trouvai sur elle, et par

conséquent elle sous moi, et qu´en m´avouant que cela lui avait

fait bien du plaisir, mais pas autant que de l´autre manière, elle

se retrouva sur moi, et par conséquent moi sous elle. Le fait est

qu´après quelque temps de repos et de silence, je ne me trouvai ni

elle dessous, ni moi dessus, ni elle dessus, ni moi dessous; car

nous étions l´un et l´autre sur le côté; qu´elle avait la tête

penchée en devant et les deux fesses collées contre mes deux

cuisses. Le fait est que, si j´avais été moins savant, la bonne

dame Marguerite m´aurait appris tout ce qu´on peut apprendre. Le

fait est que nous eûmes bien de la peine à regagner le village. Le

fait est que mon mal de gorge est fort augmenté, et qu´il n´y a

pas d´apparences que je puisse parler de quinze jours.

LE MAITRE: Et tu n´as pas revu ces femmes?

JACQUES: Pardonnez-moi, plus d´une fois.

LE MAITRE: Toutes deux?

JACQUES: Toutes deux.

LE MAITRE: Elles ne se sont pas brouillées?

JACQUES: Utiles l´une à l´autre, elles s´en sont aimées davantage.

LE MAITRE: Les nôtres en auraient bien fait autant, mais chacune

avec son chacun... Tu ris.

JACQUES: Toutes les fois que je me rappelle le petit homme criant,

jurant, écumant, se débattant de la tête, des pieds, des mains, de

tout le corps, et prêt à se jeter du haut du fenil en bas, au

hasard de se tuer, je ne saurais m´empêcher d´en rire.

LE MAITRE: Et ce petit homme, qui est-il? Le mari de la dame

Suzon?

JACQUES: Non.

LE MAITRE: Le mari de la dame Marguerite?

JACQUES: Non... Touiours le même: il en a, pour tant qu´il vivra.

LE MAITRE: Qui est-il donc?

Jacques ne répondit point à cette question, et le maître ajouta:

"Dis-moi seulement qui était le petit homme.

JACQUES: Un jour un enfant, assis au pied du comptoir d´une

lingère, criait de toute sa force. La marchande importunée de ses

cris, lui dit: "Mon ami, pourquoi criez-vous?

- C´est qu´ils veulent me faire dire A.

- Et pourquoi ne voulez-vous pas dire A?

- C´est que je n´aurai pas si tôt dit A, qu´ils voudront me faire

dire B..."

C´est que je ne vous aurai pas si tôt dit le nom du petit homme,

qu´il faudra que je vous dise le reste.

LE MAITRE: Peut être.

JACQUES: Cela est sûr.

LE MAITRE: Allons, mon ami Jacques, nomme-moi le petit homme. Tu

t´en meurs d´envie, n´est-ce pas? Satisfais-toi.

JACQUES: C´était une espèce de nain, bossu, crochu, bègue, borgne,

jaloux, paillard, amoureux et peut être aimé de Suzon. C´était le

vicaire du village."

Jacques ressemblait à l´enfant de la lingère comme deux gouttes

d´eau, avec cette différence que, depuis son mal de gorge, on

avait de la peine à lui faire dire A, mais une fois en train, il

allait de lui-même jusqu´à la fin de l´alphabet.

"J´étais dans la grange de Suzon, seul avec elle.

LE MAITRE: Et tu n´y étais pas pour rien?

JACQUES: Non. Lorsque le vicaire arrive, il prend de l´humeur, il

gronde, il demande impérieusement à Suzon ce qu´elle faisait en

tête à tête avec le plus débauché des garçons du village, dans

l´endroit le plus reculé de la chaumière.

LE MAITRE: Tu avais déjà de la réputation, à ce que je vois.

JACQUES: Et assez bien méritée. Il était vraiment fâché; à ce

propos il en ajouta d´autres encore moins obligeants. Je me fâche

de mon côté. D´injure en injure nous en venons aux mains. Je

saisis une fourche, je la lui passe entre les jambes, fourchon

d´ici, fourchon de là, et le lance sur le fenil, ni plus ni moins,

comme une botte de paille.

LE MAITRE: Et ce fenil était haut?

JACQUES: De dix pieds au moins, et le petit homme n´en serait pas

descendu sans se rompre le cou.

LE MAITRE: Après?

JACQUES: Après, j´écarte le fichu de Suzon, je lui prends la

gorge, je la caresse, elle se défend comme cela. Il y avait là un

bât d´âne dont la commodité nous était connue; je la pousse sur ce

bât.

LE MAITRE: Tu relèves ses jupons?

JACQUES: Je relève ses jupons.

LE MAITRE: Et le vicaire voyait cela?

JACQUES: Comme je vous vois.

LE MAITRE: Et il se taisait?

JACQUES: Non pas, s´il vous plaît. Ne se contenant plus de rage,

il se mit à crier: "Au meu... meu... meurtre! au feu... feu...

feu!... au vo.. au vo... au voleur!..." Et voilà le mari que nous

croyions loin qui accourt.

LE MAITRE: J´en suis fâché: je n´aime pas les prêtres.

JACQUES: Et vous auriez été enchanté que sous les yeux de

celui-ci...

LE MAITRE: J´en conviens.

JACQUES: Suzon avait eu le temps de se relever; je me rajuste, me

sauve, et c´est Suzon qui m´a raconté ce qui suit. Le mari qui

voit le vicaire perché sur le fenil, se met à rire. Le vicaire lui

disait: "Ris... ris... ris bien... so... so... sot que tu es..."

Le mari de lui obéir, de rire de plus belle, et de lui demander

qui est-ce qui l´a niché là: Le vicaire: "Met... met... mets-moi à

te... te.... terre." Le mari de rire encore, et de lui demander

comment il faut qu´il s´y prenne: Le vicaire: "Co... co... comme

j´y... j´y... j´y suis mon... mon... monté, a... a... avec la

fou... fou... fourche... - Par sanguienne, vous avez raison; voyez

ce que c´est que d´avoir étudié?..." Le mari prend la fourche, la

présente au vicaire; celui-ci s´enfourche comme je l´avais

enfourché; le mari lui fait faire un ou deux tours de grange au

bout de l´instrument de basse cour, accompagnant cette promenade

d´une espèce de chant en faux bourdon; et le vicaire criait:

"Dé... dé... descends-moi, ma... ma... maraud, me... me dé...

dé... descendras... dras-tu?..." Et le mari lui disait: "A quoi

tient-il, monsieur le vicaire, que je ne vous montre ainsi dans

toutes les rues du village? On n´y aurait jamais vu une aussi

belle procession..." Cependant le vicaire en fut quitte pour la

peur, et le mari le mit à terre. Je ne sais ce qu´il dit alors au

mari, car Suzon s´était évadée; mais j´entendis: "Ma... ma...

malheureux! tu... tu... fra... fra... frappes un... un... prê...

prê... prêtre; je... je... t´e... t´ex... co... co... communie;

tu... tu... se... seras da... da... damné..." C´était le petit

homme qui parlait: et c´était le mari qui le pourchassait à coups

de fourche. J´arrive avec beaucoup d´autres; d´aussi loin que le

mari m´aperçut, mettant sa fourche en arrêt. "Approche, approche",

me dit-il.

LE MAITRE: Et Suzon?

JACQUES: Elle s´en tira.

LE MAITRE: Mal?

JACQUES: Non; les femmes s´en tirent toujours bien quand on ne les

a pas surprises en flagrant délit... De quoi riez-vous?

LE MAITRE: De ce qui me fera rire, comme toi, toutes les fois que

je me rappellerai le petit prêtre au bout de la fourche du mari.

JACQUES: Ce fut peu de temps après cette aventure, qui vint aux

oreilles de mon père et qui en rit aussi, que je m´engageai, comme

je vous ai dit..."

Après quelques moments de silence ou de toux de la part de

Jacques, disent les uns, ou après avoir encore ri, disent les

autres, le maître s´adressant à Jacques, lui dit: "Et l´histoire

de tes amours?" - Jacques hocha de la tête et ne répondit pas.

Comment un homme de sens, qui a des moeurs, qui se pique de

philosophie, peut-il s´amuser à débiter des contes de cette

obscénité? - Premièrement, lecteur, ce ne sont pas des contes,

c´est une histoire, et je ne me sens pas plus coupable, et peut

être moins, quand j´écris les sottises de Jacques, que Suétone

quand il nous transmet les débauches de Tibère. Cependant vous

lisez Suétone, et vous ne lui faites aucun reproche. Pourquoi ne

froncez-vous pas le sourcil à Catulle, à Martial, à Horace, à

Juvénal, à Pétrone, à La Fontaine et à tant d´autres? Pourquoi ne

dites-vous pas au stoïcien Sénèque: Quel besoin avons-nous de la

crapule de votre esclave aux miroirs concaves?" Pourquoi

n´avez-vous de l´indulgence que pour les morts? Si vous

fléchissiez un peu à cette partialité, vous verriez qu´elle naît

de quelque principe vicieux. Si vous êtes innocent, vous ne me

lirez pas; si vous êtes corrompu, vous me lirez sans conséquence.

Et puis, si ce que je vous dis là ne vous satisfait pas, ouvrez la

préface de Jean Baptiste Rousseau, et vous y trouverez mon

apologie. Quel est celui d´entre vous qui osât blâmer Voltaire

d´avoir composé la Pucelle? Aucun. Vous avez donc deux balances

pour les actions des hommes? "Mais, dites-vous, la Pucelle de

Voltaire est un chef-d´oeuvre! -Tant pis, puisqu´on ne l´en lira

que davantage: Et votre Jacques n´est qu´une insipide rhapsodie de

faits les uns réels, les autres imaginés, écrits sans grâce et

distribués sans ordre: Tant mieux, mon Jacques en sera moins lu.

De quelque côté que vous vous tourniez, vous avez tort. Si mon

ouvrage est bon, il vous fera plaisir; s´il est mauvais, il ne

fera point de mal. Point de livre plus innocent qu´un mauvais

livre. Je m´amuse à écrire sous des noms empruntés les sottises

que vous faites; vos sottises me font rire; mon écrit vous donne

de l´humeur. Lecteur, à vous parler franchement, je trouve que le

plus méchant de nous deux, ce n´est pas moi. Que je serais

satisfait s´il m´était aussi facile de me garantir de vos

noirceurs, qu´à vous de l´ennui ou du danger de mon ouvrage!

Vilains hypocrites, laissez-moi en repos. F...tez comme des ânes

débâtés; mais permettez-moi que je dise f...tre; je vous passe

l´action, passez-moi le mot. Vous prononcez hardiment tuer, voler,

trahir, et l´autre vous ne l´oseriez qu´entre les dents! Est-ce

que moins vous exhalez de ces prétendues impuretés en paroles,

plus il vous en reste dans la pensée? Et que vous a fait l´action

génitale, si naturelle, si nécessaire et si juste, pour en exclure

le signe de vos entretiens, et pour imaginer que votre bouche, vos

yeux et vos oreilles en seraient souillés? Il est bon que les

expressions les moins usitées, les moins écrites, les mieux tues

soient les mieux sues et les plus généralement connues; aussi cela

est; aussi le mot futuo n´est-il pas moins familier que le mot

pain; nul âge ne l´ignore, nul idiome n´en est privé! Il a mille

synonymes dans toutes les langues, il s´imprime en chacune sans

être exprimé, sans voix, sans figure, et le sexe qui le fait le

plus a usage de le taire le plus. Je vous entends encore, vous

vous écriez: "Fi, le cynique! Fi, l´impudent! Fi, le sophiste!..."

Courage, insultez bien un auteur estimable que vous avez sans

cesse entre les mains, et dont je ne suis ici que le traducteur.

La licence de son style m´est presque un garant de la pureté de

ses moeurs; c´est Montaigne. Lasciva est nobis pagina, vita proba.

Jacques et son maître passèrent le reste de la journée sans

desserrer les dents. Jacques toussait, et son maître disait:

"Voilà une cruelle toux!" regardait à sa montre l´heure qu´il

était sans le savoir, ouvrait sa tabatière sans s´en douter, et

prenait sa prise de tabac sans le sentir; ce qui me le prouve,

c´est qu´il faisait ces choses trois ou quatre fois de suite et

dans le même ordre. Un moment après, Jacques toussait encore, et

son maître disait: "Quelle diable de toux! Aussi tu t´en es donné

du vin de l´hôtesse jusqu´au noeud de la gorge. Hier au soir, avec

le secrétaire, tu ne t´es pas ménagé davantage; quand tu remontas

tu chancelais, tu ne savais pas ce que tu disais; et aujourd´hui

tu as fait dix haltes, et je gage qu´il ne reste pas une goutte de

vin dans ta gourde?..." Puis il grommelait entre ses dents,

regardait à sa montre, et régalait ses narines. J´ai oublié de

vous dire, lecteur, que Jacques n´allait jamais sans une gourde

remplie du meilleur; elle était suspendue à l´arçon de sa selle. A

chaque fois que son maître interrompait son récit par quelque

question un peu longue, il détachait sa gourde, en buvait un coup

à la régalade, et ne la remettait à sa place que quand son maître

avait cessé de parler. J´avais encore oublié de vous dire que,

dans les cas qui demandaient de la réflexion, son premier

mouvement était d´interroger sa gourde. Fallait-il résoudre une

question de morale, discuter un fait, préférer un chemin à un

autre, entamer, suivre ou abandonner une affaire, peser les

avantages ou les désavantages d´une opération de politique, d´une

spéculation de commerce ou de finance, la sagesse ou la folie

d´une loi, le sort d´une guerre, le choix d´une auberge, dans une

auberge le choix d´un appartement, dans un appartement le choix

d´un lit, son premier mot était: "Interrogeons la gourde." Son

dernier était: "C´est l´avis de la gourde et le mien." Lorsque le

destin était muet dans sa tête, il s´expliquait par sa gourde,

c´était une espèce de Pythie portative, silencieuse aussitôt

qu´elle était vide. A Delphes, la Pythie, ses cotillons

retroussés, assise à cul nu sur le trépied, recevait son

inspiration de bas en haut; Jacques, sur son cheval, la tête

tournée vers le ciel, sa gourde débouchée et le goulot incliné

vers sa bouche, recevait son inspiration de haut en bas. Lorsque

la Pythie et Jacques prononçaient leurs oracles, ils étaient ivres

tous les deux. Il prétendait que l´Esprit-Saint était descendu sur

les apôtres dans une gourde; il appelait la Pentecôte la fête des

gourdes. Il a laissé un petit traité de toutes sortes de

divinations, traité profond dans lequel il donne la préférence à

la divination de Bacbuc ou par la gourde. Il s´inscrit en faux,

malgré toute la vénération qu´il lui portait, contre le curé de

Meudon qui interrogeait la dive Bacbuc par le choc de la panse.

"J´aime Rabelais, dit-il, mais j´aime mieux la vérité que

Rabelais." Il 1´appelle hérétique Engastrimyte; et il prouve par

cent raisons, meilleures les unes que les autres, que les vrais

oracles de Bacbuc ou de la gourde ne se faisaient entendre que par

le goulot. Il compte au rang des sectateurs distingués de Bacbuc,

des vrais inspirés de la gourde dans ces derniers siècles,

Rabelais, la Fare, Chapelle, Chaulieu, La Fontaine, Molière,

Panard, Gallet, Vadé. Platon et Jean-Jacques Rousseau, qui

prônèrent le bon vin sans en boire, sont à son avis de faux frères

de la gourde. La gourde eut autrefois quelques sanctuaires

célèbres; la Pomme-de-pin, le Temple de la Guinguette, sanctuaires

dont il écrit l´histoire séparément. Il fait la peinture la plus

magnifique de l´enthousiasme, de la chaleur, du feu dont les

Bacbutiens ou Périgourdins étaient et furent encore saisis de nos

jours, lorsque sur la fin du repas, les coudes appuyés sur la

table, la dive Bacbuc ou la gourde sacrée leur apparaissait, était

déposée au milieu d´eux, sifflait, jetait sa coiffe loin d´elle,

et couvrait ses adorateurs de son écume prophétique. Son manuscrit

est décoré de deux portraits, au bas desquels on lit: Anacréon et

Rabelais, l´un parmi tes anciens, l´autre parmi les modernes,

souverains pontifes de la gourde.

Et Jacques s´est servi du terme engastrimyte?... Pourquoi pas,

lecteur? Le capitaine de Jacques était Bacbutien; il a pu

connaître cette expression, et Jacques, qui recueillait tout ce

qu´il disait, se la rappeler; mais la vérité, c´est que

l´Engastrimyte est de moi, et qu´on lit sur le texte original:

Ventriloque.

Tout cela est fort beau, ajoutez-vous; mais les amours de Jacques?

- Les amours de Jacques, il y a que Jacques qui les sache; et le

voilà tourmenté d´un mal de gorge qui réduit son maître à sa

montre et à sa tabatière; indigence qui l´afflige autant que vous:

Qu´allons-nous donc devenir? - Ma foi, je n´en sais rien. Ce

serait bien ici le cas d´interroger la dive Bacbuc ou la gourde

sacrée; mais son culte tombe, ses temples sont déserts. Ainsi qu´à

la naissance de notre divin Sauveur, les oracles du paganisme

cessèrent; à la mort de Gallet, les oracles de Bacbuc furent

muets; aussi plus de grands poèmes, plus de ces morceaux une

éloquence sublime; plus de ces productions marquées au coin de

l´ivresse et du génie; tout est raisonné, compassé, académique et

plat. O dive Bacbuc! ô gourde sacrée! ô divinité de Jacques!

Revenez au milieu de nous!... Il me prend envie, lecteur, de vous

entretenir de la naissance de la dive Bacbuc, des prodiges qui

l´accompagnèrent et qui la suivirent, des merveilles de son règne

et des désastres de sa retraite; et si le mal de gorge de notre

ami Jacques dure, et que son maître s´opiniâtre à garder le

silence, il faudra bien que vous vous contentiez de cet épisode,

que je tâcherai de pousser jusqu´à ce que Jacques guérisse et

reprenne l´histoire de ses amours...

Il y a ici une lacune vraiment déplorable dans la conversation de

Jacques et de son maître. Quelque jour un descendant de Nodot, du

président de Brosses, de Freinshémius, ou du père Brottier, la

remplira peut-être: et les descendants de Jacques ou de son

maître, propriétaires du manuscrit, en riront beaucoup.

Il parait que Jacques, réduit au silence par son mal de gorge,

suspendit l´histoire de ses amours; et que son maître commença

l´histoire des siennes. Ce n´est ici qu´une conjecture que je

donne pour ce qu´elle vaut. Après quelques lignes ponctuées qui

annoncent la lacune, on lit: "Rien n´est plus triste dans ce monde

que d´être un sot..." Est-ce Jacques qui profère cet apophtegme?

Est-ce son maître? Ce serait le sujet d´une longue et épineuse

dissertation. Si Jacques était assez insolent pour adresser ces

mots à son maître, celui-ci était assez franc pour se les adresser

à lui-même. Quoi qu´il en soit, il est évident, il est très

évident que c´est le maître qui continue.

LE MAITRE: C´était la veille de sa fête, et je n´avais point

d´argent. Le chevalier de Saint-Ouin, mon intime ami, n´était

jamais embarrassé de rien. "Tu n´as point d´argent? me dit-il.

- Non.

- Eh bien! il n´y a qu´à en faire.

- Et tu sais comme on en fait?

- Sans doute." Il s´habille, nous sortons, et il me conduit à

travers plusieurs rues détournées dans une petite maison obscure,

où nous montons par un petit escalier sale, à un troisième, où

j´entre dans un appartement assez spacieux et singulièrement

meublé. Il y avait entre autres choses trois commodes de front,

toutes trois de formes différentes; par-derrière celle du milieu

un grand miroir à chapiteau trop haut pour le plafond, en sorte

qu´un bon demi-pied de ce miroir était caché par la commode; sur

ces commodes des marchandises de toute espèce; deux trictracs;

autour de l´appartement, des chaises assez belles, mais pas une

qui eût sa pareille; au pied d´un lit sans rideaux une superbe

duchesse; contre une des fenêtres une volière sans oiseaux, mais

toute neuve; à l´autre fenêtre un lustre suspendu par un manche à

balai, et le manche à balai portant des deux bouts sur les

dossiers de deux mauvaises chaises de paille; et puis de droite et

de gauche des tableaux, les uns attachés aux murs, les autres en

pile.

JACQUES: Cela sent le faiseur d´affaires d´une lieue à la ronde.

LE MAITRE: Tu l´as deviné. Et voilà le chevalier et M. Le Brun

(c´est le nom de notre brocanteur et courtier d´usure) qui se

précipitent dans les bras l´un de l´autre... "Eh! c´est vous,

monsieur le chevalier?

- Eh oui, c´est moi, mon cher Le Brun.

- Mais que devenez-vous donc? Il y a une éternité qu´on ne vous a

vu. Les temps sont bien tristes; n´est-il pas vrai?

-Très tristes, mon cher Le Brun. Mais il ne s´agit pas de cela;

écoutez-moi, j´aurais un mot à vous dire."

Je m´assieds. Le chevalier et Le Brun se retirent dans un coin, et

se parlent. Je ne puis te rendre de leur conversation que quelques

mots que je surpris à la volée...

"Il est bon?

- Excellent.

- Majeur?

- Très majeur.

- C´est le fils?

- Le fils.

- Savez-vous que nos deux dernières affaires?...

- Parlez plus bas.

- Le père?

- Riche.

- Vieux?

- Et caduc."

Le Brun à haute-voix: "Tenez, monsieur le chevalier, je ne veux

plus me mêler de rien, cela a toujours des suites fâcheuses. C´est

votre ami, à la bonne heure! Monsieur a tout à fait l´air d´un

galant homme; mais...

- Mon cher Le Brun!

- Je n´ai point d´argent.

- Mais vous avez des connaissances!

- Ce sont tous des gueux, de fieffés fripons. Monsieur le

chevalier, n´êtes-vous point las de passer par ces mains-là?

- Nécessité n´a point de loi.

- La nécessité qui vous presse est une plaisante nécessité, une

bouillotte, une partie de la belle, quelque fille.

- Cher ami!...

- C´est toujours moi, je suis faible comme un enfant; et puis

vous, je ne sais pas à qui vous ne feriez pas fausser un serment.

Allons, sonnez donc afin que je sache si Fourgeot est chez lui...

Non, ne sonnez pas, Fourgeot vous mènera chez Merval.

- Pourquoi pas vous?

- Moi! j´ai juré que cet abominable Merval ne travaillerait jamais

ni pour moi ni pour mes amis. Il faudra que vous répondiez pour

monsieur, qui peut-être, qui est sans doute un honnête homme; que

je réponde pour vous à Fourgeot, et que Fourgeot réponde pour moi

à Merval..."

Cependant la servante était entrée en disant: "C´est chez M.

Fourgeot?"

Le Brun à sa servante: "Non, ce n´est chez personne... Monsieur le

chevalier, je ne saurais absolument je ne saurais..."

Le chevalier l´embrasse, le caresse: "Mon cher Le Brun! mon cher

ami!..." Je m´approche, je joins mes instances à celles du

chevalier: "Monsieur Le Brun! mon cher monsieur!..."

Le Brun se laisse persuader.

La servante qui souriait de cette momerie part, et dans un clin

d´oeil reparaît avec un petit homme boiteux, vêtu de noir, canne à

la main, bègue, le visage sec et ridé, l´oeil vif. Le chevalier se

tourne de son côté et lui dit: "Allons, monsieur Mathieu de

Fourgeot, nous n´avons plus un moment à perdre, conduisez-nous

vite..."

Fourgeot, sans avoir l´air de l´écouter, déliait une petite bourse

de chamois.

Le chevalier à Fourgeot: "Vous vous moquez, cela nous regarde..."

Je m´approche, je tire un petit écu que je glisse au chevalier qui

le donne à la servante en lui passant la main sous le menton.

Cependant Le Brun disait à Fourgeot: "Je vous le défends; ne

conduisez point là ces messieurs.

FOURGEOT: Monsieur Le Brun, pourquoi donc?

LE BRUN: C´est un fripon, c´est un gueux.

FOURGEOT: Je sais bien que M. de Merval... mais à tout péché

miséricorde; et puis, je ne connais que lui qui ait de l´argent

pour le moment.

LE BRUN: Monsieur Fourgeot, faites comme il vous plaira;

messieurs, je m´en lave les mains.

FOURGEOT, à Le Brun: Monsieur Le Brun, est-ce que vous ne venez

pas avec nous?

LE BRUN: Moi! Dieu m´en préserve. C´est un infâme que je ne

reverrai de ma vie.

FOURGEOT: Mais, sans vous, nous ne finirons rien.

LE CHEVAEIER: Il est vrai. Allons, mon cher Le Brun, il s´agit de

me servir, il s´agit d´obliger un galant homme qui est dans la

presse; vous ne me refuserez pas; vous viendrez.

LE BRUN: Aller chez un Merval! moi! moi!

LE CHEVALIER: Oui, vous, vous viendrez pour moi..."

A force de sollicitations Le Brun se laisse entraîner, et nous

voilà, lui Le Brun, le chevalier, Mathieu de Fourgeot, en chemin,

le chevalier frappant amicalement dans la main de Le Brun et me

disant: "C´est le meilleur homme l´homme du monde le plus

officieux, la meilleure connaissance...

LE BRUN: Je crois que M. le chevalier me ferait faire de la fausse

monnaie."

Nous voilà chez Merval.

JACQUES: Mathieu de Fourgeot...

LE MAITRE: Eh bien! qu´en veux-tu dire?

JACQUES: Mathieu de Fourgeot... Je veux dire que M. le chevalier

de Saint-Ouin connaît ces gens-là par nom et surnom: et que c´est

un gueux, d´intelligence avec toute cette canaille-là.

LE MAITRE: Tu pourrais bien avoir raison... Il est impossible de

connaître un homme plus doux, plus civil, plus honnête, plus poli,

plus humain, plus compatissant, plus désintéressé que M. de

Merval. Mon âge de majorité et ma solvabilité bien constatée, M.

de Merval prit un air tout à fait affectueux et triste et nous dit

avec le ton de la componction qu´il était au désespoir; qu´il

avait été dans cette même matinée obligé de secourir un de ses

amis pressé des besoins les plus urgents et qu´il était tout à

fait à sec. Puis s´adressant à moi, il ajouta: "Monsieur, n´ayez

point de regret de ne pas être venu plus tôt; j´aurais été affligé

de vous refuser, mais je l´aurais fait: l´amitié passe avant

tout..."

Nous voilà bien ébahis; voilà le chevalier, Le Brun même et

Fourgeot aux genoux de Merval, et M. de Merval qui leur disait:

"Messieurs, vous me connaissez tous; j´aime à obliger et tâche de

ne pas gâter les services que je rends en les faisant solliciter:

mais, foi d´homme d´honneur, il n´y a pas quatre louis dans la

maison..."

Moi, je ressemblais, au milieu de ces gens-là, à un patient qui a

entendu sa sentence. Je disais au chevalier: "Chevalier,

allons-nous-en, puisque ces messieurs ne peuvent rien..." Et le

chevalier me tirant à l´écart: "Tu n´y penses pas, c´est la veille

de sa fête. Je l´ai prévenue, je t´en avertis; et elle s´attend à

une galanterie de ta part. Tu la connais: ce n´est pas qu´elle

soit intéressée; mais elle est comme les autres, qui n´aiment pas

à être trompées dans leur attente. Elle s´en sera déjà vantée à

son père, à sa mère, à ses tantes, à ses amies; et, après cela,

n´avoir rien à leur montrer cela est mortifiant..." Et puis le

voilà revenu à Merval, et le pressant plus vivement encore.

Merval, après s´être bien fait tirailler, dit: "J´ai la plus sotte

âme du monde; je ne saurais voir les gens en peine. Je rêve; et il

me vient une idée.

LE CHEVALIER: Et quelle idée?

MERVAL: Pourquoi ne prendriez-vous pas des marchandises?

LE CHEVALIER: En avez-vous?

MERVAL: Non; mais je connais une femme qui vous en fournira; une

brave femme, une honnête femme.

LE BRUN: Oui, mais qui nous fournira des guenilles qu´elle nous

vendra au poids de l´or, et dont nous ne retirerons rien.

MERVAL: Point du tout, ce seront de très belles étoffes, des

bijoux en or et en argent, des soieries de toute espèce, des

perles, quelques pierreries; il y aura très peu de chose à perdre

sur ces effets. C´est une bonne créature à se contenter de peu,

pourvu qu´elle ait ses sûretés; ce sont des marchandises

d´affaires qui lui reviennent à très bon prix. Au reste,

voyez-les, la vue ne vous en coûtera rien..."

Je représentai à Merval et au chevalier, que mon état n´était pas

de vendre; et que, quand cet arrangement ne me répugnerait pas, ma

position ne me laisserait pas le temps d´en tirer parti. Les

officieux Le Brun et Mathieu de Fourgeot dirent tous à la fois:

"Qu´à cela ne tienne, nous vendrons pour vous: c´est l´embarras

d´une demi-journée..." Et la séance fut remise à l´après-midi chez

M. de Merval, qui, me frappant doucement sur l´épaule, me disait

d´un ton onctueux et pénétré: "Monsieur, je suis charmé de vous

obliger; mais croyez-moi, faites rarement de pareils emprunts; ils

finissent toujours par ruiner. Ce serait un miracle, dans ce

pays-ci, que vous eussiez encore à traiter une fois avec d´aussi

honnêtes gens que MM. Le Brun et Mathieu de Fourgeot...

Le Brun et Fourgeot de Mathieu, ou Mathieu de Fourgeot, le

remercièrent en s´inclinant, et lui disant qu´il avait bien de la

bonté, qu´ils avaient tâché jusqu´à présent de faire leur petit

commerce en conscience, et qu´il n´y avait pas de quoi les louer.

MERVAL: Vous vous trompez, messieurs, car qui est-ce qui a de la

conscience à présent? Demandez à M. le chevalier de Saint-Ouin,

qui doit en savoir quelque chose..."

Nous voilà sortis de chez Merval, qui nous demande, du haut de son

escalier, s´il peut compter sur nous et faire avertir sa

marchande. Nous lui répondons que oui; et nous allons tous quatre

dîner dans une auberge voisine, en attendant l´heure du

rendez-vous.

Ce fut Mathieu de Fourgeot qui commanda le dîner, et qui le

commanda bon. Au dessert, deux marmottes s´approchèrent de notre

table avec leurs vielles; Le Brun les fit asseoir. On les fit

boire, on les fit jaser, on les fit jouer. Tandis que mes trois

convives s´amusaient à en chiffonner une, sa compagne, qui était à

côté de moi, me dit tout bas: "Monsieur, vous êtes là en bien

mauvaise compagnie: il n´ y a pas un de ces gens-là qui n´ait son

nom sur le livre rouge."

Nous quittâmes l´auberge à l´heure indiquée, et nous nous rendîmes

chez Merval. J´oubliais de te dire que ce diner épuisa la bourse

du chevalier et la mienne, et qu´en chemin Le Brun dit au

chevalier, qui me le redit, que Mathieu de Fourgeot exigeait dix

louis pour sa commission, que c´était le moins qu´on pût lui

donner; que s´il était satisfait de nous, nous aurions les

marchandises à meilleur prix, et que nous retrouverions aisément

cette somme sur la vente.

Nous voilà chez Merval, où sa marchande nous avait précédés avec

ses marchandises. Mlle Bridoie (c´est son nom) nous accabla de

politesses et de révérences, et nous étala des étoffes, des

toiles, des dentelles, des bagues, des diamants, des boîtes d´or.

Nous prîmes de tout. Ce furent Le Brun, Mathieu de Fourgeot et le

chevalier qui mirent le prix aux choses; et c´est Merval qui

tenait la plume. Le total se monta à dix-neuf mille sept cent

soixante et quinze livres, dont j´allais faire mon billet, lorsque

Mlle Bridoie me dit, en faisant une révérence (car elle ne

s´adressait jamais à personne sans le révérencier): "Monsieur,

votre dessein est de payer vos billets à leurs échéances?

- Assurément, lui répondis-je.

- En ce cas, me répliqua-t-elle, il vous est indifférent de me

faire des billets ou des lettres de change."

Le mot de lettre de change me fit pâlir. Le chevalier s´en aperçut

et dit à Mlle Bridoie: "Des lettres de change, mademoiselle! mais

ces lettres de change courront, et l´on ne sait en quelles mains

elles pourraient aller.

- Vous vous moquez, monsieur le chevalier; on sait un peu les

égards dûs aux personnes de votre rang..." Et puis une

révérence... "On tient ces papiers-là dans son portefeuille; on ne

les produit qu´à temps. Tenez, voyez..." Et puis une révérence...

Elle tire son portefeuille de sa poche; elle lit une multitude de

noms de tout état et de toutes conditions. Le chevalier s´était

approché de moi, et me disait: "Des lettres de change! cela est

diablement sérieux! Vois ce que tu veux faire. Cette femme me

paraît honnête, et puis, avant l´échéance, tu seras en fonds ou

j´y serai."

JACQUES: Et vous signâtes les lettres de change?

LE MAITRE: Il est vrai.

JACQUES: C´est l´usage des pères, lorsque leurs enfants partent

pour la capitale, de leur faire un petit sermon. Ne fréquentez

point mauvaise compagnie; rendez-vous agréable à vos supérieurs,

par de l´exactitude à remplir vos devoirs; conservez votre

religion; fuyez les filles de mauvaise vie, les chevaliers

d´industrie, et surtout ne signez jamais de lettres de change.

LE MAITRE: Que veux-tu, je fis comme les autres; la première chose

que j´oubliai, ce fut la leçon de mon père. Me voilà pourvu de

marchandises à vendre mais c´est de l´argent qu´il nous fallait.

Il y avait quelques paires de manchettes à dentelle, très belles:

le chevalier s´en saisit au prix coûtant, en me disant: "Voilà

déjà une partie de tes emplettes, sur laquelle tu ne perdras

rien." Mathieu de Fourgeot prit une montre et deux boîtes d´or,

dont il allait sur-le-champ m´apporter la valeur; Le Brun prit en

dépôt le reste chez lui. Je mis dans ma poche une superbe

garniture avec les manchettes; c´était une des fleurs du bouquet

que j´avais à donner. Mathieu de Fourgeot revint en un clin d´oeil

avec soixante louis: de ces soixante louis, il en retint dix pour

lui, et je reçus les cinquante autres. Il me dit qu´il n´avait

vendu ni la montre ni les deux boîtes, mais qu´il les avait mises

en gage.

JACQUES: En gage?

LE MAITRE: Oui.

JACQUES: Je sais où.

LE MAITRE: Où?

JACQUES: Chez la demoiselle aux révérences, la Bridoie.

LE MAITRE: Il est vrai. Avec la paire de manchettes et sa

garniture, je pris encore une jolie bague, avec une boîte à

mouches, doublée d´or. J´avais cinquante louis dans ma bourse; et

nous étions, le chevalier et moi, de la plus belle gaieté.

JACQUES: Voilà qui est fort bien. Il n´y a dans tout ceci qu´une

chose qui m´intrigue: c´est le désintéressement du sieur Le Bron;

est-ce que celui-là n´eut aucune part à la dépouille?

LE MAITRE: Allons donc, Jacques, vous vous moquez; vous ne

connaissez pas M. Le Brun. Je lui proposai de reconnaître ses bons

offices: il se fâcha, il me répondit que je le prenais apparemment

pour un Mathieu de Fourgeot; qu´il n´avait jamais tendu la main.

"Voilà mon cher Le Brun, s´écria le chevalier, c´est toujours

lui-même; mais nous rougirions qu´il fût plus honnête que nous..."

Et à l´instant il prit parmi nos marchandises deux douzaines de

mouchoirs, une pièce de mousseline, qu´il lui fit accepter pour sa

femme et pour sa fille. Le Brun se mit à considérer les mouchoirs,

qui lui parurent si beaux, la mousseline qu´il trouva si fine,

cela lui était offert de si bonne grâce, il avait une si prochaine

occasion de prendre sa revanche avec nous par la vente des effets

qui restaient entre ses mains, qu´il se laissa vaincre; et nous

voilà partis, et nous acheminant à toutes jambes de fiacre vers la

demeure de celle que j´aimais, et à qui la garniture, les

manchettes et la bague étaient destinées. Le présent réussit à

merveille. On fut charmante. On essaya sur-le-champ la garniture

et les manchettes; la bague semblait avoir été faite pour le

doigt. On soupa, et gaiement comme tu penses bien.

JACQUES: Et vous couchâtes là.

LE MAITRE: Non.

JACQUES: Ce fut donc le chevalier?

LE MAITRE: Je le crois.

JACQUES: Du train dont on vous menait, vos cinquante louis ne

durèrent pas longtemps.

LE MAITRE: Non. Au bout de huit jours nous nous rendîmes chez Le

Brun pour voir ce que le reste de nos effets avait produit.

JACQUES: Rien, ou peu de chose. Le Bran fut triste, il se déchaîna

contre le Merval et la demoiselle aux révérences, les appela

gueux, infâmes, fripons, jura derechef de n´avoir jamais rien à

démêler avec eux, et vous remit sept à huit cents francs.

LE MAITRE: A peu près; huit cent soixante et dix livres.

JACQUES: Ainsi, si je sais un peu calculer, huit cent soixante et

dix livres de Le Bron, cinquante louis de Merval ou de Fourgeot,

la garniture, les manchettes et la bague, allons, encore cinquante

louis, et voilà ce qui vous est rentré de vos dix-neuf mille sept

cent soixante et treize livres, en marchandises. Diable! Cela est

honnête. Merval avait raison, on n´a pas tous les jours à traiter

avec d´aussi dignes gens.

LE MAITRE: Tu oublies les manchettes prises au prix coûtant par le

chevalier.

JACQUES: C´est que le chevalier ne vous en a jamais parlé.

LE MAITRE: J´en conviens. Et les deux boîtes d´or et la montre

mises en gage par Mathieu, tu n´en dis rien.

JACQUES: C´est que je ne sais qu´en dire.

LE MAITRE: Cependant l´échéance des lettres de change arriva.

JACQUES: Et vos fonds ni ceux du chevalier n´arrivèrent point.

LE MAITRE: Je fus obligé de me cacher. On instruisit mes parents;

un de mes oncles vint à Paris. Il présenta un mémoire à la police

contre tous ces fripons. Ce mémoire fut renvoyé à un des commis;

ce commis était un protecteur gagé de Merval. On répondit que,

l´affaire étant en justice réglée, la police n´y pouvait rien. Le

prêteur sur gages à qui Mathieu avait confié les deux boîtes fit

assigner Mathieu. J´intervins dans ce procès. Les frais de justice

furent si énormes, qu´après la vente de la montre et des boîtes,

il s´en manquait encore cinq ou six cents francs qu´il n´y eût de

quoi tout payer.

Vous ne croirez pas cela, lecteur. Et si je vous disais qu´un

limonadier, décédé il y a quelque temps dans mon voisinage, laissa

deux pauvres orphelins en bas âge. Le commissaire se transporte

chez le défunt; on appose un scellé. On lève ce scellé, on fait un

inventaire, une vente; la vente produit huit à neuf cents francs.

De ces neuf cents francs, les frais de justice prélevés, il reste

deux sous pour chaque orphelin; on leur met à chacun ces deux sous

dans la main, et on les conduit à l´hôpital.

LE MAITRE: Cela fait horreur.

JACQUES: Et cela dure.

LE MAITRE: Mon père mourut dans ces entrefaites. J´acquittai les

lettres de change, et je sortis de ma retraite, où, pour l´honneur

du chevalier et de mon amie, j´avouerai qu´ils me tinrent assez

fidèle compagnie.

JACQUES: Et vous voilà tout aussi féru qu´auparavant du chevalier

et de votre belle; votre belle vous tenant la dragée plus haute

que jamais.

LE MAITRE: Et pourquoi cela, Jacques?

JACQUES: Pourquoi? C´est que maître de votre personne et

possesseur d´une fortune honnête, il fallait faire de vous un sot

complet, un mari.

LE MAITRE: Ma foi, je crois que c´était leur projet; mais il ne

leur réussit pas.

JACQUES: Vous êtes bien heureux, ou ils ont été bien maladroits.

LE MAITRE: Mais il me semble que ta voix est moins rauque, et que

tu parles plus librement.

JACQUES: Cela vous semble, mais cela n´est pas.

LE MAITRE: Tu ne pourrais donc pas reprendre l´histoire de tes

amours?

JACQUES: Non.

LE MAITRE: Et ton avis est que je continue l´histoire des miennes?

JACQUES: C´est mon avis de faire une pause, et de hausser la

gourde.

LE MAITRE: Comment! avec ton mal de gorge tu as fait remplir ta

gourde?

JACQUES: Oui, mais, de par tous les diables, c´est de tisane;

aussi je n´ai point d´idées, je suis bête; et tant qu´il n´y aura

dans la gourde que de la tisane, je serai bête.

LE MAITRE: Que fais-tu?

JACQUES: Je verse la tisane à terre; je crains qu´elle ne nous

porte malheur.

LE MAITRE: Tu es fou.

JACQUES: Sage ou fou, il n´en restera pas la valeur d´une larme

dans la gourde.

Tandis que Jacques vide à terre sa gourde, son maître regarde à sa

montre, ouvre sa tabatière, et se dispose à continuer l´histoire

de ses amours. Et moi, lecteur, je suis tenté de lui fermer la

bouche en lui montrant de loin ou un vieux militaire sur son

cheval, le dos voûté, et s´acheminant à grands pas; ou une jeune

paysanne en petit chapeau de paille, en cotillons rouges, faisant

son chemin à pied ou sur un âne. Et pourquoi le vieux militaire ne

serait-il pas ou le capitaine de Jacques ou le camarade de son

capitaine? - Mais il est mort. - Vous le croyez...? Pourquoi la

jeune paysanne ne serait-elle pas ou la dame Suzon, ou la dame

Marguerite, ou l´hôtesse du Grand-Cerf, ou la mère Jeanne, ou même

Denise, sa fille? Un faiseur de romans n´y manquerait pas; mais je

n´aime pas les romans, à moins que ce ne soit ceux de Richardson.

Je fais l´histoire, cette histoire intéressera ou n´intéressera

pas: c´est le moindre de mes soucis. Mon projet est d´être vrai,

je l´ai rempli. Ainsi, je ne ferai point revenir frère Jean de

Lisbonne; ce gros prieur qui vient à nous dans un cabriolet, à

côté d´une jeune et jolie femme, ce ne sera point l´abbé Hudson:

Mais l´abbé Hudson est mort? - Vous le croyez? Avez-vous assisté à

ses obsèques? - Non: Vous ne l´avez point vu mettre en terre? -

Non: Il est donc mort ou vivant, comme il me plaira. Il ne

tiendrait qu´à moi d´arrêter ce cabriolet, et d´en faire sortir

avec le prieur et sa compagne de voyage une suite d´événements en

conséquence desquels vous ne sauriez ni les amours de Jacques, ni

celles de son maître; mais je dédaigne toutes ces ressources-là,

je vois seulement qu´avec un peu d´imagination et de style, rien

n´est plus aisé que de filer un roman. Demeurons dans le vrai, et

en attendant que le mal de gorge de Jacques se passe, laissons

parler son maître.

LE MAITRE: Un matin, le chevalier m´apparut fort triste; c´était

le lendemain d´un jour que nous avions passé à la campagne, le

chevalier, son amie ou la mienne, ou peut-être de tous les deux,

le père la mère, les tantes, les cousines et moi. Il me demanda si

je n´avais commis aucune indiscrétion qui eut éclairé les parents

sur ma passion. Il m´apprit que le père et la mère, alarmés de mes

assiduités, avaient fait des questions à leur fille; que si

j´avais des vues honnêtes, rien n´était plus simple que de les

avouer; qu´on se ferait honneur de me recevoir à ces conditions;

mais que si je ne m´expliquais pas nettement sous quinzaine, on me

prierait de cesser des visites qui se remarquaient, sur lesquelles

on tenait des propos, et qui faisaient tort à leur fille en

écartant d´elle des partis avantageux qui pouvaient se présenter

sans la crainte d´un refus.

JACQUES: Eh bien! mon maître, Jacques a-t-il du nez?

LE MAITRE: Le chevalier ajouta: "Dans une quinzaine! le terme est

assez court. Vous aimez, on vous aime; dans quinze jours que

ferez-vous?" Je répondis net au chevalier que je me retirerais.

"Vous vous retirerez! Vous n´aimez donc pas?

- J´aime, et beaucoup; mais j´ai des parents, un nom, un état, des

prétentions, et je ne me résoudrai jamais à enfouir tous ces

avantages dans le magasin d´une petite bourgeoise.

- Et leur déclarerai-je cela?

- Si vous le voulez. Mais, chevalier, la subite et scrupuleuse

délicatesse de ces gens-là m´étonne. Ils ont permis à leur fille

d´accepter mes cadeaux; ils m´ont laissé vingt fois en tête à tête

avec elle; elle court les bals, les assemblées, les spectacles,

les promenades aux champs et à la ville, avec le premier qui a un

bon équipage à lui offrir; ils dorment profondément tandis qu´on

fait de la musique ou de la conversation chez elle; tu fréquentes

dans la maison tant qu´il te plaît; et, entre nous, chevalier,

quand tu es admis dans une maison, on peut y en admettre un autre.

Leur fille est notée. Je ne croirai pas, je ne nierai pas tout ce

qu´on en dit; mais tu conviendras que ces parents-là auraient pu

s´aviser plus tôt d´être jaloux de l´honneur de leur enfant.

Veux-tu que je te parle vrai? On m´a pris pour une espèce de benêt

qu´on se promettait de mener par le nez aux pieds du curé de la

paroisse. Ils se sont trompés. Je trouve Mlle Agathe charmante;

j´en ai la tête tournée: et il y paraît, je crois, aux effroyables

dépenses que j´ai faites pour elle. Je ne refuse pas de continuer,

mais encore faut-il que ce soit avec la certitude de la trouver un

peu moins sévère à l´avenir.

"Mon projet n´est pas de perdre éternellement à ses genoux un

temps, une fortune et des soupirs que je pourrais employer plus

utilement ailleurs. Tu diras ces derniers mots à Mlle Agathe, et

tout ce qui les a précédés à ses parents... Il faut que notre

liaison cesse, ou que je sois admis sur un nouveau pied, et que

Mlle Agathe fasse de moi quelque chose de mieux que ce qu´elle en

a fait jusqu´à présent. Lorsque vous m´introduisîtes chez elle,

convenez, chevalier, que vous me fîtes espérer des facilités que

je n´ai point trouvées. Chevalier, vous m´en avez un peu imposé."

LE CHEVALIER: Ma foi, je m´en suis un peu imposé le premier à

moi-même. Qui diable aurait jamais imaginé qu´avec l´air leste, le

ton libre et gai de cette jeune folle, ce serait un petit dragon

de vertu?

JACQUES: Comment, diable! Monsieur, cela est bien fort. Vous avez

donc été brave une fois dans votre vie?

LE MAITRE: Il y a des jours comme cela. J´avais sur le coeur

l´aventure des usuriers, ma retraite à Saint-Jean-de-Latran,

devant la demoiselle Bridoie, et plus que tout, les rigueurs de

Mlle Agathe. J´étais un peu las d´être lanterné.

JACQUES: Et, d´après ce courageux discours, adressé à votre cher

ami le chevalier de Saint-Ouin, que fites-vous?

LE MAITRE: Je tins parole, je cessai mes visites.

JACQUES: Bravo! Bravo! mio caro moestro!

LE MAITRE: Il se passa une quinzaine sans que j´entendisse parler

de rien, si ce n´était par le chevalier qui m´instruisait

fidèlement des effets de mon absence dans la famille, et qui

m´encourageait à tenir ferme. Il me disait: "On commence à

s´étonner, on se regarde, on parle; on se questionne sur les

sujets de mécontentement qu´on a pu te donner. La petite fille

joue la dignité; elle dit avec une indifférence affectée à travers

laquelle on voit aisément qu´elle est piquée: "On ne voit plus ce

monsieur; c´est qu´apparemment il ne veut plus qu´on le voie; à la

bonne heure, c´est son affaire..." Et puis elle fait une

pirouette, elle se met à chantonner, elle va à la fenêtre, elle

revient, mais les yeux rouges; tout le monde s´aperçoit qu´elle a

pleuré.

- Qu´elle a pleuré!

- Ensuite elle s´assied; elle prend son ouvrage; elle veut

travailler, mais elle ne travaille pas. On cause, elle se tait; on

cherche à l´égayer elle prend de l´humeur; on lui propose un jeu,

une promenade, un spectacle: elle accepte; et lorsque tout est

prêt, c´est une autre chose qui lui plaît et qui lui déplaît le

moment d´après... Oh! ne voilà-t-il pas que tu te troubles! Je ne

te dirai plus rien.

- Mais, chevalier, vous croyez donc que, si je reparaissais...

- Je crois que tu serais un sot. Il faut tenir bon il faut avoir

du courage. Si tu reviens sans être rappelé, tu es perdu. Il faut

apprendre à vivre à ce petit monde-là.

- Mais si l´on ne me rappelle pas?

- On te rappellera.

- Si l´on tarde beaucoup à me rappeler?

- On te rappellera bientôt. Peste! un homme comme toi ne se

remplace pas aisément. Si tu reviens de toi-même, on te boudera,

on te fera payer chèrement ton incartade, on t´imposera la loi

qu´on voudra t´imposer; il faudra t´y soumettre; il faudra fléchir

le genou. Veux-tu être le maître ou l´esclave, et l´esclave Ie

plus malmené? Choisis. A te parler vrai, ton procédé a été un peu

leste; on n´en peut pas conclure un homme bien épris; mais ce qui

est fait est fait; et s´il est possible d´en tirer bon parti, il

n´y faut pas manquer.

- Elle a pleuré!

- Eh bien! elle a pleuré. Il vaut encore mieux qu´elle pleure que

toi.

- Mais si l´on ne me rappelle pas?

- On te rappellera, te dis-je. Lorsque j´arrive, je ne parle pas

plus de toi que si tu n´existais pas. On me tourne, je me laisse

tourner; enfin on me demande si je t´ai vu; je réponds

indifféremment, tantôt oui, tantôt non; puis on parle d´autre

chose; mais on ne tarde pas de revenir à ton éclipse. Le premier

mot vient, ou du père, ou de la mère, ou de la tante, ou d´Agathe,

et l´on dit: "Après tous les égards que nous avons eus pour lui!

l´intérêt que nous avons tous pris à sa dernière affaire! les

amitiés que ma nièce lui a faites! les politesses dont je l´ai

comblé! tant de protestations d´attachement que nous en avons

reçues! et puis fiez-vous aux hommes!... Après cela, ouvrez votre

maison à ceux qui se présentent!... Croyez aux amis!"

- Et Agathe?

- La consternation y est, c´est moi qui t´en assure.

- Et Agathe?

- Agathe me tire à l´écart, et dit: "Chevalier, concevez-vous

quelque chose à votre ami? Vous m´avez assurée tant de fois que

j´en étais aimée; vous le croyiez, sans doute, et pourquoi ne

l´auriez-vous pas cru? Je le croyais bien, moi..." Et puis elle

s´interrompt, sa voix s´altère, ses yeux se mouillent... Eh bien!

ne voilà-t-il pas que tu en fais autant! Je ne te dirai plus rien,

cela est décidé. Je vois ce que tu désires, mais il n´en sera

rien, absolument rien. Puisque tu as fait la sottise de te retirer

sans rime ni raison, je ne veux pas que tu la doubles en allant te

jeter à leur tête. Il faut tirer parti de cet incident pour

avancer tes affaires avec Mlle Agathe; il faut qu´elle voie

qu´elle ne te tient pas si bien qu´elle ne puisse te perdre, à

moins qu´elle ne s´y prenne mieux pour te garder. Après ce que tu

as fait, en être encore à lui baiser la main! Mais là, chevalier,

la main sur la conscience, nous sommes amis; et tu peux, sans

indiscrétion, t´expliquer avec moi; vrai, tu n´en as jamais rien

obtenu?

- Non.

- Tu mens, tu fais le délicat.

- Je le ferais peut-être, si j´en avais raison; mais je te jure

que je n´ai pas le bonheur de mentir.

- Cela est inconcevable car enfin tu n´es pas, maladroit. Quoi! on

n´a pas eu le moindre petit moment de faiblesse?

- Non.

- C´est qu´il sera venu, que tu ne l´auras pas aperçu, et que tu

l´auras manqué. J´ai peur que tu n´aies été un peu benêt; les gens

honnêtes, délicats et tendres comme toi, y sont sujets.

- Mais vous, chevalier, lui dis-je, que faites-vous là?

- Rien.

- Vous n´avez point eu de prétentions?

- Pardonnez-moi, s´il vous plaît, elles ont même duré assez

longtemps; mais tu es venu, tu as vu et tu as vaincu. Je me suis

aperçu qu´on te regardait beaucoup, et qu´on ne me regardait plus

guère; je me le suis tenu pour dit. Nous sommes restés bons amis;

on me confie ses petites pensées, on suit quelquefois mes

conseils; et faute de mieux, j´ai accepté le rôle de subalterne

auquel tu m´as réduit."

JACQUES: Monsieur, deux choses: l´une c´est que je n´ai jamais pu

suivre mon histoire sans qu´un diable ou un autre m´interrompît,

et que la vôtre va tout de suite. Voilà le train de la vie; l´un

court à travers les ronces sans se piquer; l´autre a beau regarder

où il met le pied, il trouve des ronces dans le plus beau chemin,

et arrive au gîte écorché tout vif.

LB MAITRE: Est-ce que tu as oublié ton refrain; et le grand

rouleau, et l´écriture d´en haut?

JACQUES: L´autre chose, c´est que je persiste dans l´idée que

votre chevalier de Saint-Ouin est un grand fripon; et qu´après

avoir partagé votre argent avec les usuriers Le Brun, Merval,

Mathieu de Fourgeot ou Fourgeot de Mathieu, la Bridoie, il cherche

à vous embâter de sa maîtresse, en tout bien et tout honneur

s´entend, par-devant notaire et curé, afin de partager encore avec

vous votre femme... Ahi! la gorge!...

LE MAITRE: Sais-tu ce que tu fais là? une chose très commune et

très impertinente.

JACQUES: J´en suis bien capable.

LE MAITRE: Tu te plains d´avoir été interrompu, et tu interromps.

JACQUES: C´est 1´effet du mauvais exemple que vous m´avez donné.

Une mère veut être galante, et veut que sa fille soit sage; un

père veut être dissipateur, et veut que son fils soit économe; un

maître veut...

LE MAITRE: Interrompre son valet, l´interrompre tant qu´il lui

plaît, et n´en pas être interrompu.

Lecteur, est-ce que vous ne craignez pas de voir se renouveler ici

la scène de l´auberge où l´un criait: "Tu descendras"; l´autre:

"Je ne descendrai pas"? A quoi tient-il que je ne vous fasse

entendre: "J´interromprai, tu n´interrompras pas"? Il est certain

que, pour peu que j´agace Jacques ou son maître, voilà la querelle

engagée; et si je l´engage une fois, qui sait comment elle finira?

Mais la vérité est que Jacques répondit modestement à son maître:

"Monsieur, je ne vous interromps pas; mais je cause avec vous,

comme vous m´en avez donné la permission.

LE MAITRE: Passe; mais ce n´est pas tout.

JACQUES: Quelle autre incongruité puis-je avoir commise?

LE MAITRE: Tu vas anticipant sur le raconteur, et tu lui ôtes le

plaisir qu´il s´est promis de ta surprise; en sorte qu´ayant, par

une ostentation de sagacité très déplacée, deviné ce qu´il avait à

te dire, il ne lui reste plus qu´à se taire, et je me tais.

JACQUES: Ah! mon maître!

LE MAITRE: Que maudits soient les gens d´esprit!

JACQUES: D´accord; mais vous n´aurez pas la cruauté...

LE MAITRE: Conviens du moins que tu le mériterais.

JACQUES: D´accord; mais avec tout cela vous regarderez à votre

montre l´heure qu´il est, vous prendrez votre prise de tabac,

votre humeur cessera, et vous continuerez votre histoire.

LE MAITRE: Ce drôle-là fait de moi tout ce qu´il veut..."

Quelques jours après cet entretien avec le chevalier, il reparut

chez moi; il avait l´air triomphant. "Eh bien! l´ami, me dit-il,

une autre fois croirez-vous à mes almanachs? Je vous l´avais bien

dit, nous sommes les plus forts, et voici une lettre de la petite;

oui, une lettre, une lettre d´elle..."

Cette lettre était fort douce; des reproches, des plaintes et

cætera; et me voilà réinstallé dans la maison.

Lecteur, vous suspendez ici votre lecture; qu´est-ce qu´il y a?

Ah! je crois vous comprendre, vous voudriez voir cette lettre. Mme

Riccoboni n´aurait pas manqué de vous la montrer. Et celle que Mme

de La Pommeraye dicta aux deux dévotes, je suis sûr que vous

l´avez regrettée. Quoiqu´elle fût autrement difficile à faire que

celle d´Agathe, et que je ne présume pas infiniment de mon talent,

je crois que je m´en serais tiré, mais elle n´aurait pas été

originale; ç´aurait été comme ces sublimes harangues de Tite-Live

dans son Histoire de Rome, ou du cardinal Bentivoglio dans ses

Guerres de Flandre. On les lit avec plaisir, mais elles détruisent

l´illusion. Un historien, qui suppose à ses personnages des

discours qu´ils n´ont pas tenus, peut aussi leur supposer des

actions qu´ils n´ont pas faites. Je vous supplie donc de vouloir

bien vous passer de ces deux lettres, et de continuer votre

lecture.

LE MAITRE: On me demanda raison de mon éclipse, je dis ce que je

voulus; on se contenta de ce que je dis, et tout reprit son train

accoutumé.

JACQUES: C´est-à-dire que vous continuâtes vos dépenses, et que

vos affaires amoureuses n´en avançaient pas davantage.

LE MAITRE: Le chevalier m´en demandait des nouvelles, et avait

l´air de s´en impatienter.

JACQUES: Et il s´en impatientait peut-être réellement.

LE MAITRE: Et pourquoi cela?

JACQUES: Pourquoi? Parce qu´il...

LE MAITRE: Achève donc.

JACQUES: Je m´en garderai bien; il faut laisser au conteur.

LE MAITRE: Mes leçons te profitent, je m´en réjouis... Un jour le

chevalier me proposa une promenade en tête à tête. Nous allâmes

passer la journée à la campagne. Nous partîmes de bonne heure.

Nous dînâmes à l´auberge; nous y soupâmes; le vin était excellent,

nous en bûmes beaucoup, causant de gouvernement, de religion et de

galanterie. Jamais le chevalier ne m´avait marqué tant de

confiance, tant d´amitié; il m´avait raconté toutes les aventures

de sa vie, avec la plus incroyable franchise, ne me celant ni le

bien ni le mal. Il buvait, il m´embrassait, il pleurait de

tendresse; je buvais, je l´embrassais, je pleurais à mon tour. Il

n´y avait dans toute sa conduite passée qu´une seule action qu´il

se reprochât; il en porterait le remords jusqu´au tombeau.

"Chevalier, confessez-vous-en à votre ami, cela vous soulagera. Eh

bien! de quoi s´agit-il? de quelque peccadille dont votre

délicatesse vous exagère la valeur?

- Non, non, s´écriait le chevalier en penchant sa tête sur ses

deux mains, et se couvrant le visage de honte; c´est une noirceur,

une noirceur impardonnable. Le croirez-vous? Moi, le chevalier de

Saint-Ouint a une fois trompé, oui, trompé son ami!

- Et comment cela s´est-il fait?

- Hélas! nous fréquentions l´un et l´autre dans la même maison,

comme vous et moi. Il y avait une jeune fille comme Mlle Agathe;

il en était amoureux, et moi j´en étais aimé; il se ruinait en

dépenses pour elle, et c´est moi qui jouissais de ses faveurs. Je

n´ai jamais eu le courage de lui en faire l´aveu; mais si nous

nous retrouvons ensemble, Je lui dirai tout. Cet effroyable secret

que je porte au fond de mon coeur l´accable, c´est un fardeau dont

il faut absolument que je me délivre.

- Chevalier, vous ferez bien.

- Vous me le conseillez?

- Assurément, je vous le conseille.

- Et comment croyez-vous que mon ami prenne la chose?

- S´il est votre ami, s´il est juste, il trouvera votre excuse en

lui-même; il sera touché de votre franchise et de votre repentir;

il jettera ses bras autour de votre cou; il fera ce que je ferais

à sa place.

- Vous le croyez?

- Je le crois.

- Et c´est ainsi que vous en useriez?

- Je n´en doute pas..."

A l´instant le chevalier se lève, s´avance vers moi, les larmes

aux yeux, les deux bras ouverts, et me dit: "Mon ami,

embrassez-moi donc.

- Quoi! chevalier, lui dis-je, c´est vous? c´est moi? c´est cette

coquine d´Agathe?

- Oui, mon ami; je vous rends encore votre parole, vous êtes le

maître d´en agir avec moi comme il vous plaira. Si vous pensez,

comme moi, que mon offense soit sans excuse, ne m´excusez point;

levez-vous, quittez-moi, ne me revoyez jamais qu´avec mépris, et

abandonnez-moi à ma douleur et à ma honte. Ah! mon ami, si vous

saviez tout l´empire que la petite scélérate avait pris sur mon

coeur! Je suis né honnête; jugez combien j´ai dû souffrir du rôle

indigne auquel je me suis abaissé. Combien de fois j´ai détourné

mes yeux de dessus elle, pour les attacher sur vous, en gémissant

de sa trahison et de la mienne. Il est inouï que vous ne vous en

soyez jamais aperçu..."

Cependant j´étais immobile comme un Terme pétrifié; à peine

entendais-je le discours du chevalier. Je m´écriai: "Ah!

l´indigne! Ah! chevalier! vous, vous, mon ami!

- Oui, je l´étais, et je le suis encore, puisque je dispose, pour

vous tirer des liens de cette créature, d´un secret qui est plus

le sien que le mien. Ce qui me désespère, c´est que vous n´en ayez

rien obtenu qui vous dédommage de tout ce que vous avez fait pour

elle." (Ici Jacques se met à rire et à siffler.)

Mais c´est la Vérité dans le vin, de Collé... Lecteur, vous ne

savez ce que vous dites; à force de vouloir montrer de l´esprit,

vous n´êtes qu´une bête. C´est si peu la vérité dans le vin, que

tout au contraire, c´est la fausseté dans le vin. Je vous ai dit

une grossièreté, j´en suis fâché, et je vous en demande pardon.

LE MAITRE: Ma colère tomba peu à peu. J´embrassai le chevalier; il

se remit sur sa chaise, les coudes appuyés sur la table, les

poings fermés sur les yeux; il n´osait me regarder.

JACQUES: Il était si affligé! et vous eûtes la bonté de le

consoler?... (Et Jacques de siffler encore.)

LE MAITRE: Le parti qui me parut le meilleur, ce fut de tourner la

chose en plaisanterie. A chaque propos gai, le chevalier confondu

me disait: "Il n´y a point d´homme comme vous; vous êtes unique;

vous valez cent fois mieux que moi. Je doute que j´eusse eu la

générosité ou la force de vous pardonner une pareille injure, et

vous en plaisantez; cela est sans exemple. Mon ami, que ferai-je

jamais qui puisse réparer?... Ah! non, non, cela ne se répare pas;

Jamais, jamais je n´oublierai ni mon crime ni votre indulgence; ce

sont deux traits profondément gravés là. Je me rappellerai l´un

pour me détester, l´autre pour vous admirer, pour redoubler

d´attachement pour vous.

- Allons, chevalier, vous n´y pensez pas, vous vous surfaites

votre action et la mienne. Buvons à votre santé. Chevalier, à la

mienne donc, puisque vous ne voulez pas que ce soit à la vôtre..."

Le chevalier peu à peu reprit courage. Il me raconta tous les

détails de sa trahison, s´accablant lui-même des épithètes les

plus dures; il mit en pièces, et la fille, et la mère, et le père,

et les tantes, et toute la famille qu´il me montra comme un ramas

de canailles indignes de moi, mais bien dignes de lui; ce sont ses

propres mots.

JACQUES: Et voilà pourquoi je conseille aux femmes de ne jamais

coucher avec des gens qui s´enivrent. Je ne méprise guère moins

votre chevalier pour son indiscrétion en amour que pour sa

perfidie en amitié. Que diable! il n´avait qu´à... être un honnête

homme, et vous parler d´abord... Mais tenez, monsieur, je

persiste, c´est un gueux, c´est un fieffé gueux. Je ne sais plus

comment cela finira; j´ai peur qu´il ne vous trompe encore en vous

détrompant. Tirez-moi, tirez-vous bien vite vous-même de cette

auberge et de la compagnie de cet homme-là...

Ici Jacques reprit sa gourde, oubliant qu´il n´y avait ni tisane

ni vin. Son maître se mit à rire. Jacques toussa un demi-quart

d´heure de suite. Son maître tira sa montre et sa tabatière, et

continua son histoire que j´interromprai, si cela vous convient;

ne fût-ce que pour faire enrager Jacques, en lui prouvant qu´il

n´était pas écrit là-haut, comme il le croyait, qu´il serait

toujours interrompu et que son maître ne le serait jamais.

LE MAITRE, au chevalier: Après ce que vous m´en dites là, j´espère

que vous ne les reverrez plus.

- Moi, les revoir!... Mais ce qui me désespère c´est de s´en aller

sans se venger. On aura trahi, joué, bafoué, dépouillé un galant

homme; on aura abusé de la passion et de la faiblesse d´un autre

galant homme, car j´ose encore me regarder comme tel, pour

l´engager dans une suite d´horreurs; on aura exposé deux amis à se

haïr et peut-être à s´entr´égorger, car enfin, mon cher, convenez

que, si vous eussiez découvert mon indigne menée, vous êtes brave,

vous en eussiez peut-être conçu un tel ressentiment...

- Non, cela n´aurait pas été jusque-là. Et pourquoi donc? Et pour

qui? pour une faute que personne ne saurait se répondre de ne pas

commettre? Est-ce ma femme? Et quand elle le serait? Est-ce ma

fille? Non, c´est une petite gueuse; et vous croyez que pour une

petite gueuse... Allons, mon ami, laissons cela et buvons. Agathe

est jeune, vive, blanche, grasse, potelée; ce sont les chairs les

plus fermes, n´est-ce pas? et la peau la plus douce? La jouissance

en doit être délicieuse, et j´imagine que vous étiez assez heureux

entre ses bras pour ne guère penser à vos amis.

- Il est certain que si les charmes de la personne et le plaisir

pouvaient atténuer la faute, personne sous le ciel ne serait moins

coupable que moi.

- Ah çà, chevalier, je reviens sur mes pas; je retire mon

indulgence, et je veux mettre une condition à l´oubli de votre

trahison.

- Parlez, mon ami, ordonnez, dites, faut-il me jeter par la

fenêtre, me pendre, me noyer, m´enfoncer ce couteau dans la

poitrine?...

Et à l´instant le chevalier saisit un couteau qui était sur la

table, détache son col, écarte sa chemise, et, les yeux égarés, se

place la pointe du couteau de la main droite à la fossette de la

clavicule gauche, et semble n´attendre que mon ordre pour

s´expédier à l´antique.

"Il ne s´agit pas de cela, chevalier, laissez là ce mauvais

couteau.

- Je ne le quitte pas, c´est ce que je mérite; faites signe.

- Laissez là ce mauvais couteau, vous dis-je, je ne mets pas votre

expiation à si haut prix..." Cependant la pointe du couteau était

toujours: suspendue sur la fossette de la clavicule gauche; je lui

saisis la main, je lui arrachai son couteau que je jetai loin de

moi, puis approchant la bouteille de son verre, et versant plein,

je lui dis: "Buvons d´abord; et vous saurez ensuite à quelle

terrible condition j´attache votre pardon. Agathe est donc bien

succulente, bien voluptueuse?

- Ah! mon ami, que ne le savez-vous comme moi!

- Mais attends, il faut qu´on nous apporte une bouteille de

champagne, et puis tu me feras l´histoire d´une de tes nuits.

Traître charmant, ton absolution est à la fin de cette histoire.

Allons, commence: est-ce que tu ne m´entends pas?

- Je vous entends.

- Ma sentence te paraît-elle trop dure?

- Non.

- Tu rêves?

- Je rêve!

- Que t´ai-je demandé?

- Le récit d´une de mes nuits avec Agathe.

- C´est cela."

Cependant le chevalier me mesurait de la tête aux pieds, et se

disait à lui-même: "C´est la même taille, à peu près le même âge;

et quand il y aurait quelque différence, point de lumière,

l´imagination prévenue que c´est moi, elle ne soupçonnera rien...

- Mais, chevalier, à quoi penses-tu donc? ton verre reste plein,

et tu ne commences pas!

- Je pense, mon ami, j´y ai pensé, tout est dit: embrassez-moi,

nous serons vengés, oui, nous le serons. C´est une scélératesse de

ma part; si elle est indigne de moi, elle ne l´est pas de la

petite coquine. Vous me demandez l´histoire d´une de mes nuits?

- Oui: est-ce trop exiger?

- Non; mais si, au lieu de l´histoire, je vous procurais la nuit?

- Cela vaudrait un peu mieux." (Jacques se met à siffler.)

Aussitôt le chevalier tire deux clefs de sa poche, l´une petite et

l´autre grande. "La petite, me dit-il, est le passe-partout de la

rue, la grande est celle de l´antichambre d´Agathe, les voilà,

elles sont toutes deux à votre service. Voici ma marche de tous

les jours, depuis environ six mois; vous y conformerez la vôtre.

Ses fenêtres sont sur le devant, comme vous le savez. Je me

promène dans la rue tant que je les vois éclairées. Un pot de

basilic mis en dehors est le signal convenu; alors je m´approche

de la porte d´entrée; je l´ouvre, j´entre, je la referme, je monte

le plus doucement que je peux, je tourne par le petit corridor qui

est à droite; la première porte à gauche dans ce corridor est la

sienne, comme vous savez. J´ouvre cette porte avec cette grande

clef, je passe dans la petite garde-robe qui est à droite, là je

trouve une petite bougie de nuit, à la lueur de laquelle je me

déshabille à mon aise. Agathe laisse la porte de sa chambre

entrouverte; je passe, et je vais la trouver dans son lit.

Comprenez-vous cela?

- Fort bien!

- Comme nous sommes entourés, nous nous taisons.

- Et puis je crois que vous avez mieux à faire que de jaser.

- En cas d´accident, je puis sauter de son lit et me renfermer

dans la garde-robe, cela n´est pourtant jamais arrivé. Notre usage

ordinaire est de nous séparer sur les quatre heures du matin.

Lorsque le plaisir ou le repos nous mène plus loin, nous sortons

du lit ensemble; elle descend, moi je reste dans la garde-robe, je

m´habille, je lis, je me repose, j´attends qu´il soit heure de

paraître. Je descends, je salue, j´embrasse comme si je ne faisais

que d´arriver.

- Cette nuit-ci, vous attend-on?

- On m´attend toutes les nuits.

- Et vous me céderiez votre place?

- De tout mon coeur. Que vous préfériez la nuit au récit, je n´en

suis pas en peine; mais ce que je désirerais, c´est que...

- Achevez; il y a peu de chose que je ne me sente le courage

d´entreprendre pour vous obliger.

- C´est que vous restassiez entre ses bras jusqu´au jour;

j´arriverais, je vous surprendrais.

- Oh! non, chevalier, cela serait trop méchant.

- Trop méchant? Je ne le suis pas tant que vous pensez. Auparavant

je me déshabillerais dans la garde-robe.

- Allons, chevalier, vous avez le diable au corps. Et puis cela ne

se peut: si vous me donnez les clefs, vous ne les aurez plus.

- Ah! mon ami, que tu es bête!

- Mais, pas trop, ce me semble.

- Et pourquoi n´entrerions-nous pas tous les deux ensemble? Vous

iriez trouver Agathe; moi je resterais dans la garde-robe jusqu´à

ce que vous fissiez un signal dont nous conviendrions.

- Ma foi, cela est si plaisant, si fou, que peu s´en faut que je

n´y consente. Mais, chevalier, tout bien considéré, j´aimerais

mieux réserver cette facétie pour quelqu´une des nuits suivantes.

- Ah! j´entends, votre projet est de nous venger plus d´une fois.

- Si vous l´agréez?

- Tout à fait."

JACQUES: Votre chevalier bouleverse toutes mes idées.

J´imaginais...

LE MAITRE: Tu imaginais?

JACQUES: Non, monsieur, vous pouvez continuer.

LE MAITRE: Nous bûmes, nous dîmes cent folies, et sur la nuit qui

s´approchait, et sur les suivantes, et sur celle où Agathe se

trouverait entre le chevalier et moi. Le chevalier était redevenu

d´une gaieté charmante, et le texte de notre conversation n´était

pas triste. Il me prescrivait des préceptes de conduite nocturne

qui n´étaient pas tous également faciles à suivre; mais après une

longue suite de nuits bien employées, je pouvais soutenir

l´honneur du chevalier à ma première, quelque merveilleux qu´il se

prétendit, et ce furent des détails qui ne finissaient point sur

les talents, perfections, commodités d´Agathe. Le chevalier

ajoutait avec un art incroyable l´ivresse de la passion à celle du

vin. Le moment de l´aventure ou de la vengeance nous paraissait

arriver lentement; cependant nous sortîmes de table. Le chevalier

paya; c´est la première fois que cela lui arrivait. Nous montâmes

dans notre voiture; nous étions ivres; notre cocher et nos valets

l´étaient encore plus que nous...

Lecteur, qui m´empêcherait de jeter ici le cocher, les chevaux, la

voiture, les maîtres et les valets dans une fondrière? Si la

fondrière vous fait peur, qui m´empêcherait de les amener sains et

saufs dans la ville où j´accrocherais leur voiture à une autre,

dans laquelle je renfermerais d´autres jeunes gens ivres? Il y

aurait des mots offensants de dits, une querelle, des épées

tirées, une bagarre dans toutes les règles. Qui m´empêcherait, si

vous n´aimez pas les bagarres, de substituer à ces jeunes gens

Mlle Agathe, avec une de ses tantes? Mais il n´y eut rien de tout

cela. Le chevalier et le maître de Jacques arrivèrent à Paris.

Celui-ci prit les vêtements du chevalier. Il est minuit, ils sont

sous les fenêtres d´Agathe; la lumière s´éteint; le pot de basilic

est à sa place. Ils font encore un tour d´un bout à l´autre de la

rue, le chevalier recordant à son ami sa leçon. Ils approchent de

la porte, le chevalier l´ouvre, introduit le maître de Jacques,

garde le passe-partout de la rue, lui donne la clef du corridor,

referme la porte d´entrée, s´éloigne, et après ce petit détail

fait avec laconisme le maître de Jacques reprit la parole et dit:

"Le local m´était connu. Je monte sur la pointe des pieds, j´ouvre

la porte du corridor, je la referme, j´entre dans la garde-robe,

où je trouvai la petite lampe de nuit; je me déshabille; la porte

de la chambre était entrouverte, je passe; je vais à l´alcôve, où

Agathe ne dormait pas. J´ouvre les rideaux; et à l´instant je sens

deux bras nus se jeter autour de moi et m´attirer; je me laisse

aller, je me couche, je suis accablé de caresses, je les rends. Me

voilà le mortel le plus heureux qu´il y ait au monde; je le suis

encore lorsque..."

Lorsque le maître de Jacques s´aperçut que Jacques dormait ou

faisait semblant de dormir: "Tu dors, lui dit-il, tu dors,

maroufle, au moment le plus intéressant de mon histoire!..." et

c´est à ce moment même que Jacques attendait son maître. "Te

réveilleras-tu?

- Je ne le crois pas.

- Et pourquoi?

- C´est que si je me réveille, mon mal de gorge pourra bien se

réveiller aussi, et que je pense qu´il vaut mieux que nous

reposions tous deux..."

Et voilà Jacques qui laisse tomber sa tête en devant.

"Tu vas te rompre le cou.

- Sûrement, si cela est écrit là-haut. N´êtes-vous pas entre les

bras de Mlle Agathe?

- Oui.

- Ne vous y trouvez-vous pas bien?

- Fort bien.

- Restez-y.

- Que j´y reste, cela te plaît à dire.

- Du moins jusqu´à ce que je sache l´histoire de l´emplâtre de

Desglands.

LE MAITRE. Tu te venges, traître.

JACQUES: Et quand cela serait, mon maître après avoir coupé

l´histoire de mes amours par mille questions, par autant de

fantaisies, sans le moindre murmure de ma part, ne pourrais-je pas

vous supplier d´interrompre la vôtre, pour m´apprendre l´histoire

de l´emplâtre de ce bon Desglands, à qui j´ai tant d´obligations,

qui m´a tiré de chez le chirurgien au moment où, manquant

d´argent, je ne savais plus que devenir, et chez qui j´ai fait

connaissance avec Denise, Denise sans laquelle je ne vous aurais

pas dit un mot de tout ce voyage? Mon maître, mon cher maître,

l´histoire de l´emplâtre de Desglands; vous serez si court qu´il

vous plaira, et cependant l´assoupissement qui me tient, et dont

je ne suis pas maître, se dissipera et vous pourrez compter sur

toute mon attention.

LE MAITRE, dit en haussant les épaules: Il y avait dans le

voisinage de Desglands une veuve charmante, qui avait plusieurs

qualités communes avec une célèbre courtisane du siècle passé.

Sage par raison, libertine par tempérament, se désolant le

lendemain de la sottise de la veille, elle a passé toute sa vie en

allant du plaisir au remords et du remords au plaisir sans que

l´habitude du plaisir ait étouffé le remords, sans que l´habitude

du remords ait étouffé le goût du plaisir. Je l´ai connue dans ses

derniers instants; elle disait qu´enfin elle échappait à deux

grands ennemis. Son mari indulgent pour le seul défaut qu´il eût à

lui reprocher, la plaignit pendant qu´elle vécut, et la regretta

longtemps après sa mort. Il prétendait qu´il eût été aussi

ridicule à lui d´empêcher sa femme d´aimer, que de l´empêcher de

boire. Il lui pardonnait la multitude de ses conquêtes en faveur

du choix délicat qu´elle y mettait. Elle n´accepta jamais

l´hommage d´un sot ou d´un méchant: ses faveurs furent toujours la

récompense du talent ou de la probité. Dire d´un homme qu´il était

ou qu´il avait été son amant, c´était assurer qu´il était homme de

mérite. Comme elle connaissait sa légèreté, elle ne s´engageait

point à être fidèle. "Je n´ai fait, disait-elle, qu´un faux

serment en ma vie, c´est le premier." Soit qu´on perdît le

sentiment qu´on avait pris pour elle, soit qu´elle perdît celui

qu´on lui avait inspiré, on restait son ami. Jamais il n´y eut

d´exemple plus frappant de la différence de la probité et des

moeurs. On ne pouvait pas dire qu´elle eût des moeurs; et l´on

avouait qu´il était difficile de trouver une plus honnête

créature. Son curé la voyait rarement au pied des autels; mais en

tout temps il trouvait sa bourse ouverte pour les pauvres. Elle

disait plaisamment de la religion et des lois, que c´était une

paire de béquilles qu´il ne fallait pas ôter à ceux qui avaient

les jambes faibles. Les femmes qui redoutaient son commerce pour

leurs maris le désiraient pour leurs enfants.

JACQUES, après avoir dit entre ses dents: "Tu me le paieras ce

maudit portrait", ajouta: Vous avez été fou de cette femme-là?

LE MAITRE: Je le serai certainement devenu si Desglands ne m´eût

gagné de vitesse. Desglands en devint amoureux...

JACQUES: Monsieur, est-ce que l´histoire de son emplâtre et celle

de ses amours sont tellement liées l´une à l´autre qu´on ne

saurait les séparer?

LE MAITRE: On peut les séparer; l´emplâtre est un incident,

l´histoire est le récit de tout ce qui s´est passé pendant qu´ils

s´aimaient.

JACQUES: Et s´est-il passé beaucoup de choses?

LE MAITRE: Beaucoup.

JACQUES: En ce cas, si vous donnez à chacune la même étendue qu´au

portrait de l´héroïne, nous n´en sortirons pas d´ici à la

Pentecôte, et c´est fait de vos amours et des miennes.

LE MAITRE: Aussi, Jacques, pourquoi m´avez-vous dérouté?...

N´as-tu pas vu chez Desglands un petit enfant?

JACQUES: Méchant, têtu, insolent et valétudinaire? Oui, je l´ai

vu.

LE MAITRE: C´est un fils naturel de Desglands et de la belle

veuve.

JACQUES: Cet enfant-là lui donnera bien du chagrin. C´est un

enfant unique, bonne raison pour n´être qu´un vaurien; il sait

qu´il sera riche, autre bonne raison pour n´être qu´un vaurien.

LE MAITRE: Et comme il est valétudinaire, on ne lui apprend rien;

on ne le gêne, on ne le contredit sur rien, troisième bonne raison

pour n´être qu´un vaurien.

JACQUES: Une nuit le petit fou se mit à pousser des cris

inhumains. Voilà toute la maison en alarmes; on accourt. Il veut

que son papa se lève.

"Votre papa dort.

- N´importe, je veux qu´il se lève, je le veux, je le veux...

- Il est malade.

- N´importe, il faut qu´il se lève, je le veux, je le veux..."

On réveille Desglands; il jette sa robe de chambre sur ses

épaules, il arrive.

"Eh bien! mon petit, me voilà, que veux-tu?

- Je veux qu´on les fasse venir.

- Qui?

- Tous ceux qui sont dans le château."

On les fait venir: maîtres, valets, étrangers, commensaux; Jeanne,

Denise, moi avec mon genou malade, tous, excepté une vieille

concierge impotente, à laquelle on avait accordé une retraite dans

une chaumière à près d´un quart de lieue du château. Il veut qu´on

l´aille chercher.

"Mais, mon enfant, il est minuit.

- Je le veux, je le veux.

- Vous savez qu´elle demeure bien loin.

- Je le veux, je le veux.

- Qu´elle est âgée et qu´elle ne saurait marcher.

- Je le veux, je le veux."

Il faut que la pauvre concierge vienne; on l´apporte, car pour

venir elle aurait plutôt mangé le chemin. Quand nous sommes tous

rassemblés, il veut qu´on le lève et qu´on l´habille. Le voilà

levé et habillé. Il veut que nous passions tous dans le grand

salon et qu´on le place au milieu dans le grand fauteuil de son

papa. Voilà qui est fait. Il veut que nous nous prenions tous par

la main. Il veut que nous dansions tous en rond, et nous nous

mettons tous à danser en rond. Mais c´est le reste qui est

incroyable...

LE MAITRE: J´espère que tu me feras grâce du reste?

JACQUES: Non, non, monsieur, vous entendrez le reste... Il croit

qu´il m´aura fait impunément un portrait de la mère, long de

quatre aunes...

LE MAITRE: Jacques, je vous gâte.

JACQUES: Tant pis pour vous.

LE MAITRE: Vous avez sur le coeur le long et ennuyeux portrait de

la veuve; mais vous m´avez, je crois, bien rendu cet ennui par la

longue et ennuyeuse histoire de la fantaisie de son enfant.

JACQUES: Si c´est votre avis, reprenez l´histoire du père; mais

plus de portraits, mon maître; je hais les portraits à la mort.

LE MAITRE: Et pourquoi haïssez-vous les portraits?

JACQUES: C´est qu´ils ressemblent si peu, que, si par hasard on

vient à rencontrer les originaux, on ne les reconnaît pas.

Racontez-moi les faits, rendez-moi fidèlement les propos, et je

saurai bientôt à quel homme j´ai affaire. Un mot, un geste m´en

ont quelquefois plus appris que le bavardage de toute une ville.

LE MAITRE: Un jour Desglands...

JACQUES: Quand vous êtes absent, j´entre quelquefois dans votre

bibliothèque, je prends un livre, et c´est ordinairement un livre

d´histoire.

LE MAITRE: Un jour Desglands...

JACQUES: Je lis du pouce tous les portraits.

LE MAITRE: Un jour Desglands...

JACQUES: Pardon, mon maître, la machine était montée, et il

fallait qu´elle allât jusqu´à la fin.

LE MAITRE: Y est-elle?

JACQUES: Elle y est.

LE MAITRE: Un jour Desglands invita à dîner la belle veuve avec

quelques gentilshommes d´alentour. Le règne de Desglands était sur

son déclin; et parmi ses convives il y en avait un vers lequel son

inconstance commençait à la pencher. Ils étaient à table,

Desglands et son rival placés à côté l´un de l´autre et en face de

la belle veuve. Desglands employait tout ce qu´il avait d´esprit

pour animer la conversation; il adressait à la veuve les propos

les plus galants; mais elle, distraite, n´entendait rien, et

tenait les yeux attachés sur son rival. Desglands avait un oeuf

frais à la main; un mouvement convulsif, occasionné par la

jalousie, le saisit, il serre les poings, et voilà l´oeuf chassé

de sa coque et répandu sur le visage de son voisin. Celui-ci fit

un geste de la main. Desglands lui prend le poignet, l´arrête, et

lui dit à l´oreille: "Monsieur, je le tiens pour reçu..." Il se

fait un profond silence; la belle veuve se trouve mal. Le repas

fut triste et court. Au sortir de table, elle fit appeler

Desglands et son rival dans un appartement séparé; tout ce qu´une

femme peut faire décemment pour les réconcilier, elle le fit; elle

supplia, elle pleura, elle s´évanouit, mais tout de bon; elle

serrait les mains à Desglands, elle tournait ses yeux inondés de

larmes sur l´autre. Elle disait à celui-ci: "Et vous m´aimez!..."

à celui-là: "Et vous m´avez aimée..." à tous les deux: "Et vous

voulez me perdre, et vous voulez me rendre la fable, l´objet de la

haine et du mépris de toute la province! Quel que soit celui des

deux qui ôte la vie à son ennemi, je ne le reverrai jamais; il ne

peut être ni mon ami ni mon amant; je lui voue une haine qui ne

finira qu´avec ma vie..." Puis elle retombait en défaillance, et

en défaillant elle disait: "Cruels, tirez vos épées et

enfoncez-les dans mon sein; si en expirant je vous vois embrassés,

j´expirerai sans regret!..." Desglands et son rival restaient

immobiles ou la secoueraient, et quelques pIeurs s´échappaient de

leurs yeux. Cependant il fallut se séparer. On remit la belle

veuve chez elle plus morte que vive.

JACQUES: Eh bien! monsieur, qu´avais-je besoin du portrait que

vous m´avez fait de cette femme? Ne saurais-je pas à présent tout

ce que vous en avez dit?

LE MAITRE: Le lendemain Desglands rendit visite à sa charmante

infidèle; il y trouva son rival. Qui fut bien étonné? Ce fut l´un

et l´autre de voir à Desglands la joue droite couverte d´un grand

rond de taffetas noir. "Qu´est-ce que cela? lui dit la veuve.

DESGLANDS: Ce n´est rien.

SON RIVAL: Un peu de fluxion?

DESGLANDS: Cela se passera."

Après un moment de conversation, Desglands sortit, et, en sortant,

il fit à son rival un signe qui fut très bien entendu. Celui-ci

descendit, ils passèrent, l´un par un des côtés de la rue, l´autre

par le côté opposé; ils se rencontrèrent derrière les jardins de

la belle veuve, se battirent; et le rival de Desglands demeura

étendu sur la place, grièvement, mais non mortellement blessé.

Tandis qu´on l´emporte chez lui, Desglands revient chez sa veuve,

il s´assied, ils s´entretiennent encore de l´accident de la

veille. Elle lui demande ce que signifie cette énorme et ridicule

mouche qui lui couvre la joue. Il se lève, il se regarde au

miroir. "En effet, lui dit-il, je la trouve un peu trop grande..."

Il prend les ciseaux de la dame, il détache son rond de taffetas,

le rétrécit tout autour d´une ligne ou deux, le replace et dit à

la veuve: "Comment me trouvez-vous à présent?

- Mais d´une ligne ou deux moins ridicule qu´auparavant.

- C´est toujours quelque chose."

Le rival de Desglands guérit. Second duel où la victoire resta à

Desglands: ainsi cinq ou six fois de suite; et Desglands à chaque

combat rétrécissant son rond de taffetas d´une petite lisière, et

remettant le reste sur sa joue.

JACQUES: Quelle fut la fin de cette aventure? Quand on me porta au

château de Desglands, il me semble qu´il n´avait plus son rond

noir.

LE MAITRE: Non. La fin de cette aventure fut celle de la belle

veuve. Le long chagrin qu´elle en éprouva acheva de ruiner sa

santé faible et chancelante.

JACQUES: Et Desglands?

LE MAITRE: Un jour que nous nous promenions ensemble, il reçoit un

billet, il l´ouvre, il dit: "C´était un très brave homme, mais je

ne saurais m´affliger de sa mort..." Et à l´instant il arrache de

sa joue le reste de son rond noir, presque réduit par ses

fréquentes rognures à la grandeur d´une mouche ordinaire. Voilà

l´histoire de Desglands. Jacques est-il satisfait; et puis-je

espérer qu´il écoutera l´histoire de mes amours, ou qu´il

reprendra l´histoire des siennes?

JACQUES: Ni l´un, ni l´autre.

LE MAITRE: Et la raison?

JACQUES: C´est qu´il fait chaud, que je suis las, que cet endroit

est charmant, que nous serons à l´ombre sous ces arbres, et qu´en

prenant le frais au bord de ce ruisseau nous nous reposerons.

LE MAITRE: J´y consens; mais ton rhume?

JACQUES: Il est de chaleur; et les médecins disent que les

contraires se guérissent par les contraires.

LE MAITRE: Ce qui est vrai au moral comme au physique. J´ai

remarqué une chose assez singulière; c´est qu´il n´y a guère de

maximes de morale dont on ne fît un aphorisme de médecine, et

réciproquement peu d´aphorismes de médecine dont on ne fît une

maxime de morale.

JACQUES: Cela doit être.

Ils descendent de cheval, ils s´étendent sur l´herbe. Jacques dit

à son maître: "Veillez-vous? dormez-vous? Si vous veillez, je

dors; si vous dormez, je veille."

Son maître lui dit: "Dors, dors.

- Je puis donc compter que vous veillerez? C´est que cette fois-ci

nous y pourrions perdre deux chevaux."

Le maître tira sa montre et sa tabatière; Jacques se mit en devoir

de dormir; mais à chaque instant il se réveillait en sursaut, et

frappait en l´air ses deux mains l´une contre l´autre. Son maître

lui dit: "A qui diable en as-tu?

JACQUES: J´en ai aux mouches et aux cousins. Je voudrais bien

qu´on me dît à quoi servent ces incommodes bêtes-là?

LE MAITRE: Et parce que tu l´ignores, tu crois qu´elles ne servent

à rien? La nature n´a rien fait d´inutile et de superflu.

JACQUES: Je le crois; car puisqu´une chose est, il faut qu´elle

soit.

LE MAITRE: Quand tu as ou trop de sang ou du mauvais sang, que

fais-tu? Tu appelles un chirurgien, qui t´en ôte deux ou trois

palettes. Eh bien! ces cousins, dont tu te plains, sont une nuée

de petits chirurgiens ailés qui viennent avec leurs petites

lancettes te piquer et te tirer du sang goutte à goutte.

JACQUES: Oui, mais à tort et à travers, sans savoir si j´en ai

trop ou trop peu. Faites venir ici un étique, et vous verrez si

les petits chirurgiens ailés ne le piqueront pas. Ils songent à

eux; et tout dans la nature songe à soi et ne songe qu´à soi. Que

cela fasse du mal aux autres, qu´importe, pourvu qu´on s´en trouve

bien?..."

Ensuite, il refrappait en l´air de ses deux mains, et il disait:

"Au diable les petits chirurgiens ailés!

LE MAITRE: Connais-tu la fable de Garo?

JACQUES: Oui.

LE MAITRE: Comment la trouves-tu?

JACQUES: Mauvaise.

LE MAITRE: C´est bientôt dit.

JACQUES: Et bientôt prouvé. Si au lieu de glands, le chêne avait

porté des citrouilles, est-ce que cette bête de Garo se serait

endormi sous un chêne? Et s´il ne s´était pas endormi sous un

chêne, qu´importait au salut de son nez qu´il en tombât des

citrouilles ou des glands? Faites lire cela à vos enfants.

LE MAITRE: Un philosophe de ton nom ne le veut pas.

JACQUES: C´est que chacun a son avis, et que Jean-Jacques n´est

pas Jacques

LE MAITRE: Et tant pis pour Jacques.

JACQUES: Qui sait cela avant que d´être arrivé au dernier mot de

la dernière ligne de la page qu´on remplit dans le grand rouleau?

LE MAITRE: A quoi penses-tu?

JACQUES: Je pense que, tandis que vous me parliez et que je vous

répondais, vous me parliez sans le vouloir, et que je vous

répondais sans le vouloir.

LE MAITRE: Après?

JACQUES: Après? Et que nous étions deux vraies machines vivantes

et pensantes.

LE MAITRE: Mais à présent que veux-tu?

JACQUES: Ma foi, c´est encore tout de même. Il n´y a dans les deux

machines qu´un ressort de plus en jeu.

LE MAITRE: Et ce ressort là...?

JACQUES: Je veux que le diable m´emporte si je conçois qu´il

puisse jouer sans cause. Mon capitaine disait: "Posez une cause,

un effet s´ensuit; d´une cause faible, un faible effet; d´une

cause momentanée, un effet d´un moment; d´une cause intermittente,

un effet intermittent; d´une cause contrariée, un effet ralenti;

d´une cause cessante, un effet nul."

LE MAITRE: Mais il me semble que je sens au dedans de moi-même que

je suis libre, comme je sens que je pense.

JACQUES: Mon capitaine disait: "Oui, à présent que vous ne voulez

rien, mais veuillez-vous précipiter de votre cheval?"

LE MAITRE: Eh bien! je me précipiterai.

JACQUES: Gaiement, sans répugnance, sans effort, comme lorsqu´il

vous plaît d´en descendre à la porte d´une auberge?

LE MAITRE: Pas tout à fait; mais qu´importe, pourvu que je me

précipite, et que je prouve que je suis libre?

JACQUES: Mon capitaine disait: "Quoi! vous ne voyez pas que sans

ma contradiction il ne vous serait jamais venu en fantaisie de

vous rompre le cou? C´est donc moi qui vous prends par le pied, et

qui vous jette hors de selle. Si votre chute prouve quelque chose,

ce n´est donc pas que vous soyez libre, mais que vous êtes fou."

Mon capitaine disait encore que la jouissance d´une liberté qui

pourrait s´exercer sans motif serait le vrai caractère d´un

maniaque.

LE MAITRE: Cela est trop fort pour moi; mais, en dépit de ton

capitaine et de toi, je croirai que je veux quand je veux.

JACQUES: Mais si vous êtes et si vous avez toujours été le maître

de vouloir, que ne voulez-vous à présent aimer une guenon; et que

n´avez-vous cessé d´aimer Agathe toutes les fois que vous l´avez

voulu? Mon maître, on passe les trois quarts de sa vie à vouloir,

sans faire.

LE MAITRE: Il est vrai.

JACQUES: Et à faire sans vouloir.

LE MAITRE: Tu me démontreras celui-ci?

JACQUES: Si vous y consentez.

LE MAITRE: J´y consens.

JACQUES: Cela se fera, et parlons d´autre chose..."

Après ces balivernes et quelques autres propos de la même

importance, ils se turent; et Jacques, relevant son énorme

chapeau, parapluie dans les mauvais temps, parasol dans les temps

chauds, couvre-chef en tout temps, le ténébreux sanctuaire sous

lequel une des meilleures cervelles qui aient encore existé

consultait le destin dans les grandes occasions...; les ailes de

ce chapeau relevées lui plaçaient le visage à peu près au milieu

du corps; rabattues, à peine voyait-il à dix pas devant lui: ce

qui lui avait donné l´habitude de porter le nez au vent; et c´est

alors qu´on pouvait dire de son chapeau:

Os illi sublime dedit, coelumque tueri

Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus.

Jacques, donc, relevant son énorme chapeau et promenant ses

regards au loin, aperçut un laboureur qui rouait inutilement de

coups un des deux chevaux qu´il avait attelés à sa charrue. Ce

cheval, jeune et vigoureux, s´était couché sur le sillon, et le

laboureur avait beau le secouer par la bride, le prier, le

caresser, le menacer, jurer, frapper, l´animal restait immobile et

refusait opiniâtrement de se relever.

Jacques, après avoir rêvé quelque temps à cette scène, dit à son

maître, dont elle avait aussi fixé l´attention: "Savez-vous,

monsieur, ce qui se passe là?

LE MAITRE: Et que veux tu qui se passe autre chose que ce que je

vois?

JACQUES: Vous ne devinez rien?

LE MAITRE: Non. Et toi, que devines-tu?

JACQUES: Je devine que ce sot, orgueilleux, fainéant animal est un

habitant de la ville, qui, fier de son premier état de cheval de

selle, méprise la charrue; et pour vous dire tout, en un mot, que

c´est votre cheval, le symbole de Jacques que voilà, et de tant

d´autres lâches coquins comme lui, qui ont quitté les campagnes

pour venir porter la livrée dans la capitale, et qui aimeraient

mieux mendier leur pain dans les rues, ou mourir de faim, que de

retourner à l´agriculture, le plus utile et le plus honorable des

métiers."

Le maître se mit à rire ; et Jacques, s´adressant au laboureur qui

ne l´entendait pas, disait: "Pauvre diable, touche, touche tant

que tu voudras: il a pris son pli, et tu useras plus d´une mèche à

ton fouet, avant que d´inspirer à ce maraud-là un peu de véritable

dignité et quelque goût pour le travail..." Le maître continuait

de rire. Jacques, moitié d´impatience, moitié de pitié, se lève,

s´avance vers le laboureur, et n´a pas fait deux cents pas que, se

retournant vers son maître, il se met à crier: "Monsieur, arrivez,

arrivez; c´est votre cheval, c´est votre cheval."

Ce l´était en effet. A peine l´animal eut-il reconnu Jacques et

son maître, qu´il se releva de lui-même, secoua sa crinière,

hennit; se cabra, et approcha tendrement son museau du mufle de

son camarade. Cependant Jacques, indigné, disait entre ses dents:

"Gredin, vaurien, paresseux, à quoi tient-il que je ne te donne

vingt coups de botte?..." Son maître, au contraire, le baisait,

lui passait une main sur le flanc, lui frappait doucement la

croupe de l´autre et, pleurant presque de joie, s´écriait: "Mon

cheval, mon pauvre cheval je te retrouve donc!"

Le laboureur n´entendait rien à cela. "Je vois messieurs, leur

dit-il, que ce cheval vous a appartenu; mais je ne l´en possède

pas moins légitimement; je l´ai acheté à la dernière foire. Si

vous vouliez le reprendre pour les deux tiers de ce qu´il m´a

coûté, vous me rendriez un grand service, car je n´en puis rien

faire. Lorsqu´il faut le sortir de l´écurie, c´est le diable;

lorsqu´il faut l´atteler, c´est pis encore; lorsqu´il est arrivé

sur le champ, il se couche, et il se laisserait plutôt assommer

que de donner un coup de collier ou que de souffrir un sac sur son

dos. Messieurs, auriez-vous la charité de me débarrasser de ce

maudit animal-là? Il est beau, mais il n´est bon à rien qu´à

piaffer sous un cavalier, et ce n´est pas là mon affaire..." On

lui proposa un échange avec celui des deux autres qui lui

conviendrait le mieux; il y consentit, et nos deux voyageurs

revinrent au petit pas à l´endroit où ils s´étaient reposés, et

d´où ils virent, avec satisfaction, le cheval qu´ils avaient cédé

au laboureur se prêter sans répugnance à son nouvel état.

JACQUES: Eh bien! monsieur?

LE MAITRE: Eh bien! rien n´est plus sûr que tu es inspiré; est-ce

de Dieu, est ce du diable? Je l´ignore. Jacques, mon cher ami, je

crains que vous n´ayez le diable au corps.

JACQUES: Et pourquoi le diable?

LE MAITRE: C´est que vous faites des prodiges, et que votre

doctrine est fort suspecte.

JACQUES: Et qu´est ce qu´il y a de commun entre la doctrine que

l´on professe et les prodiges qu´on opère?

LE MAITRE: Je vois que vous n´avez pas lu dom la Taste.

JACQVES: Et ce dom la Taste que je n´ai pas lu, que dit-il?

LE MAITRE: Il dit que Dieu et le diable font également des

miracles.

JACQUES: Et comment distingue-t-il les miracles de Dieu des

miracles du diable?

LE MAITRE: Par la doctrine. Si la doctrine est bonne, les miracles

sont de Dieu; si elle est mauvaise, les miracles sont du diable.

JACQUES: Ici Jacques se mit à siffler, puis il ajouta: Et qui est

ce qui m´apprendra à moi, pauvre ignorant, si la doctrine du

faiseur de miracles est bonne ou mauvaise? Allons, monsieur,

remontons sur nos bêtes. Que vous importe que ce soit de par Dieu

ou de par Belzébuth que votre cheval se soit retrouvé? En ira-t-il

moins bien?

LE MAITRE: Non. Cependant, Jacques, si vous étiez possédé...

JACQUES: Quel remède y aurait-il à cela?

LE MAITRE: Le remède! ce serait, en attendant l´exorcisme... ce

serait de vous mettre à l´eau bénite pour toute boisson.

JACQUES: Moi, monsieur, à l´eau! Jacques à l´eau bénite!

J´aimerais mieux que mille légions de diables me restassent dans

le corps, que d´en boire une goutte, bénite ou non bénite. Est-ce

que vous ne vous êtes pas aperçu que j´étais hydrophobe?..."

Ah! "hydrophobe"? Jacques a dit "hydrophobe"?... Non, lecteur,

non; je confesse que le mot n´est pas de lui. Mais avec cette

sévérité de critique-là, je vous défie de lire une scène de

comédie ou de tragédie, un seul dialogue, quelque bien qu´il soit

fait, sans surprendre le mot de l´auteur dans la bouche de son

personnage. Jacques a dit: "Monsieur, est-ce que vous ne vous êtes

pas encore aperçu qu´à la vue de l´eau, la rage me prend?..." Eh

bien? en disant autrement que lui, j´ai été moins vrai, mais plus

court.

Ils remontèrent sur leurs chevaux; et Jacques dit à son maître:

"Vous en étiez de vos amours au moment où, après avoir été heureux

deux fois, vous vous disposiez peut-être à l´être une troisième.

LE MAITRE: Lorsque tout à coup la porte de corridor s´ouvre. Voilà

la chambre pleine d´une foule de gens qui marchent

tumultueusement; j´aperçois des lumières, j´entends des voix

d´hommes et de femmes qui parlaient tous à la fois. Les rideaux

sont violemment tirés; et j´aperçois le père, la mère, les tantes,

les cousins, les cousines et un commissaire qui leur disait

gravement: "Messieurs, mesdames, point de bruit; le délit est

flagrant; monsieur est un galant homme: il n´y a qu´un moyen de

réparer le mal; et monsieur aimera mieux s´y prêter de lui-même

que de s´y faire contraindre par les lois..."

A chaque mot il était interrompu par le père et par la mère qui

m´accablaient de reproches; par les tantes et par les cousines qui

adressaient les épithètes les moins ménagées à Agathe, qui s´était

enveloppé la tête dans les couvertures. J´étais stupéfait, et je

ne savais que dire. Le commissaire, s´adressant à moi, me dit

ironiquement: "Monsieur, vous êtes fort bien; il faut cependant

que vous ayez pour agréable de vous lever et de vous vêtir..." Ce

que je fis, mais avec mes habits qu´on avait substitués à ceux du

chevalier. On approcha une table; le commissaire se mit à

verbaliser. Cependant la mère se faisait tenir à quatre pour ne

pas assommer sa fille, et le père lui disait: "Doucement, ma

femme, doucement; quand vous aurez assommé votre fille, il n´en

sera ni plus ni moins. Tout s´arrangera pour le mieux..." Les

autres personnages étaient dispersés sur des chaises, dans les

différentes attitudes de la douleur, de l´indignation et de la

colère. Le père, gourmandant sa femme par intervalles, lui disait:

"Voilà ce que c´est que de ne pas veiller à la conduite de sa

fille..." La mère lui répondait: "Avec cet air si bon et si

honnête, qui l´aurait cru de monsieur?..." Les autres gardaient le

silence. Le procès verbal dressé, on m´en fit lecture; et comme il

ne contenait que la vérité, je le signai et je descendis avec le

commissaire, qui me pria très obligeamment de monter dans une

voiture qui était à la porte, d´où l´on me conduisit avec un assez

nombreux cortège droit au For-l´Evêque.

JACQUES: Au For-l´Evêque! en prison!

LE MAITRE: En prison; et puis voilà un procès abominable. Il ne

s´agissait rien moins que d´épouser Mlle Agathe; les parents ne

voulaient entendre à aucun accommodement. Dès le matin, le

chevalier m´apparut dans ma retraite. Il savait tout. Agathe était

désolée; ses parents étaient engagés; il avait essuyé les plus

cruels reproches sur la perfide connaissance qu´il leur avait

donnée; c´était lui qui était la première cause de leur malheur et

du déshonneur de leur fille; ces pauvres gens faisaient pitié. Il

avait demandé à parler à Agathe en particulier; il ne l´avait pas

obtenu sans peine. Agathe avait pensé lui arracher les yeux, elle

l´avait appelé des noms les plus odieux. Il s´y attendait; il

avait laissé tomber ses fureurs; après quoi il avait tâché de

l´amener à quelque chose de raisonnable; mais cette fille disait

une chose à laquelle, ajoutait le chevalier, je ne sais point de

réplique: "Mon père et ma mère m´ont surprise avec votre ami;

faut-il leur apprendre que, en couchant avec lui, je croyais

coucher avec vous?..." Il lui répondait: "Mais en bonne foi,

croyez-vous que mon ami puisse vous épouser?..: Non, disait-elle,

c´est vous, indigne, c´est vous, infâme, qui devriez être

condamné."

"Mais, dis-je au chevalier, il ne tiendrait qu´à vous de me tirer

d´affaire.

- Comment cela?

- Comment? en déclarant la chose comme elle est.

J´en ai menacé Agathe; mais, certes, je n´en ferai rien. Il est

incertain que ce moyen nous servît utilement; il est très certain

qu´il nous couvrirait d´infamie. Aussi c´est votre faute.

- Ma faute?

- Oui, votre faute. Si vous eussiez approuvé l´espièglerie que je

vous proposais, Agathe aurait été surprise entre deux hommes, et

tout ceci aurait fini par une dérision. Mais cela n´est point, et

il s´agit de se tirer de ce mauvais pas.

- Mais, chevalier, pourriez-vous m´expliquer un petit incident?

C´est mon habit repris et le vôtre remis dans la garde robe; ma

foi, j´ai beau y rêver, c´est un mystère qui me confond. Cela m´a

rendu Agathe un peu suspecte; il m´est venu dans la tête qu´elle

avait reconnu la supercherie, et qu´il y avait entre elle et ses

parents je ne sais quelle connivence.

- Peut être vous aura-t-on vu monter; ce qu´il y a de certain,

c´est que vous fûtes à peine déshabillé, qu´on me renvoya mon

habit et qu´on me redemanda le vôtre.

- Cela s´éclaircira avec le temps..."

Comme nous étions en train, le chevalier et moi, de nous affliger,

de nous consoler, de nous accuser, de nous injurier et de nous

demander pardon, le commissaire entra; le chevalier pâlit et

sortit brusquement. Ce commissaire était un homme de bien, comme

il en est quelques-uns, qui, relisant chez lui son procès verbal,

se rappela qu´autrefois il avait fait ses études avec un jeune

homme qui portait mon nom; il lui vint en pensée que je pourrais

bien être le parent ou même le fils de son ancien camarade de

collège: et le fait était vrai. Sa première question fut de me

demander qui était l´homme qui s´était évadé quand il était entré.

"Il ne s´est point évadé, lui dis-je, il est sorti; c´est mon

intime ami, le chevalier de Saint-Ouin.

- Votre ami! Vous avez là un plaisant ami! Savez-vous, monsieur,

que c´est lui qui m´est venu avertir? Il était accompagné du père

et d´un autre parent.

- Lui!

- Lui-même.

- Etes-vous bien sûr de votre fait?

- Très sûr; mais comment l´avez-vous nommé?

- Le chevalier de Saint-Ouin.

- Oh! le chevalier de Saint-Ouin, nous y voilà. Et savez-vous ce

que c´est que votre ami, votre intime ami le chevalier de

Saint-Ouin? Un escroc un homme noté par cent mauvais tours. La

police ne laisse la liberté du pavé à cette espèce d´hommes-là,

qu´à cause des services qu´elle en tire quelquefois. Ils sont

fripons et délateurs des fripons; et on les trouve apparemment

plus utiles par le mal qu´ils préviennent ou qu´ils révèlent que

nuisibles par celui qu´ils font..."

Je racontai au commissaire ma triste aventure, telle qu´elle

s´était passée. Il ne la vit pas d´un oeil beaucoup plus

favorable; car tout ce qui pouvait m´absoudre ne pouvait ni

s´alléguer ni se démontrer au tribunal, des lois. Cependant il se

chargea d´appeler le père et la mère, de serrer les pouces à la

fille, d´éclairer le magistrat, et de ne rien négliger de ce qui

servirait à ma justification; me prévenant toutefois que, si ces

gens étaient bien conseillés, l´autorité y pourrait très peu de

chose.

"Quoi! monsieur le commissaire, je serais forcé d´épouser?

- Epouser! cela serait bien dur, aussi ne l´appréhendé-je pas;

mais il y aura des dédommagements, et dans ce cas ils sont

considérables..." Mais, Jacques, je crois que tu as quelque chose

à me dire.

JACQUES: Oui; je voulais vous dire que vous fûtes en effet plus

malheureux que moi, qui payai et qui ne couchai pas. Au demeurant,

j´aurais, je crois, entendu votre histoire tout courant, si Agathe

avait été grosse.

LE MAITRE: Ne te dépars pas encore de ta conjecture; c´est que le

commissaire m´apprit, quelque temps après ma détention, qu´elle

était venue faire chez lui sa déclaration de grossesse.

JACQUES: Et vous voilà père d´un enfant...

LE MAITRE: Auquel je n ai pas nui.

JACQUES: Mais que vous n´avez pas fait.

LE MAITRE: Ni la protection du magistrat, ni toutes les démarches

du commissaire ne purent empêcher cette affaire de suivre le cours

de la justice; mais comme la fille et ses parents étaient mal

famés, je n´épousai pas entre les deux guichets. On me condamna à

une amende considérable, aux frais de gésine, et à pourvoir à la

subsistance et à l´éducation d´un enfant provenu des faits et

gestes de mon ami le chevalier de Saint-Ouin, dont il était le

portrait en miniature. Ce fut un gros garçon, dont Mlle Agathe

accoucha très heureusement entre le septième et le huitième mois,

et auquel on donna une bonne nourrice, dont j´ai payé les mois

jusqu´à ce jour.

JACQUES: Quel âge peut avoir monsieur votre fils?

LE MAITRE: Il aura bientôt dix ans. Je 1´ai laissé tout ce temps à

la campagne, où le maître d´école lui a appris à lire, à écrire et

à compter. Ce n´est pas loin de l´endroit où nous allons; et je

profite de la circonstance pour payer à ces gens ce qui leur est

dû, le retirer, et le mettre en métier.

Jacques et son maître couchèrent encore une fois en route. Ils

étaient trop voisins du terme de leur voyage, pour que Jacques

reprît l´histoire de ses amours; d´ailleurs il s´en manquait

beaucoup que son mal de gorge fût passé. Le lendemain ils

arrivèrent..: Où? - D´honneur je n´en sais rien. - Et

qu´avaient-ils à faire où ils allaient? - Tout ce qu´il vous

plaira. Est ce que le maître de Jacques disait ses affaires à tout

le monde? Quoi qu´il en soit, elles n´exigeaient pas au-delà d´une

quinzaine de séjour. Se terminèrent-elles bien, se

terminèrent-elles mal? C´est ce que j´ignore encore. Le mal de

gorge de Jacques se dissipa, par deux remèdes qui lui étaient

antipathiques, la diète et le repos.

Un matin, maître dit à son valet: "Jacques, bride et selle les

chevaux et remplis ta gourde; il faut aller où tu sais." Ce qui

fut aussitôt fait que dit. Les voilà s´acheminant vers l´endroit

où l´on nourrissait depuis dix ans, aux dépens du maître de

Jacques, l´enfant du chevalier de Saint-Ouin. A quelque distance

du gîte qu´ils venaient de quitter, Le maître s´adressa à Jacques

dans les mots suivants: "Jacques, que dis-tu de mes amours?

JACQUES: Qu´il y a d´étranges choses écrites là-haut. Voilà un

enfant de fait, Dieu sait comment! Qui sait le rôle que ce petit

bâtard jouera dans le monde? Qui sait s´il n´est pas né pour le

bonheur ou le bouleversement d´un empire?

LE MAITRE: Je te réponds que non. J´en ferai un bon tourneur ou un

bon horloger. Il se mariera; il aura des enfants qui tourneront à

perpétuité des bâtons de chaise dans ce monde.

JACQUES: Oui, si cela est écrit là-haut. Mais pourquoi ne

sortirait-il pas un Cromwell de la boutique d´un tourneur? Celui

qui fit couper la tête à son roi, n´était-il pas sorti de la

boutique d´un brasseur, et ne dit-on pas aujourd´hui?...

LE MAITRE: Laissons cela. Tu te portes bien, tu sais mes amours;

en conscience tu ne peux te dispenser de reprendre l´histoire des

tiennes.

JACQUES: Tout s´y oppose. Premièrement, le peu de chemin qui nous

reste à faire; secondement, l´oubli de l´endroit où j´en étais;

troisièmement, un diable de pressentiment que j´ai là... que cette

histoire ne doit pas finir; que ce récit nous portera malheur, et

que je ne l´aurais pas sitôt repris qu´il sera interrompu par une

catastrophe heureuse ou malheureuse.

LE MAITRE: Si elle est heureuse, tant mieux!

JACQUES: D´accord; mais j´ai là... qu´elle sera malheureuse.

LE MAITRE: Malheureuse! soit; mais que tu parles ou que tu te

taises, arrivera-t-elle moins?

JACQUES: Qui sait cela?

LE MAITRE: Tu es né trop tard de deux ou trois siècles.

JACQUES: Non, monsieur, je suis né à temps comme tout le monde.

LE MAITRE: Tu aurais été un grand augure.

JACQUES: Je ne sais pas bien précisément ce que c´est qu´un

augure, ni ne me soucie de le savoir.

LE MAITRE: C´est un des chapitres importants de ton traité de la

divination.

JACQUES: Il est vrai; mais il y a si longtemps qu´il est écrit,

que je ne m´en rappelle pas un mot. Monsieur, tenez voilà qui en

sait plus que tous les augures, oies fatidiques et poulets sacrés

de la république; c´est la gourde. Interrogeons la gourde..."

Jacques prit sa gourde, et la consulta longuement. Son maître tira

sa montre et sa tabatière, vit l´heure qu´il était, prit sa prise

de tabac, et Jacques dit: "Il me semble à présent que je vois le

destin moins noir. Dites-moi où j´en étais.

LE MAITRE: Au château de Desglands, ton genou un peu remis, et

Denise chargée par sa mère de te soigner.

JACQUES: Denise fut obéissante. La blessure de mon genou était

presque refermée; j´avais même pu danser en rond la nuit de

l´enfant; cependant j´y souffrais par intervalles des douleurs

inouïes. Il vint en tête au chirurgien du château qui en savait un

peu plus long que son confrère, que ces souffrances, dont le

retour était si opiniâtre, ne pouvaient avoir pour cause que le

séjour d´un corps étranger qui était resté dans les chairs, après

l´extraction de la balle. En conséquence il arriva dans ma chambre

de grand matin; il fit approcher une table de mon lit; et lorsque

mes rideaux furent ouverts, je vis cette table couverte

d´instruments tranchants; Denise assise à mon chevet, et pleurant

à chaudes larmes; sa mère debout, les bras croisés, et assez

triste; le chirurgien dépouillé de sa casaque, les manches de sa

veste retroussées, et sa main droite armée d´un bistouri.

LE MAITRE: Tu m effraies.

JACQUES: Je le fus aussi. "L´ami, me dit le chirurgien, êtes vous

las de souffrir?

- Fort las.

- Voulez vous que cela finisse et conserver votre jambe?

- Certainement.

- Mettez la donc hors du lit, et que j´y travaille à mon aise."

J´offre ma jambe. Le chirurgien met le manche de son bistouri

entre ses dents, passe ma jambe sous son bras gauche, l´y fixe

fortement, reprend son bistouri, en introduit la pointe dans

l´ouverture de ma blessure, et me fait une incision large et

profonde. Je ne sourcillai pas, mais Jeanne détourna la tête, et

Denise poussa un cri aigu, et se trouva mal."

Ici, Jacques fit halte à son récit, et donne une nouvelle atteinte

à sa gourde. Les atteintes étaient d´autant plus fréquentes que

les distances étaient courtes, ou comme disent les géomètres, en

raison inverse des distances. Il était si précis dans ses mesures;

que, pleine en partant, elle était toujours exactement vide en

arrivant. Messieurs des ponts et chaussées en auraient fait un

excellent odomètre, et chaque atteinte avait communément sa raison

suffisante. Celle-ci était pour faire revenir Denise de son

évanouissement, et se remettre de la douleur de l´incision que le

chirurgien lui avait faite au genou. Denise revenue, et lui

réconforté, il continua.

JACQUES: Cette énorme incision mit à découvert le fond de la

blessure, d´où le chirurgien tira, avec ses pinces, une très

petite pièce de drap de ma culotte qui y était restée, et dont le

séjour causait mes douleurs et empêchait l´entière cicatrisation

de mon mal. Depuis cette opération, mon état alla de mieux en

mieux, grâce aux soins de Denise; plus de douleurs, plus de

fièvre; de l´appétit, du sommeil, des forces. Denise me pansait

avec exactitude et avec une délicatesse infinie. Il fallait voir

la circonspection et la légèreté de main avec lesquelles elle

levait mon appareil; la crainte qu´elle avait de me faire la

moindre douleur; la manière dont elle baignait ma plaie; j´étais

assis sur le bord de mon lit; elle avait un genou en terre, ma

jambe était posée sur sa cuisse, que je pressais quelquefois un

peu: j´avais une main sur son épaule; et je la regardais faire

avec un attendrissement que je crois qu´elle partageait. Lorsque

son pansement était achevé, je lui prenais les deux mains, je la

remerciais, je ne savais que lui dire, je ne savais comment je lui

témoignerais ma reconnaissance; elle était debout, les yeux

baissés, et m´écoutait sans mot dire. Il ne passait pas au château

un seul porteballe, que je ne lui achetasse quelque chose; une

fois c´était un fichu, une autre fois c´était quelques aunes

d´indienne ou de mousseline, une croix d´or, des bas de coton, une

bague, un collier de grenat. Quand ma petite emplette était faite,

mon embarras était de l´offrir, le sien de l´accepter. D´abord je

lui montrais la chose; si elle la trouvait bien, je lui disais:

"Denise, c´est pour vous que je l´ai achetée..." Si elle

l´acceptait, ma main tremblait en la lui présentant, et la sienne

en la recevant. Un jour, ne sachant plus que lui donner, j´achetai

des jarretières; elles étaient de soie, chamarrées de blanc, de

rouge et de bleu, avec une devise. Le matin, avant qu´elle

arrivât, je les mis sur le dossier de la chaise qui était à côté

de mon lit. Aussitôt que Denise les aperçut, elle dit: "Oh! les

jolies jarretières!

- C´est pour mon amoureuse, lui répondis-je.

- Vous avez donc une amoureuse, monsieur Jacques?

- Assurément; est-ce que je ne vous l´ai pas encore dit?

- Non. Elle est bien aimable, sans doute?

- Très aimable.

- Et vous l´aimez bien?

- De tout mon coeur.

- Et elle vous aime de même?

- Je n´en sais rien. Ces jarretières sont pour elle, et elle m´a

promis une faveur qui me rendra fou, je crois, si elle me

l´accorde.

- Et quelle est cette faveur?

- C´est que de ces deux jarretières là j´en attacherai une de mes

mains..."

Denise rougit, se méprit à mon discours, crut que les jarretières

étaient pour une autre, devint triste, fit maladresse sur

maladresse, cherchait tout ce qu´il fallait pour mon pansement,

l´avait sous les yeux et ne le trouvait pas; renversa le vin

qu´elle avait fait chauffer, s´approcha de mon lit pour me panser,

prit ma jambe d´une main tremblante, délia mes bandes tout de

travers, et quand il fallut étuver ma blessure, elle avait oublié

tout ce qui était nécessaire; elle l´alla chercher, me pansa, et

en me pansant je vis qu´elle pleurait.

"Denise, je crois que vous pleurez, qu´avez-vous?

- Je n´ai rien.

- Est ce qu´on vous a fait de la peine?

- Oui.

- Et qui est le méchant qui vous a fait de la peine?

- C´est vous.

- Moi?

- Oui.

- Et comment est ce que cela m´est arrivé?..."

Au lieu de me répondre, elle tourna les yeux sur les jarretières.

"Eh quoi! lui dis-je, c´est cela qui vous a fait pleurer?

- Oui.

- Eh! Denise, ne pleurez plus, c´est pour vous que je les ai

achetées.

- Monsieur Jacques, dites-vous bien vrai?

- Très vrai; si vrai, que les voilà." En même temps je les lui

présentai toutes deux, mais j´en retins une; à l´instant il

s´échappa un sourire à travers ses larmes. Je la pris par le bras,

je l´approchai de mon lit, je pris un de ses pieds que je mis sur

le bord; je relevai ses jupons jusqu´à son genou, où elle les

tenait serrés avec ses deux mains; je baisai sa jambe, j´y

attachai la jarretière que j´avais retenue; et à peine était-elle

attachée, que Jeanne sa mère entra.

LE MAITRE: Voilà une fâcheuse visite.

JACQUES: Peut-être que oui, peut-être que non.

Au lieu de s´apercevoir de notre trouble, elle ne vit que la

jarretière que sa fille avait entre ses mains. "Voilà une jolie

jarretière, dit-elle: mais où est l´autre?

- A ma jambe, lui répondit Denise. Il m´a dit qu´il les avait

achetées pour son amoureuse, et j´ai jugé que c´était pour moi.

N´est-il pas vrai, maman, que puisque j´en ai mis une, il faut que

je garde l´autre?

- Ah! monsieur Jacques, Denise a raison, une jarretière ne va pas

sans l´autre, et vous ne voudriez pas lui reprendre ce qu´elle a.

- Pourquoi non?

C´est que Denise ne le voudrait pas, ni moi non plus.

- Mais arrangeons-nous, je lui attacherai l´autre en votre

présence.

- Non, non, cela ne se peut pas.

- Qu´elle me les rende donc toutes deux.

- Cela ne se peut pas non plus."

Mais Jacques et son maître sont à l´entrée du village où ils

allaient voir l´enfant et les nourriciers de l´enfant du chevalier

de Saint Ouin. Jacques se tut ; son maître lui dit:

"Descendons, et faisons ici une pause.

- Pourquoi?

- Parce que, selon toute apparence, tu touches à la conclusion de

tes amours.

- Pas tout à fait.

- Quand on est arrivé au genou, il y a peu de chemin à faire.

- Mon maître, Denise avait la cuisse plus longue qu´une autre.

- Descendons toujours."

Ils descendent de cheval, Jacques le premier, et se présentant

avec célérité à la botte de son maître, qui n´eut pas plus tôt

posé le pied sur l´étrier que les courroies se détachent et que

mon cavalier, renversé en arrière, allait s´étendre rudement par

terre si son valet ne l´eût reçu entre ses bras.

LE MAITRE: Eh bien! Jacques, voilà comme tu me soignes! Que s´en

est-il fallu que je me sois enfoncé un côté, cassé le bras, fendu

la tête, peut-être tué?

JACQUES: Le grand malheur!

LE MAITRE: Que dis-tu, maroufle? Attends, attends, je vais

t´apprendre à parler...

Et le maître, après avoir fait faire au cordon de son fouet deux

tours sur le poignet, de poursuivre Jacques; et Jacques de tourner

autour du cheval, en éclatant de rire; et son maître de jurer, de

sacrer, d´écumer de rage, et de tourner aussi autour du cheval en

vomissant contre Jacques un torrent d´invectives; et cette course

de durer jusqu´à ce que tous deux, traversés de sueur et épuisés

de fatigue, s´arrêtèrent l´un d´un côté du cheval, l´autre de

l´autre, Jacques haletant et continuant de rire; son maître

haletant et lui lançant des regards de fureur. Ils commençaient à

reprendre haleine, lorsque Jacques dit à son maître: "Monsieur mon

maître en conviendra-t-il à présent?

LE MAITRE: Et de quoi veux-tu que je convienne, chien, coquin,

infâme, sinon que tu es le plus méchant de tous les valets, et que

je suis le plus malheureux de tous les maîtres?

JACQUES: N´est-il pas évidemment démontré que nous agissons la

plupart du temps sans vouloir? Là, mettez la main sur la

conscience: de tout ce que vous avez dit ou fait depuis une

demi-heure, en avez-vous rien voulu? N´avez-vous pas été ma

marionnette, et n´auriez-vous pas continué d´être mon polichinelle

pendant un mois, si je me l´étais proposé?

LE MAITRE: Quoi! c´était un jeu?

JACQUES: Un jeu.

LE MAITRE: Et tu t´attendais à la rupture des courroies?

JACQUES: Je l´avais préparée.

LE MAITRE: Et ta réponse impertinente était préméditée?

JACQUES: Préméditée.

LE MAITRE: Et c´était le fil d´archal que tu attachais au-dessus

de ma tête pour me démener à ta fantaisie?

JACQUES: A merveille!

LE MAITRE: Tu es un dangereux vaurien.

JACQUES: Dites, grâce à mon capitaine qui se fit un jour un pareil

passe temps à mes dépens, que je suis un subtil raisonneur.

LE MAITRE: Si pourtant je m´étais blessé?

JACQUES: Il était écrit là-haut et dans ma prévoyance que cela

n´arriverait pas.

LE MAITRE: Allons, asseyons-nous; nous avons besoin de repos."

Ils s´asseyent, Jacques disant: "Peste soit du sot!

LE MAITRE: C´est de toi que tu parles apparemment.

JACQUES: Oui, de moi, qui n´ai pas réservé un coup de plus dans la

gourde.

LE MAITRE: Ne regrette rien, je l´aurais bu, car je meurs de soif.

JACQUES: Peste soit encore du sot de n´en avoir pas réservé deux!"

Le maître le suppliant, pour tromper leur lassitude et leur soif,

de continuer son récit, Jacques s´y refusant, son maître boudant,

Jacques se laissant bouder; enfin Jacques, après avoir protesté

contre les malheurs qu´il en arriverait, reprenant l´histoire de

ses amours; dit:

"Un jour de fête que le seigneur du château était à la chasse..."

Après ces mots il s´arrêta tout court, et dit: "Je ne saurais; il

m´est impossible d´avancer; il me semble que j´aie derechef la

main du destin à la gorge, et que je me la sente serrer; pour

Dieu, monsieur, permettez que je me taise.

- Eh bien! tais-toi, et va demander à la première chaumière que

voilà, la demeure du nourricier..."

C´était à la porte plus bas; ils y vont, chacun d´eux tenant son

cheval par la bride. A l´instant la porte du nourricier s´ouvre,

un homme se montre; le maître de Jacques pousse un cri et porte la

main à son épée, l´homme en question en fait autant. Les deux

chevaux s´effraient du cliquetis des armes, celui de Jacques casse

sa bride et s´échappe, et dans le même instant le cavalier contre

lequel son maître se bat est étendu mort sur la place. Les paysans

du village accourent. Le maître de Jacques se remet prestement en

selle et s´éloigne à toutes jambes. On s´empare de Jacques, on lui

lie les mains sur le dos, et on le conduit devant le juge du lieu,

qui l´envoie en prison. L´homme tué était le chevalier de

Saint-Ouin, que le hasard avait conduit précisément ce jour-là

avec Agathe chez la nourrice de leur enfant. Agathe s´arrache les

cheveux sur le cadavre de son amant. Le maître de Jacques est déjà

si loin qu´on l´a perdu de vue. Jacques, en allant de la maison du

juge à la prison, disait: "Il fallait que cela fût, cela était

écrit là-haut..."

Et moi, je m´arrête, parce que je vous ai dit de ces deux

personnages tout ce que j´en sais: Et les amours de Jacques?

Jacques a dit cent fois qu´il était écrit là-haut qu´il n´en

finirait pas l´histoire, et je vois que Jacques avait raison. Je

vois, lecteur, que cela vous fâche; eh bien, reprenez son récit où

il l´a laissé, et continuez-le à votre fantaisie, ou bien faites

une visite à Mlle Agathe, sachez le nom du village où Jacques est

emprisonné; voyez Jacques, questionnez-le: il ne se fera pas tirer

l´oreille pour vous satisfaire; cela le désennuiera. D´après des

mémoires que j´ai de bonnes raisons de tenir pour suspects, je

pourrais peut-être suppléer ce qui manque ici; mais à quoi bon? on

ne peut s´intéresser qu´à ce qu´on croit vrai. Cependant comme il

y aurait de la témérité à prononcer sans un mûr examen sur les

entretiens de Jacques le Fataliste et de son maître, ouvrage le

plus important qui ait paru depuis le Pantagruel de maître

François Rabelais, et la vie et les aventures du Compère Mathieu,

je relirai ces mémoires avec toute la contention d´esprit et toute

l´impartialité dont je suis capable; et sous huitaine je vous en

dirai mon jugement définitif, sauf à me rétracter lorsqu´un plus

intelligent que moi me démontrera que je me suis trompé.

L´éditeur ajoute: La huitaine est passée. J´ai lu les mémoires en

question; des trois paragraphes que j´y trouve de plus que dans le

manuscrit dont je suis le possesseur, le premier et le dernier me

paraissent originaux et celui du milieu évidemment interpolé.

Voici le premier, qui suppose une seconde lacune dans l´entretien

de Jacques et de son maître.

Un jour de fête que le seigneur du château était à la chasse et

que le reste de ses commensaux étaient allés à la messe de la

paroisse, qui en était éloignée d´un bon quart de lieue, Jacques

était levé, Denise était assise à côté de lui. Ils gardaient le

silence, ils avaient l´air de se bouder, et ils boudaient en

effet. Jacques avait tout mis en oeuvre pour résoudre Denise à le

rendre heureux et Denise avait tenu ferme. Après ce long silence

Jacques, pleurant à chaudes larmes, lui dit d´un ton dur et amer:

"C´est que vous ne m´aimez pas..." Denise, dépitée, se lève, le

prend par le bras, le conduit brusquement vers le bord du lit, s´y

assied, et lui dit: "Eh bien! monsieur Jacques, je ne vous aime

donc pas? Eh bien, monsieur Jacques, faites de la malheureuse

Denise tout ce qu´il vous plaira..." Et en disant ces mots, la

voilà fondant en pleurs et suffoquée par ses sanglots.

Dites-moi, lecteur, ce que vous eussiez fait à la place de

Jacques? Rien. Eh bien! c´est ce qu´il fit. Il reconduisit Denise

sur sa chaise, se jeta à ses pieds, essuya les pleurs qui

coulaient de ses yeux, lui baisa les mains, la consola, la

rassura, crut qu´il en était tendrement aimé, et s´en remit à sa

tendresse sur le moment qu´il lui plairait de récompenser la

sienne. Ce procédé toucha sensiblement Denise.

On objectera peut-être que Jacques, aux pieds de Denise, ne

pouvait guère lui essuyer les yeux... à moins que la chaise ne fût

fort basse. Le manuscrit ne le dit pas; mais cela est à supposer.

Voici le second paragraphe, copié de la vie de Tristram Shandy, à

moins que l´entretien de Jacques le Fataliste et de son maître ne

soit antérieur à cet ouvrage, et que le ministre Sterne ne soit le

plagiaire, ce que je ne crois pas, mais par une estime toute

particulière de M. Sterne, que je distingue de la plupart des

littérateurs de sa nation, dont l´usage assez fréquent est de nous

voler et de nous dire des injures.

Une autre fois, c´était le matin, Denise était venue panser

Jacques. Tout dormait encore dans le château, Denise s´approcha en

tremblant. Arrivée à la porte de Jacques, elle s´arrêta,

incertaine si elle entrerait ou non. Elle entra en tremblant; elle

demeura assez longtemps à côté du lit de Jacques sans oser ouvrir

les rideaux. Elle les entrouvrit doucement; elle dit bonjour à

Jacques en tremblant; elle s´informa de sa nuit et de sa santé en

tremblant; Jacques lui dit qu´il n´avait pas fermé l´oeil, qu´il

avait souffert, et qu´il souffrait encore d´une démangeaison

cruelle à son genou. Denise s´offrit à le soulager; elle prit une

petite pièce de flanelle; Jacques mit sa jambe hors du lit, et

Denise se mit à frotter avec sa flanelle au dessous de la

blessure, d´abord avec un doigt, puis avec deux, avec trois, avec

quatre, avec toute la main. Jacques la regardait faire, et

s´enivrait d´amour. Puis Denise se mit à frotter avec sa flanelle

sur la blessure même, dont la cicatrice était encore rouge,

d´abord avec un doigt, ensuite avec deux, avec trois, avec quatre,

avec toute la main. Mais ce n´était pas assez d´avoir éteint la

démangeaison au-dessous du genou, sur le genou, il fallait encore

l´éteindre au-dessus, où elle ne se faisait sentir que plus

vivement. Denise posa sa flanelle au dessus du genou, et se mit à

frotter là assez fermement d´abord avec un doigt, avec deux, avec

trois, avec quatre, avec toute la main. La passion de Jacques, qui

n´avait cessé de la regarder, s´accrut à un tel point, que, n´y

pouvant plus résister, il se précipita sur la main de Denise... et

la baisa.

Mais ce qui ne laisse aucun doute sur le plagiat c´est ce qui

suit. Le plagiaire ajoute: "Si vous n´êtes pas satisfait de ce que

je vous révèle des amours de Jacques, lecteur; faites mieux, j´y

consens. De quelque manière que vous vous y preniez, je suis sûr

que vous finirez comme moi. - Tu te trompes, insigne calomniateur,

je ne finirai point comme toi. Denise fut sage. - Et qui est ce

qui vous dit le contraire? Jacques se précipita sur sa main, et la

baisa, sa main. C´est vous qui avez l´esprit corrompu, et qui

entendez ce qu´on ne vous dit pas - Eh bien! il ne baisa donc que

sa main? - Certainement: Jacques avait trop de sens pour abuser de

celle dont il voulait faire sa femme, et se préparer une méfiance

qui aurait pu empoisonner le reste de sa vie. - Mais il est dit,

dans le paragraphe qui précède, que Jacques avait mis tout en

oeuvre pour déterminer Denise à le rendre heureux. - C´est

qu´apparemment il n´en voulait pas encore faire sa femme.

Le troisième paragraphe nous montre Jacques, notre pauvre

Fataliste, les fers aux pieds et aux mains, étendu sur la paille

au fond d´un cachot obscur, se rappelant tout ce qu´il avait

retenu des principes de la philosophie de son capitaine, et

n´étant pas éloigné de croire qu´il regretterait peut-être un jour

cette demeure humide, infecte, ténébreuse, où il était nourri de

pain noir et d´eau, et où il avait ses pieds et ses mains à

défendre contre les attaques des souris et des rats. On nous

apprend qu´au milieu de ses méditations les portes de sa prison et

de son cachot son enfoncées; qu´il est mis en liberté avec une

douzaine de brigands, et qu´il se trouve enrôlé dans la troupe de

Mandrin. Cependant la maréchaussée, qui suivait son maître à la

piste, l´avait atteint, saisi et constitué dans une autre prison.

Il en était sorti par les bons offices du commissaire qui l´avait

si bien servi dans sa première aventure, et il vivait retiré

depuis deux ou trois mois dans le château de Desglands, lorsque le

hasard lui rendit un serviteur presque aussi essentiel à son

bonheur que sa montre et sa tabatière. Il ne prenait pas une prise

de tabac, il ne regardait pas une fois l´heure qu´il était, qu´il

ne dît en soupirant: "Qu´es-tu devenu, mon pauvre Jacques!..." Une

nuit le château de Desglands est attaqué par les Mandrins; Jacques

reconnaît la demeure de son bienfaiteur et de sa maîtresse; il

intercède et garantit le château du pillage. On lit ensuite le

détail pathétique de l´entrevue inopinée de Jacques, de son

maître, de Desglands, de Denise et de Jeanne.

"C´est toi, mon ami!

- C´est vous, mon cher maître!

- Comment t´es-tu trouvé parmi ces gens là?

- Et vous, comment se fait-il que je vous rencontre ici?

- C´est vous, Denise?

- C´est vous, monsieur Jacques? Combien vous m´avez fait

pleurer!..."

Cependant Desglands criait: "Qu´on apporte des verres et du vin;

vite, vite: c´est lui qui nous a sauvé la vie à tous..."

Quelques jours après, le vieux concierge du château décéda;

Jacques obtient sa place et épouse Denise, avec laquelle il

s´occupe à susciter des disciples à Zénon et à Spinoza, aimé de

Desglands, chéri de son maître et adoré de sa femme; car c´est

ainsi qu´il était écrit là-haut.

On a voulu me persuader que son maître et Desglands étaient

devenus amoureux de sa femme. Je ne sais ce qui en est, mais je

suis sûr qu´il se disait le soir à lui-même: "S´il est écrit

là-haut que tu seras cocu, Jacques, tu auras beau faire, tu le

seras; s´il est écrit au contraire que tu ne le seras pas, ils

auront beau faire, tu ne le seras pas; dors donc mon ami." Et

qu´il s´endormait.